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De la frontière au Sûq des corps : comment la Tunisie est devenue le rouage d’un système de violence contre les femmes migrantes noires.

Au milieu du désert, entre la Tunisie et la Libye, des femmes disparaissent sans laisser de traces. Certaines sont enceintes. D’autres voyagent avec leurs bébés. Beaucoup ont fui la guerre, la pauvreté ou les violences politiques. Elles pensaient traverser une frontière. Elles entrent en réalité dans un système organisé de déshumanisation, où l’arrestation, l’expulsion, le viol et l’exploitation sont devenus des étapes presque routinières d’un parcours migratoire transformé en machine à broyer des vies.

De la frontière à l’enfer libyen : une chaîne organisée de violences

Depuis plusieurs années, les organisations de défense des droits humains alertent sur les violences commises contre les personnes migrantes en Tunisie et en Libye. Mais deux rapports publiés récemment franchissent un seuil supplémentaire : Women State Trafficking, du collectif RR[X]  https://statetrafficking.net/?utm_source=chatgpt.com  , et Les routes de la torture, de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et du Réseau SOS Torture https://www.omct.org/fr/ressources/rapports/les-routes-de-la-torture-vol-5-absence-de-solutions-pour-les-personnes-en-deplacement-en-tunisie   . Ils ne décrivent plus seulement des abus isolés ou des dérives sécuritaires. Ils documentent l’existence d’un système transfrontalier où les politiques migratoires européennes, la répression tunisienne et les réseaux libyens de détention et d’exploitation s’articulent dans une même chaîne de violence. Les mots choisis par les auteurs ne sont pas neutres. RR[X] parle de traite d’État. L’OMCT décrit un environnement tortionnaire. Dans les deux cas, il ne s’agit plus simplement d’évoquer des violations des droits humains, mais de montrer comment des institutions étatiques directement ou indirectement participent à la production d’un espace où la violence est devenue structurelle. Le rapport Women State Trafficking, fondé sur 33 témoignages recueillis entre décembre 2024 et février 2026, décrit avec précision le fonctionnement de cette mécanique. Des femmes migrantes sont arrêtées lors de rafles à Sfax, à Tunis ou dans d’autres villes tunisiennes. Elles sont ensuite transférées vers des zones frontalières ou des camps contrôlés par la garde nationale tunisienne, avant d’être remises à des groupes armés ou à des réseaux opérant en Libye. Là commence une autre phase de l’horreur : détention arbitraire, violences sexuelles, rançons, prostitution forcée, esclavage domestique.

Le corps des femmes comme terrain de domination

Ce qui frappe dans les récits recueillis par RR[X], c’est précisément le caractère méthodique de la violence. Les témoignages parlent de fouilles corporelles humiliantes, de femmes battues devant leurs enfants, de viols commis dans des centres de détention, d’absence totale de soins médicaux pour des femmes enceintes ou blessées. Le corps des femmes devient un territoire de domination absolue. Pour celles qui ne peuvent payer leur rançon, l’exploitation sexuelle apparaît comme la seule issue possible pour sortir des geôles libyennes. Mais cette prétendue sortie n’en est pas une : les maisons de prostitution forcée ne sont qu’une autre forme de captivité. Ces violences ont été portées devant le Parlement européen lors d’une session organisée par Ilaria Salis, députée européenne pour Alleanza Verdi e Sinistra (groupe The Left), Leoluca Orlando, député européen pour Alleanza Verdi Sinistra (groupe Greens/EFA), et Cecilia Strada, députée européenne du Parti démocrate (groupe Socialists & Democrats). Le rapport de l’OMCT vient compléter et approfondir ce tableau. Là où RR[X] suit principalement le trajet des expulsions et de la traite vers la Libye, Les routes de la torture élargit l’analyse à l’ensemble du système tunisien de gestion migratoire. L’organisation documente des arrestations arbitraires, des déplacements forcés vers les frontières désertiques, des violences physiques et psychologiques, ainsi qu’une multiplication des pratiques de déshumanisation à l’encontre des personnes migrantes noires.

L’externalisation des frontières : le prix caché du « succès » européen

Le rapport souligne surtout un élément fondamental : ces violences ne sont pas accidentelles. Elles s’inscrivent dans un contexte politique précis, marqué par le durcissement simultané des politiques migratoires tunisiennes et européennes. Au cours des quatre premiers mois de 2026, le nombre de franchissements irréguliers vers l’Union européenne a continué de diminuer, une baisse de 40 % par rapport à la même période de l’année précédente. Selon les données préliminaires de Frontex, l’agence européenne chargée de coordonner la gestion des frontières extérieures de l’espace Schengen, un peu plus de 28 500 passages ont été enregistrés. Cette tendance reflète une combinaison de facteurs : coopération renforcée avec les pays partenaires, mesures préventives dans les principaux pays de départ, conditions météorologiques difficiles en début d’année. Les arrivées en Italie depuis la Tunisie ont, elles aussi, fortement diminué.

Les gouvernements européens présentent ces chiffres comme un succès sécuritaire. Mais derrière les statistiques se cache une autre réalité : celle d’une externalisation toujours plus brutale des frontières de l’Europe. Depuis la signature du mémorandum d’entente entre l’Union européenne et la Tunisie en 2023, Tunis occupe une place centrale dans la stratégie européenne de contrôle migratoire. Soutien logistique, équipements de surveillance, coopération sécuritaire : en 2026, l’UE a confirmé un appui global d’environ 130 millions d’euros à la Tunisie dans le cadre des programmes de gestion des frontières et des migrations. L’Europe renforce donc les capacités tunisiennes de contrôle au moment même où les organisations internationales dénoncent l’aggravation des violations des droits humains. L’OMCT rappelle d’ailleurs que la Tunisie ne peut être considérée comme un « pays tiers sûr ». Pourtant, malgré les rapports d’Amnesty International, du Haut-Commissariat aux droits de l’homme et les enquêtes journalistiques et universitaires accumulées depuis deux ans, les institutions européennes continuent de renforcer leur coopération avec Tunis. Plus troublant encore : le rapport Women State Trafficking révèle que la Commission européenne a refusé, en avril 2025, l’ouverture d’un couloir humanitaire pour plusieurs témoins victimes de traite, au motif que la Tunisie et la Libye ne seraient pas des « pays en guerre ». Cette réponse dit l’essentiel du problème européen : la violence devient politiquement acceptable tant qu’elle reste éloignée des frontières visibles de l’Union. La Méditerranée centrale fonctionne désormais comme un espace d’exception juridique, où des pratiques illégales sur le sol européen deviennent tolérées dès lors qu’elles sont sous-traitées à des partenaires extérieurs.

Racisme, impunité et responsabilité des États

Dans ce contexte, le concept de « state trafficking » prend toute sa portée. RR[X] ne parle pas d’une simple défaillance des États, mais d’un système dans lequel des appareils sécuritaires participent activement à des mécanismes de traite humaine. Les expulsions collectives vers la Libye ne produisent pas seulement du refoulement : elles alimentent directement un marché de la détention, de l’extorsion et de l’exploitation sexuelle.

L’OMCT va plus loin encore en évoquant la responsabilité indirecte de l’État tunisien. Même lorsque les violences sont commises par des groupes armés, des trafiquants ou des particuliers, l’absence de protection, l’impunité et la tolérance institutionnelle engagent la responsabilité des autorités. Cette continuité entre violence étatique et violence criminelle constitue l’un des éléments les plus inquiétants des deux rapports. Les femmes migrantes noires se retrouvent ainsi au croisement de plusieurs formes de domination : raciale, sécuritaire, patriarcale et économique. Le racisme anti-noir en Tunisie amplifié depuis le discours de Kaïs Saïed en février 2023 a installé un climat où les personnes subsahariennes sont devenues des cibles permanentes de suspicion et de haine. Les deux rapports montrent comment cette racialisation facilite les arrestations arbitraires, les violences policières et l’indifférence généralisée face aux abus.

Les frontières de l’Europe déplacées vers le Sud

Au fil des pages, une autre réalité se dessine : l’effondrement progressif de toutes les voies de protection. Les possibilités de réinstallation restent extrêmement limitées. Les voies légales d’accès à l’Europe se réduisent. Les ONG sont criminalisées ou empêchées d’agir. Même les dispositifs de retour dits « volontaires » s’inscrivent souvent dans un contexte de pression, de peur et d’absence totale d’alternative réelle. Ce rétrécissement produit un désespoir profond. Beaucoup des femmes interrogées dans les deux rapports connaissent les risques qu’elles encourent. Elles savent ce qui les attend en Libye. Pourtant, elles continuent de partir, de traverser, de tenter la mer. Non pas parce qu’elles ignorent le danger, mais parce que l’immobilité est devenue encore plus dangereuse que la route. L’une des forces de ces rapports est précisément de replacer les témoignages humains au centre du débat. Derrière les catégories administratives « flux migratoires », « gestion des frontières », « lutte contre les passeurs » il y a des femmes qui accouchent en détention, des mineurs isolés victimes de violences pendant les expulsions, des mères séparées de leurs enfants, des survivantes enfermées dans des maisons de prostitution en Libye. Ces récits dérangent parce qu’ils révèlent une vérité que les gouvernements préfèrent taire : les frontières européennes ne s’arrêtent plus à la Méditerranée. Elles se prolongent dans les camps, les prisons et les zones désertiques du Maghreb. Et plus ces frontières se déplacent vers le sud, plus la violence devient invisible pour les opinions publiques européennes.

Les rapports de RR[X] et de l’OMCT constituent bien plus qu’un travail de documentation. Ils posent une question centrale pour l’avenir euro-méditerranéen : jusqu’où les États européens sont-ils prêts à déléguer la violence pour empêcher les migrations ?

Car derrière le langage technocratique des accords migratoires se dessine un ordre frontalier fondé sur la dissuasion, l’épuisement et la peur. Un ordre dans lequel certaines vies deviennent négociables, expulsables et exploitables.

Entre la Tunisie et la logique d’externalisation des frontières, les femmes migrantes noires en paient aujourd’hui le prix le plus lourd.

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