Le 24 avril 2026, une décision judiciaire (ordonnance sur requête du tribunal de première instance de Tunis) ordonne la suspension des activités de la Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme (LTDH) pour un mois.
Cette mesure vise l’une des plus anciennes ONG de défense des droits humains dans le monde arabe, fondée en 1976 et membre du Quartet Nobel de la paix 2015.
La suspension de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) n’est pas seulement une décision contestable. Elle est un tournant grave. En frappant l’une des institutions les plus anciennes, les plus légitimes et les plus emblématiques du paysage associatif tunisien, le pouvoir ne s’est pas contenté de viser une organisation : il a envoyé un avertissement politique sans équivoque et redéfini les règles du jeu.
Car la LTDH n’est pas une ONG parmi d’autres. Elle est une mémoire vivante des luttes pour les libertés, un acteur central dans les moments de crise, un repère dans l’histoire politique. La suspendre, même temporairement, revient à franchir un seuil symbolique dangereux : celui où la légitimité historique ne protège plus, où le capital moral ne constitue plus un rempart, où plus aucune voix n’est hors d’atteinte.
Mais pour comprendre la portée réelle de cette décision, il faut la replacer dans une séquence plus large — une séquence qui articule trois niveaux : le discours politique, la pratique administrative et judiciaire, et la réforme législative en cours.
Depuis plusieurs mois, le discours officiel a progressivement installé une suspicion diffuse à l’égard du tissu associatif. Les termes sont désormais récurrents et martelés : « dérives », « financements suspects », « agendas étrangers ». Cette rhétorique n’est pas neutre. Elle prépare le terrain. Elle construit un ennemi intérieur commode : une société civile qu’il faudrait « assainir », « encadrer », voire remettre au pas.
C’est dans ce contexte qu’intervient la journée d’étude du 15 avril 2026 à l’Assemblée des « représentants » du peuple, consacrée à la réforme du cadre juridique des associations. Derrière le vocabulaire technique — transparence, bonne gouvernance, contrôle — se dessine une inflexion lourde de conséquences : le passage d’un régime déclaratif, fondé sur la liberté, à un régime d’encadrement, fondé sur la surveillance et la soumission.
Le décret-loi 88 de 2011 reposait sur un principe clair : la liberté d’association est la règle, l’intervention de l’État l’exception. Le projet en discussion inverse cette logique. Autorisations préalables, contrôle des financements, pouvoir discrétionnaire de l’administration, classification des associations : autant de mécanismes qui transforment un droit fondamental en activité tolérée, conditionnée et révocable.
Au cœur de cette mutation se trouve la question du financement, en particulier étranger — présentée de manière répétée comme un enjeu de sécurité lié au blanchiment d’argent ou au financement du terrorisme. Mais derrière cet argument, ce qui se met en place est un dispositif de contrôle généralisé, notamment à travers l’implication accrue de la Banque centrale, du système bancaire et des autorités administratives, qui confère à l’exécutif un pouvoir déterminant sur la vie même des associations.
Or, contrairement aux affirmations officielles souvent tendancieuses, les financements étrangers dont bénéficient les associations sont, dans leur immense majorité, traçables, déclarés et soumis à des mécanismes de transparence déjà existants — audits, obligations comptables, déclarations publiques. Ces flux s’inscrivent le plus souvent dans des cadres de coopération internationale structurés et contrôlés.
En réalité, le problème est ailleurs. En renforçant les autorisations préalables, en allongeant les délais, en multipliant les filtres administratifs et bancaires, ces dispositifs permettent non seulement de surveiller, mais surtout de bloquer, retarder ou dissuader l’accès aux ressources. Or, contrôler le financement, c’est contrôler l’existence même des associations : c’est décider qui peut agir, quand, et à quelles conditions.
Ce constat est d’autant plus crucial que les sources de financement locales — publiques comme privées — restent extrêmement limitées, inégalement réparties et souvent orientées vers des structures proches de l’État ou peu critiques. Elles ne répondent en rien aux besoins réels du tissu associatif indépendant. Dans les faits, la majorité des associations actives — notamment dans les domaines des droits humains, du social ou des migrations — interviennent précisément là où l’État est absent, défaillant ou désengagé.
Restreindre leur accès aux financements internationaux, sans alternative crédible, revient donc non seulement à les fragiliser, mais à affaiblir des pans entiers de l’action sociale et citoyenne que les pouvoirs publics eux-mêmes ne prennent pas en charge. Ce n’est plus seulement une question de régulation : c’est un mécanisme de mise sous tutelle.
Ce basculement ne s’opère pas seulement dans les textes. Il est déjà en marche, brutalement, sur le terrain. Depuis 2025, plusieurs organisations ont été suspendues ou entravées : l’Association tunisienne des femmes démocrates, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, et bien d’autres structures moins visibles mais tout aussi essentielles. La décision visant la LTDH n’est pas un accident : elle est une escalade.
Mais il est un autre front, plus sombre encore, où le prix de l’engagement est particulièrement élevé : celui des associations de solidarité avec les migrants subsahariens et des organisations engagées dans la lutte contre le racisme.
Des structures comme le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), Terre d’asile Tunisie, ou encore des collectifs de terrain mobilisés auprès des migrants ont vu leur action entravée, leurs membres exposés, surveillés, intimidés. L’association Mnemty, engagée dans la défense des droits des personnes migrantes et dans la lutte contre les discriminations raciales, a subi des campagnes de dénigrement virulentes et un harcèlement persistant.
Dans certains cas, la pression a franchi un cap : poursuites judiciaires, arrestations, harcèlement administratif, campagnes de diffamation. Des militants sont criminalisés pour leur engagement. Leur travail est déformé, sali, attaqué publiquement. Et tout cela se déroule dans un climat où la stigmatisation est non seulement tolérée, mais encouragée.
Car il faut le dire clairement : la Tunisie connaît aujourd’hui une libération alarmante de la parole raciste, en particulier à l’encontre des migrants subsahariens. Discours haineux, amalgames, désignation de boucs émissaires : le racisme anti-Noir s’exprime désormais au grand jour, sans retenue, sans honte, sans conséquence.
Le plus troublant reste ce paradoxe insoutenable. La Tunisie dispose depuis 2018 d’une loi pionnière contre les discriminations raciales. Mais cette loi est largement inopérante face à la réalité actuelle. Pire : ceux qui tentent de la faire appliquer — militants, associations, défenseurs des droits — deviennent eux-mêmes des cibles.
Dans ce contexte, la pression exercée sur les associations ne relève plus seulement d’un encadrement administratif. Elle s’inscrit dans une dynamique plus inquiétante : celle d’un tri politique des causes légitimes. Défendre les migrants, lutter contre le racisme, documenter les violations des droits — autant d’engagements qui deviennent risqués, suspectés, parfois criminalisés.
La suspension de la LTDH, organisation historique, vient ainsi sceller une évolution déjà perceptible : celle d’un espace civique qui se referme, où la critique est tolérée tant qu’elle ne dérange pas, et sanctionnée dès qu’elle devient audible.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse de loin la question du droit des associations. Il s’agit d’une transformation du rapport entre l’État et la société. Une transformation où l’autonomie devient suspecte, où l’indépendance est perçue comme une menace, où la société civile n’est plus un contre-pouvoir, mais un espace à contrôler.
Une société civile affaiblie, intimidée, dépendante, ne peut plus protéger les plus vulnérables. Et lorsque les organisations qui défendent les migrants, les victimes de racisme ou les marginalisés sont elles-mêmes attaquées, c’est l’ensemble du système de protection des droits qui s’effondre.
La Tunisie ne vit pas une suppression brutale des libertés. Elle vit quelque chose de plus insidieux, et peut-être plus dangereux : leur épuisement graduel et progressif.
La suspension de la LTDH en est le symptôme le plus éclatant. Mais ce n’est que la partie visible d’un mouvement plus profond — un mouvement de normalisation du contrôle, où l’exception devient règle et où le silence commence à remplacer la liberté.
Et dans ce silence imposé, ce sont toujours les mêmes qui disparaissent en premier : les voix libres.