À l’approche de l’Aïd al-Adha, le débat qui a envahi l’espace public autour des prix des moutons de sacrifice a révélé bien davantage qu’une simple difficulté conjoncturelle. Derrière cette controverse se dessine une réalité plus profonde : celle d’une crise économique et sociale qui continue de s’aggraver, mais aussi celle d’un pouvoir dont le récit officiel peine de plus en plus à convaincre.
Depuis plusieurs années, les Tunisiennes et les Tunisiens font face à une dégradation constante de leurs conditions de vie. L’érosion du pouvoir d’achat, l’augmentation des prix, les pénuries récurrentes, la dégradation des services publics et l’absence de perspectives économiques tangibles alimentent un sentiment diffus d’inquiétude et de lassitude. Ce malaise n’épargne désormais presque aucune catégorie sociale. Il touche aussi des couches qui avaient jusque-là réussi à amortir les effets des crises successives.
Face à cette situation, le discours officiel continue pourtant de promettre un redressement imminent et d’attribuer les difficultés du pays à l’action de « comploteurs », de « spéculateurs » ou de « réseaux de corruption ». Cette grille de lecture, répétée depuis plusieurs années, s’est progressivement imposée comme l’unique explication proposée par le pouvoir aux difficultés du pays. Mais à mesure que la crise se prolonge et s’approfondit, cette narration perd de sa crédibilité. Elle ne parvient plus à combler le fossé grandissant entre les promesses affichées et la réalité vécue.
Cette perte de crédibilité n’est pas sans conséquences. Lorsqu’un pouvoir ne parvient plus à fournir une explication convaincante de la situation ni à dessiner un horizon de sortie de crise, il tend à renforcer les logiques de contrôle, de judiciarisation et de répression. En Tunisie, l’extension des poursuites judiciaires visant des responsables politiques, des journalistes, des défenseurs des droits humains, des militants ou encore des acteurs économiques s’inscrit dans ce contexte. L’espace public continue de se rétrécir tandis que les voix critiques sont de plus en plus exposées à la pression judiciaire et politique.
Pour le Comité pour le respect des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), cette évolution est particulièrement préoccupante. Car les crises économiques, aussi profondes soient-elles, peuvent être affrontées dans le cadre d’un débat public ouvert, d’institutions crédibles et d’un État de droit respecté. En revanche, lorsque la crise sociale s’accompagne d’un affaiblissement continu des libertés publiques, de l’indépendance de la justice et des garanties fondamentales, c’est la capacité même de la société à élaborer collectivement des solutions qui se trouve menacée.
La question qui se pose aujourd’hui dépasse donc largement les indicateurs économiques. Elle touche à la relation de confiance entre l’État et la société. Une société peut supporter des sacrifices lorsque les difficultés sont reconnues et que des perspectives existent. Elle ne peut durablement accepter que son expérience quotidienne soit niée ou réduite à des explications simplistes et répétitives.
La Tunisie traverse ainsi non seulement une crise économique, mais aussi une crise de confiance et de sens. Le décalage croissant entre le discours officiel et la réalité vécue fragilise davantage le lien social et politique. Plus ce fossé se creuse, plus il devient difficile d’engager un dialogue national fondé sur des constats partagés et sur la recherche de solutions communes.
Dans ce contexte, la défense des libertés, du pluralisme, de l’indépendance de la justice et du droit à la critique n’apparaît pas comme une revendication secondaire. Elle constitue au contraire une condition essentielle pour permettre à la société tunisienne d’affronter ses difficultés et de reconstruire un horizon démocratique, économique et social crédible. C’est à cette exigence que le CRLDHT demeure attaché et qu’il entend continuer à porter avec détermination.