Le mois de mai 2026 restera sans doute comme l’un des plus révélateurs de l’état actuel de la Tunisie. Plus qu’une succession d’événements isolés, Il a révélé la logique d’ensemble d’un pouvoir toujours plus centralisé, d’une justice soumise à l’exécutif est de plus en plus mise en question et d’un espace civique en constante contraction. Procès contre journalistes et avocats, tensions entre magistrature et exécutif, arrestations de citoyens pour des slogans hostiles au pouvoir, inquiétudes croissantes de la société civile, difficultés économiques persistantes et malaise culturel : tous ces éléments composent un tableau qui interroge profondément l’avenir des droits humains dans le pays.
Près de cinq ans après le coup de force du 25 juillet 2021, la promesse présidentielle de « correction du processus » ) (تصحيح المسار a laissé place à une réalité bien différente. Dans ce contexte, le mois de mai apparaît comme un véritable condensé des tensions qui traversent aujourd’hui la société tunisienne.
Une justice devenue le principal théâtre de la confrontation
Jamais depuis la révolution de 2011 la justice n’avait occupé une place aussi centrale dans la vie politique tunisienne. Ce qui se joue aujourd’hui dans les tribunaux dépasse largement le cadre juridique : au-delà des dossiers examinés par les tribunaux, c’est l’existence même des libertés publiques et des garanties fondamentales de l’État de droit qui se trouve aujourd’hui gravement compromise.
Le cas de l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani en est l’illustration la plus frappante. Le 25 mai, elle est condamnée à une nouvelle peine de prison dans une série de procédures judiciaires qui suscitent une vive émotion en Tunisie et à l’étranger. Son arrestation spectaculaire en mai 2024, à l’intérieur même de la Maison de l’avocat, demeure gravée dans les mémoires comme l’une des images les plus marquantes du recul des libertés observé depuis plusieurs années.
Le traitement réservé à Sonia Dahmani ne vise pas seulement une personne mais adresse un message à l’ensemble des avocats, journalistes et intellectuels qui continuent de critiquer les orientations du pouvoir. Son dossier symbolise également l’utilisation croissante du décret-loi 54, devenu l’un des instruments les plus controversés de l’arsenal juridique tunisien. Présenté à l’origine comme un outil de lutte contre la désinformation, ce texte est aujourd’hui dénoncé par les organisations de défense des droits humains comme un mécanisme permettant de criminaliser l’expression d’opinions critiques.
Le même constat s’impose à travers les affaires de Mourad Zeghidi et Borhane Bsaies. Les lourdes condamnations prononcées contre ces deux journalistes ont provoqué une onde de choc dans le secteur médiatique. Pour le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), ces poursuites participent à la construction d’un climat de peur destiné à encourager l’autocensure et à réduire les espaces de débat public.
Le rapport annuel du SNJT publié, le 3 mai 2026, à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse a d’ailleurs dressé un constat alarmant : multiplication des poursuites judiciaires, pressions économiques sur les médias, restrictions d’accès à l’information et marginalisation progressive du journalisme indépendant. En quelques années, la Tunisie est passée d’un modèle régional souvent cité en exemple à un pays régulièrement critiqué par les organisations internationales de défense de la liberté de la presse.
De figures de la société civile en première ligne
Face à cette dégradation du climat des libertés, plusieurs personnalités continuent d’incarner la défense des acquis démocratiques de la révolution, tout en étant elles-mêmes confrontées à des poursuites ou à des condamnations judiciaires qui illustrent les tensions croissantes entre le pouvoir et les voix critiques.
Le journaliste Zied El Heni demeure l’une des figures les plus constantes dans la dénonciation des atteintes à la liberté de la presse et à la liberté d’expression. Régulièrement visé par des campagnes de dénigrement et par des procédures judiciaires, il continue de dénoncer l’utilisation du décret-loi 54 et la criminalisation croissante des opinions dissidentes. Le 7 mai 2026, la chambre correctionnelle du tribunal de première instance de Tunis l’a condamné à un an de prison ferme à la suite d’une publication relative à une affaire judiciaire, sur le fondement notamment de l’article 86 du Code des télécommunications. Cette condamnation a provoqué une vive réaction du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), qui a dénoncé un « acharnement judiciaire » contre l’un des journalistes les plus critiques à l’égard du pouvoir.
L’ancien président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC), Chawki Tabib, a lui aussi multiplié les interventions critiques contre le démantèlement progressif des institutions indépendantes. Selon lui, les mécanismes de contrôle, de transparence et de reddition des comptes construits après 2011 ont été progressivement neutralisés. Mais il est également devenu lui-même l’une des principales cibles des poursuites judiciaires engagées contre d’anciens responsables des institutions indépendantes. Le 14 avril 2026, un mandat de dépôt a été émis à son encontre dans une affaire liée à sa gestion passée de l’INLUCC. Ses avoirs ont également été gelés. Plusieurs organisations d’avocats tunisiennes et internationales ont dénoncé des poursuites qu’elles considèrent comme abusives et politiquement motivées.
L’affaire a pris une dimension encore plus importante lorsque Chawki Tabib a été condamné, le 21 mai 2026, à dix années d’emprisonnement Cette condamnation a suscité une vague de protestations parmi les défenseurs des droits humains, les organisations professionnelles d’avocats et plusieurs organisations internationales, qui y voient une nouvelle étape dans la remise en cause des institutions indépendantes créées après la révolution.
La réaction ne s’est pas limitée aux seuls milieux tunisiens. Plusieurs organisations nationales de défense des droits humains, associations d’avocats, magistrats, journalistes et acteurs de la société civile ont exprimé leur solidarité avec l’ancien président de l’INLUCC, rappelant son rôle dans la lutte contre la corruption et la promotion de la transparence au sein des institutions publiques.
Au niveau régional, de nombreuses organisations arabes de défense des droits humains, des réseaux d’avocats et des organisations engagées dans la lutte contre la corruption ont dénoncé une condamnation qu’elles considèrent comme politiquement motivée. Plusieurs personnalités du monde juridique et associatif dans le Maghreb et au Moyen-Orient ont également exprimé leur préoccupation quant à l’impact de cette affaire sur l’indépendance des institutions de contrôle.
À l’échelle internationale, des organisations de défense des droits humains, des associations professionnelles d’avocats, des réseaux spécialisés dans la gouvernance démocratique et plusieurs partenaires internationaux de la société civile tunisienne ont dénoncé ce qu’ils perçoivent comme une instrumentalisation de la justice contre une personnalité ayant joué un rôle central dans la construction des mécanismes de lutte contre la corruption après 2011.
Cette vaste mobilisation nationale, arabe et internationale a transformé l’affaire Chawki Tabib en symbole des inquiétudes suscitées par l’affaiblissement progressif des contre-pouvoirs en Tunisie.
De son côté, Sihem Ben Sedrine, ancienne présidente de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), continue de défendre l’héritage de la justice transitionnelle. Elle alerte régulièrement sur la remise en cause du travail de mémoire entrepris après la révolution et sur le risque de voir réapparaître des pratiques autoritaires que les Tunisiens avaient précisément cherché à dépasser.
Cette défense de l’héritage de l’IVD s’effectue alors qu’elle-même fait l’objet de plusieurs poursuites judiciaires. Les principales accusations portées contre elle concernent la gestion de l’Instance Vérité et Dignité et plus particulièrement les conditions de publication du rapport final de l’IVD ainsi que certains dossiers liés à l’arbitrage et à la réconciliation. Les autorités l’accusent notamment d’abus de fonction, de falsification de documents et de diverses irrégularités administratives.
Placée en détention à partir d’août 2024, alors qu’elle était âgée de plus de soixante-quinze ans et confrontée à plusieurs problèmes de santé, elle est restée plusieurs mois en prison avant d’être remise en liberté provisoire sous la pression de nombreuses organisations tunisiennes et internationales. Son emprisonnement a suscité une vaste mobilisation dans les milieux des droits humains, plusieurs organisations dénonçant une mesure disproportionnée et incompatible avec son état de santé.
La magistrature et le barreau en état d’alerte
L’une des évolutions les plus significatives du mois de mai est la mobilisation ouverte des professions judiciaires elles-mêmes.
Les 19 et 20 mai, des avocats ont organisé plusieurs mouvements de protestation dans les tribunaux du pays. Leurs revendications portent sur le respect des garanties du procès équitable, la protection des droits de la défense et l’indépendance de la justice.
Cette mobilisation révèle un malaise profond. Les avocats considèrent de plus en plus que les poursuites engagées contre des journalistes, des militants et des opposants traduisent une instrumentalisation politique de l’appareil judiciaire. Plusieurs d’entre eux dénoncent également les campagnes de diffamation menées contre le barreau et son bâtonnier, perçues comme une tentative d’affaiblir l’une des rares institutions encore capables de porter une parole autonome.
Le 25 mai, l’Association des magistrats tunisiens franchit un pas supplémentaire en accusant publiquement le ministère de la Justice d’utiliser les affectations et les mutations comme des moyens de pression sur les juges. Le communiqué publié à cette occasion évoque un « effondrement du service public de la justice » et une dégradation sans précédent de l’indépendance judiciaire.
La société civile sous pression : jeunes médecins, Ligue des droits de l’homme et organisations indépendantes
Le mois de mai a également mis en lumière les tensions croissantes entre les autorités et plusieurs organisations professionnelles et associatives indépendantes, révélant un rétrécissement préoccupant de l’espace civique.
Le 14 mai, les autorités décident de suspendre pour trente jours les activités de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins (OTJM), à la veille d’une conférence de presse consacrée à la situation de l’hôpital public, aux conditions de travail des jeunes médecins et à la crise du système de santé.
Cette décision provoque immédiatement une vague d’indignation. Plus de 1 500 médecins, universitaires, professionnels de santé et citoyens signent une pétition réclamant son annulation. L’UGTT, plusieurs organisations de la société civile et de nombreuses personnalités publiques dénoncent une atteinte à la liberté d’association et à la liberté syndicale.
Face à l’ampleur de la mobilisation, les autorités reculent finalement et lèvent la suspension le 19 mai. Cette marche arrière est largement interprétée comme une victoire de la mobilisation citoyenne et un rappel que les libertés associatives demeurent un enjeu central dans la Tunisie actuelle.
L’affaire a également mis en lumière la profonde crise du système de santé public, marquée par le manque de moyens, l’exode massif des médecins, la dégradation des infrastructures hospitalières et les difficultés croissantes rencontrées par les jeunes praticiens.
Mais la pression exercée sur la société civile ne s’est pas limitée au secteur de la santé.
Le mois de mai a également été marqué par la suspension pour un mois des activités de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH), l’une des plus anciennes organisations de défense des droits humains du monde arabe et d’Afrique, fondée en 1977 et lauréate du prix Nobel de la paix au sein du Quartet du dialogue national en 2015.
Cette décision a suscité une émotion considérable en Tunisie. De nombreuses associations, organisations professionnelles, universitaires, journalistes, avocats et militants ont dénoncé une mesure visant l’une des institutions les plus emblématiques de la défense des libertés publiques dans le pays.
La réaction a rapidement dépassé le cadre national. Des organisations internationales de défense des droits humains, des réseaux euro-méditerranéens, des partenaires internationaux de la société civile tunisienne ainsi que de nombreuses personnalités engagées dans la défense des droits fondamentaux ont exprimé leur solidarité avec la Ligue et leur inquiétude face à ce qu’ils considèrent comme une nouvelle restriction de l’espace civique.
Cette mobilisation nationale et internationale a constitué l’un des faits marquants du mois. Elle a rappelé le rôle historique joué par la LTDH dans la défense des prisonniers d’opinion, la dénonciation de la torture, la protection des libertés publiques et l’accompagnement de la transition démocratique après la révolution de 2011.
Le mois de mai a également été marqué par les tensions entourant Avocats Sans Frontières (ASF). Des mesures administratives visant à limiter certaines activités de l’organisation ont provoqué une vive inquiétude parmi les défenseurs des droits humains. Face aux réactions de la société civile tunisienne et internationale, les autorités ont finalement été amenées à revoir certaines de ces mesures.
Pris ensemble, les cas de l’OTJM, de la LTDH et d’Avocats Sans Frontières illustrent les difficultés croissantes rencontrées par les organisations indépendantes travaillant dans les domaines des droits humains, de la justice, de la santé et des libertés publiques. Mais ils témoignent également de la vitalité persistante de la société civile tunisienne et de sa capacité à mobiliser des solidarités nationales et internationales lorsqu’elle estime que les libertés fondamentales sont menacées
Une contestation politique qui n’a pas disparu
Malgré la pression exercée sur les opposants, plusieurs événements ont montré que la contestation demeure présente.
Le 17 mai, la libération de Mohamed Ryane Hamzaoui, ancien maire d’Ezzahra ( proche de Tunis) poursuivi dans le dossier dit du « complot 2 », donne lieu à un accueil populaire remarqué. Les images de son retour sont largement relayées sur les réseaux sociaux et interprétées comme un signe de solidarité envers les détenus politiques.
Quelques heures plus tard, dans la nuit du 17 au 18 mai, la visite nocturne de Kaïs Saïed à Douar Hicher provoque une scène inhabituelle. Des habitants auraient scandé « Dégage », slogan emblématique de la révolution tunisienne de 2011. Selon plusieurs témoignages, deux jeunes sont arrêtés après cet incident. Cet épisode illustre la persistance d’une contestation populaire malgré le durcissement du climat politique.
Le 21 mai, un communiqué inhabituel du ministère de la Défense affirmant le caractère républicain et neutre de l’armée suscite de nombreux commentaires. Dans un contexte de polarisation croissante, certains observateurs y voient une volonté de rappeler que l’institution militaire doit rester à l’écart des conflits politiques.
Mouvements sociaux, luttes citoyenne et solidarité avec la Palestine
Le mois de mai 2026 a également été marqué par une intensification des mobilisations sociales, citoyennes et politiques dans plusieurs régions du pays. Ces protestations ont porté sur des questions environnementales, sociales, économiques ainsi que sur les libertés publiques et la solidarité internationale avec le peuple palestinien.
Parmi les mouvements les plus emblématiques figure le sit-in ouvert des habitants de Rouissat, dans le gouvernorat de Kairouan( centre de la Tunisie) . Depuis plus d’un mois, femmes, hommes et enfants se mobilisent pour défendre leur droit à un environnement sain et à un développement juste et durable. Les manifestants dénoncent les conséquences de l’utilisation du coke de pétrole par l’usine de ciment SOTACIB, accusée de polluer l’air, les terres agricoles et l’environnement local. Ils réclament également la protection du droit à l’éducation des enfants, dénonçant les nuisances et les risques liés aux explosions qui affecteraient les habitations et les établissements scolaires.
Cette mobilisation illustre la montée en puissance des luttes environnementales en Tunisie. Elle rappelle que les droits humains ne se limitent pas aux libertés politiques mais englobent également le droit à la santé, à un environnement sain, à l’éducation et à la participation des populations aux décisions qui affectent leur cadre de vie.
La solidarité avec la Palestine a constitué un autre axe majeur des mobilisations du mois. Depuis le début de la guerre à Gaza, la cause palestinienne demeure l’un des principaux facteurs de mobilisation en Tunisie. En 2026, la Flottille Soumoud s’est imposée comme l’une des initiatives les plus visibles de cette solidarité. Présentée par ses organisateurs comme une action civile visant à briser symboliquement le blocus imposé à Gaza, elle a bénéficié d’un important soutien populaire, associatif et syndical.
Cependant, plusieurs membres et organisateurs de la flottille ont été arrêtés dans le cadre d’enquêtes ouvertes par le pôle judiciaire économique et financier. Parmi les personnes concernées figurent notamment Wael Naouar, Jawaher Channa, Nabil Chennoufi, Mohamed Amine Bennour et Ghassen Henchiri. Les autorités ont évoqué des soupçons liés à la gestion des financements et des dons collectés pour l’initiative, tandis que les organisations de soutien dénoncent une tentative de criminalisation de l’engagement en faveur de la Palestine.
Ces arrestations ont suscité de nombreuses réactions. Rassemblements de soutien, conférences de presse, campagnes sur les réseaux sociaux et actions de protestation ont été organisés pour réclamer la libération des militants et dénoncer ce qui est perçu comme une répression visant les mouvements de solidarité avec Gaza. Plusieurs organisations de défense des droits humains, avocats, syndicalistes et militants ont participé à ces mobilisations.
Les actions liées à la Flottille Soumoud ont également concerné l’accueil des participants revenus de mission. Après l’interception de plusieurs embarcations et la détention temporaire de militants tunisiens par les autorités génocidaires israéliennes, des centaines de personnes se sont rassemblées à l’aéroport Tunis-Carthage pour accueillir les membres de la flottille de retour en Tunisie. Drapeaux palestiniens, slogans de soutien à Gaza et chants militants ont transformé ces retours en véritables démonstrations de solidarité populaire.
Ces différentes mobilisations témoignent de la diversité des formes de contestation qui traversent aujourd’hui la société tunisienne. Qu’il s’agisse des luttes environnementales à Rouissat ( et à Gabes dans le sud de la Tunisie) , des revendications sociales contre la vie chère, des mobilisations ou de la solidarité avec la Palestine, elles expriment toutes une même exigence : défendre la dignité, les libertés, les droits sociaux et la justice, aussi bien en Tunisie qu’au-delà de ses frontières.
Un discours présidentiel de plus en plus contesté et ridiculisé
Le mois de mai a également été marqué par plusieurs déclarations de Kaïs Saïed utilisant un registre particulièrement alarmiste. Parmi les expressions les plus commentées figure la formule « بلغ السيل الزُّبَى » (« les limites ont été dépassées » ou « la coupe est pleine »), utilisée pour dénoncer ce qu’il présente comme des tentatives de déstabilisation de l’État et des manœuvres dirigées contre les institutions.
Cette déclaration a rapidement dépassé le cadre politique pour devenir un phénomène viral sur les réseaux sociaux. Des milliers d’internautes se sont emparés de l’expression pour la détourner de manière satirique. Sur Facebook, TikTok et d’autres plateformes, « بلغ السيل الزُّبَى » est devenu un slogan humoristique associé à la flambée des prix, à la dégradation des transports publics, à la crise du pouvoir d’achat, aux pénuries et au coût des moutons de l’Aïd.
Là où le pouvoir entendait dénoncer des menaces contre l’État, de nombreux citoyens ont choisi de réinterpréter la formule pour exprimer leur propre exaspération face aux difficultés économiques et sociales. Cet épisode illustre le décalage croissant entre le discours officiel et les préoccupations quotidiennes d’une partie importante de la population.
Il révèle également l’émergence de nouvelles formes de contestation fondées sur l’humour, la satire et le détournement des discours officiels, devenus pour beaucoup un moyen de contourner les restrictions pesant sur l’expression publique.
Une société fragilisée par la crise économique
Le recul des libertés se déploie dans un contexte social particulièrement difficile.
L’inflation continue d’éroder le pouvoir d’achat. Les produits alimentaires de base enregistrent des hausses importantes et le chômage demeure élevé, notamment parmi les jeunes diplômés.
À l’approche de l’Aïd, la flambée des prix des moutons devient un sujet national. Les réseaux sociaux sont envahis par des vidéos satiriques dénonçant l’impossibilité pour de nombreuses familles d’assumer cette dépense. L’annonce par la « députée » Cyrine Mrabet du don de 150 moutons à des familles démunies provoque elle-même une polémique révélatrice du malaise social ambiant.
La crise économique nourrit ainsi un sentiment croissant d’injustice et d’abandon qui vient renforcer les tensions politiques.
Contestation numérique et nouveaux modes de mobilisation
Le 23 mai 2026, l’application MyTT de Tunisie Télécom, utilisée par des centaines de milliers d’abonnés pour la gestion de leurs services téléphoniques et internet, est la cible d’un piratage spectaculaire. L’attaque permet l’envoi massif de notifications à caractère politique sur les téléphones des utilisateurs. Les messages diffusés dénoncent les atteintes aux libertés publiques, réclament la libération des prisonniers politiques et d’opinion et exigent l’abrogation du décret-loi 54, devenu pour de nombreux défenseurs des droits humains le symbole de la répression de la liberté d’expression.
L’incident provoque immédiatement une onde de choc dans le pays. Tunisie Télécom annonce l’ouverture d’une enquête interne et évoque une intrusion dans ses systèmes informatiques. Sur les réseaux sociaux, l’affaire suscite des milliers de commentaires, oscillant entre inquiétude concernant la sécurité des infrastructures numériques et soutien aux revendications exprimées dans les messages diffusés.
Quelques heures après l’opération, des pages se présentant comme proches d’un collectif de jeunes Tunisiens revendiquent l’action. Les auteurs affirment vouloir attirer l’attention sur le sort des détenus politiques et dénoncer ce qu’ils considèrent comme la fermeture progressive des espaces d’expression publique. Ils déclarent également que d’autres actions pourraient suivre tant que les prisonniers d’opinion resteront détenus et que le décret-loi 54 continuera d’être utilisé contre les journalistes, militants et opposants.
Au-delà de l’aspect technique, cet épisode revêt une forte portée symbolique. Pour la première fois depuis plusieurs années, une action de contestation parvient à contourner les canaux traditionnels de communication et à atteindre directement un très grand nombre de citoyens via une plateforme publique. L’événement témoigne de l’émergence de nouvelles formes de militantisme numérique dans un contexte où les manifestations, les réunions publiques et les espaces médiatiques indépendants font l’objet de restrictions croissantes.
L’affaire MyTT révèle également une évolution importante des modes de contestation. Face à la réduction de l’espace civique, une partie de la jeunesse tunisienne semble désormais investir davantage les outils numériques, les réseaux sociaux, les campagnes en ligne et les actions symboliques à forte visibilité. Cette mutation reflète le sentiment croissant que les mécanismes classiques de participation politique et de débat public ne permettent plus de faire entendre certaines revendications.
Ainsi, derrière ce qui pourrait apparaître comme un simple incident de cybersécurité se dessine une réalité plus profonde : celle d’une société où la contestation se déplace progressivement vers l’espace numérique à mesure que se rétrécissent les espaces traditionnels de la vie démocratique. L’épisode MyTT apparaît de ce point de vue comme l’un des événements les plus révélateurs du climat politique et des transformations des formes de mobilisation citoyenne dans la Tunisie de 2026.
Culture : un climat de contrôle croissant
Le principal événement culturel du mois est l’adoption de la loi sur le statut de l’artiste et les métiers artistiques. Cette réforme, réclamée depuis de nombreuses années, reconnaît les droits professionnels des artistes et prévoit des mécanismes de protection sociale longtemps attendus.
Mais cette avancée s’inscrit dans un contexte qui suscite de fortes inquiétudes. De nombreux artistes, intellectuels et acteurs culturels estiment que la liberté de création se trouve fragilisée par le climat politique général. La création d’une carte professionnelle délivrée sous contrôle administratif est perçue comme un outil potentiel de sélection ou d’exclusion.
Plus largement, plusieurs acteurs culturels dénoncent l’émergence d’une véritable « culture sous contrôle ». Ils accusent certaines institutions publiques de favoriser les productions consensuelles et de marginaliser les œuvres critiques ou politiquement sensibles.
Dans un contexte marqué par les poursuites contre journalistes, avocats et militants, le monde culturel voit progresser un phénomène que beaucoup croyaient révolu après 2011 : l’autocensure. La question centrale n’est donc plus seulement celle de la protection sociale des artistes, mais celle de leur capacité à créer librement.
Le calvaire des prisonniers politiques et de leurs familles
Au-delà des procès, des communiqués et des affrontements institutionnels, le mois de mai 2026 a également rappelé une réalité souvent moins visible mais profondément humaine : celle des prisonniers politiques et d’opinion et celle de leurs familles.
Depuis plusieurs années, des dizaines de responsables politiques, militants, avocats, journalistes, blogueurs, syndicalistes et acteurs de la société civile sont poursuivis ou détenus dans le cadre d’affaires liées aux accusations de « complot contre la sûreté de l’État », au décret-loi 54 ou à diverses infractions d’opinion.
Le mois de mai a été marqué par de nouvelles mobilisations des familles de détenus, des comités de soutien et des organisations de défense des droits humains. Conférences de presse, rassemblements devant les tribunaux, campagnes sur les réseaux sociaux et prises de parole publiques ont cherché à attirer l’attention sur la situation de personnes privées de liberté depuis parfois plusieurs mois, voire plusieurs années, dans l’attente d’un jugement définitif.
La souffrance ne touche pas seulement les détenus. Derrière chaque prisonnier se trouvent des épouses, des parents, des enfants et des proches confrontés à l’attente, à l’angoisse et à l’incertitude. Beaucoup décrivent un quotidien rythmé par les déplacements vers les prisons, les longues procédures administratives pour obtenir un droit de visite, les reports successifs d’audience et la difficulté d’obtenir des informations fiables sur l’état de santé ou les conditions de détention de leurs proches.
Plusieurs témoignages font état de conséquences psychologiques particulièrement lourdes : anxiété permanente, détresse morale, isolement social et sentiment d’injustice. Dans certains cas, les détentions ont également provoqué une dégradation importante de la situation économique des familles, privées du revenu principal du foyer. Des enfants grandissent loin de leur père ou de leur mère, tandis que des parents âgés vivent dans l’attente d’une libération dont ils ignorent la date.
Le sort réservé aux prisonniers politiques et d’opinion constitue aujourd’hui l’un des indicateurs les plus révélateurs de l’état des libertés en Tunisie. Au-delà des débats institutionnels et des affrontements politiques, il rappelle que la crise actuelle possède une dimension profondément humaine. Derrière chaque dossier se trouvent des vies suspendues, des familles éprouvées et des citoyens dont le seul tort, selon leurs soutiens, est souvent d’avoir exprimé une opinion critique ou exercé leur droit à la participation politique.
La situation des détenus et de leurs proches est ainsi devenue l’un des symboles les plus douloureux du recul des libertés observé depuis plusieurs années. Elle rappelle que la question des droits humains ne se mesure pas uniquement à travers les textes de loi ou les déclarations officielles, mais aussi à travers le vécu quotidien de celles et ceux qui subissent les conséquences de la répression politique.
Racisme, déshumanisation criminalisation de la solidarité : le cas de Saadia Mosbah
Le mois de mai 2026 a mis en lumière une autre dimension préoccupante de la crise des droits humains en Tunisie : la montée des discours racistes et xénophobes visant les migrants subsahariens ainsi que les personnes engagées dans leur défense.
Au cœur de cette actualité figure Saadia Mosbah, fondatrice de l’association Mnemty et figure emblématique de la lutte contre le racisme. Détenue depuis plusieurs mois et poursuivie dans une affaire liée au financement de son association, elle est devenue, pour de nombreuses organisations tunisiennes et internationales, le symbole de la criminalisation croissante de la solidarité. Son procès, prévu le 2 juin 2026, est perçu comme un test majeur pour les libertés associatives et l’indépendance de la justice.
Cette affaire s’inscrit dans un contexte marqué par la dégradation continue de la situation des migrants subsahariens. Organisations tunisiennes et internationales documentent depuis des mois expulsions collectives, arrestations arbitraires, violences, abandons dans des zones désertiques et campagnes de stigmatisation visant des populations particulièrement vulnérables.
Le mois de mai a également été marqué par une radicalisation inquiétante des discours publics. Certaines publications relayées sur les réseaux sociaux ont franchi un seuil alarmant de déshumanisation. Parmi les plus choquantes figure celle du poète Slaheddine Bouzaiane, appelant à l’expulsion forcée de femmes et d’enfants migrants et allant jusqu’à évoquer leur empoisonnement. De tels propos constituent une négation flagrante des principes les plus élémentaires de dignité humaine et illustrent la banalisation croissante des discours de haine.
Cette évolution est alimentée par la diffusion persistante de récits complotistes présentant les migrations subsahariennes comme une menace démographique pour la Tunisie. Reprenant les thèses du prétendu « Grand Remplacement », largement associées aux mouvances d’extrême droite, ces discours décrivent les migrants comme les instruments d’un projet destiné à modifier la composition démographique du pays.
Parallèlement, de nombreuses fausses informations continuent d’être diffusées, notamment l’idée selon laquelle tout enfant né en Tunisie de parents subsahariens obtiendrait automatiquement la nationalité tunisienne. Des juristes ont pourtant rappelé que le droit tunisien ne repose pas sur un droit du sol automatique et que l’acquisition de la nationalité demeure strictement encadrée par la loi.
Un signal d’alarme pour l’avenir
Pris dans leur ensemble, les événements de mai 2026 dessinent le portrait d’un pays où les libertés publiques sont soumises à une pression croissante. Procès politiques, remise en cause de l’indépendance judiciaire, restrictions de la liberté de la presse, affaiblissement des contre-pouvoirs, difficultés économiques et montée de l’autocensure composent un tableau préoccupant.
Pourtant, malgré les pressions, la société civile tunisienne continue de résister. Journalistes, avocats, magistrats, artistes, défenseurs des droits humains et citoyens engagés continuent de défendre les libertés acquises au prix de longues luttes.
Plus de quinze ans après la révolution de 2011, les événements de ce mois de mai rappellent que la question des droits humains demeure au cœur de l’avenir tunisien. C’est autour d’elle que se joue aujourd’hui l’une des batailles les plus décisives pour l’avenir démocratique du pays.