Par-delà les discours officiels et les explications conjoncturelles, une réalité s’impose avec une netteté de plus en plus difficile à dissimuler : la Tunisie est confrontée à une crise profonde de ses systèmes de production, de distribution et de protection sociale. Les pénuries — qu’elles concernent la viande, la volaille, les médicaments ou les services de santé — ne relèvent ni du hasard ni de dysfonctionnements ponctuels. Elles constituent les manifestations visibles d’un déséquilibre structurel ancien, aujourd’hui aggravé par des choix politiques et économiques récents.
Une lecture des crises : entre désignation d’ennemis et évitement des causes
Face à la montée des difficultés, le discours du pouvoir tend à privilégier une grille d’analyse centrée sur la dénonciation d’« acteurs » ou de « réseaux » responsables des dérèglements. Ainsi, la crise de la viande a été expliquée par l’existence d’« lobbies », de « spéculateurs » ou encore de « complotistes », accusés de manipuler les marchés et d’organiser la pénurie .
Ce type de narration n’est pas inédit. Il permet de désigner des responsables immédiats, de canaliser le mécontentement social et de déplacer le débat. Mais il présente une limite majeure : il occulte les causes profondes.
Car la réalité du secteur est connue et documentée : baisse du cheptel, explosion du coût des intrants, dépendance aux importations, fragilisation des petits producteurs et retrait progressif de l’État. Autant de facteurs qui relèvent de politiques publiques, de choix économiques et d’évolutions structurelles de long terme.
Réduire cette complexité à une logique de complot revient à substituer un récit politique à une analyse économique.
L’alimentation : une crise qui touche au quotidien
Les tensions sur les produits alimentaires ne se limitent pas à la viande rouge. Elles concernent également des produits de base comme le poulet, dont les prix ont fortement augmenté, avec des écarts significatifs entre les prix officiels et les prix réels observés sur le marché .
Cette situation traduit plusieurs réalités convergentes :
- une désorganisation des filières de production ;
- une hausse généralisée des coûts ;
- une inflation ressentie bien supérieure aux indicateurs officiels ;
- une difficulté croissante d’accès à des produits essentiels.
Dans un pays où le poulet représente une part majeure de la consommation de protéines, ces évolutions ne sont pas marginales. Elles affectent directement les conditions de vie de larges segments de la population.
L’alimentation, en tant que besoin fondamental, devient ainsi un indicateur central de la dégradation socio-économique.
Santé : de la pénurie à la mise en danger
Le secteur de la santé offre une illustration particulièrement préoccupante de cette dynamique.
La pénurie de médicaments essentiels — notamment pour des pathologies lourdes comme le cancer, les maladies chroniques ou les troubles psychiatriques — n’est plus un phénomène exceptionnel. Elle s’inscrit désormais dans la durée .
Les conséquences sont immédiates :
- interruption ou retard des traitements ;
- recours coûteux à l’étranger ;
- dépendance aux réseaux informels pour l’approvisionnement ;
- aggravation des pathologies.
Dans certains cas, cette situation expose directement les patients à des risques vitaux. Le manque de médicaments, combiné aux difficultés du système hospitalier, transforme la question sanitaire en enjeu de survie.
Parallèlement, les dysfonctionnements des services d’urgence, les retards d’intervention et le manque d’équipements soulignent une dégradation globale du système. Le décès du Dr Mourad Belaïd, survenu dans des conditions marquées par des interrogations sur la prise en charge, agit comme un révélateur de ces défaillances.
Lorsque le système de santé ne protège plus ni les patients ni les soignants, c’est le contrat social lui-même qui est fragilisé.
Le coût humain : au-delà des chiffres
Les pénuries ne sont pas seulement des indicateurs économiques. Elles ont un coût humain direct, profond et durable, qui affecte les conditions de vie, la dignité et la sécurité des individus.
Elles se traduisent d’abord, de manière très concrète, par des renoncements. Pour de nombreuses familles, l’accès à une alimentation équilibrée devient incertain. La hausse des prix et la rareté de certains produits imposent des arbitrages quotidiens : réduire la consommation de viande, se rabattre sur des aliments moins chers mais moins nutritifs, voire sauter des repas. Ce ne sont pas seulement des choix de consommation, mais des formes de privation qui affectent la santé, en particulier celle des enfants, et qui fragilisent les équilibres familiaux.
Elles se manifestent ensuite dans le parcours des malades. La recherche d’un médicament devient une épreuve. Les patients et leurs proches passent d’une pharmacie à une autre, sollicitent leurs réseaux, se tournent vers l’étranger lorsque cela est possible. Cette errance thérapeutique retarde les soins, aggrave les pathologies et génère un sentiment d’impuissance. Pour certains, l’absence de traitement ne signifie pas seulement une dégradation de la qualité de vie, mais une mise en danger directe.
Elles pèsent également sur les professionnels de santé. Médecins, infirmiers, pharmaciens se retrouvent confrontés à des situations où ils ne peuvent plus exercer leur métier conformément à leurs compétences et à leur éthique. Travailler sans médicaments, sans équipements adéquats, dans des services saturés, conduit à une perte de sens, à une fatigue morale et à un sentiment de dévalorisation. À terme, cela alimente le découragement et accélère les départs vers d’autres horizons, aggravant encore les pénuries.
Elles affectent enfin l’ensemble de la société en instaurant un climat d’incertitude permanent. L’imprévisibilité devient la règle : ne pas savoir si un produit sera disponible, si un traitement pouvait être assuré, si un service public fonctionnerait normalement. Cette instabilité quotidienne nourrit l’angoisse, érode la confiance dans les institutions et fragilise le lien social.
Au fil du temps, ces expériences répétées produisent un effet plus insidieux encore : l’installation d’un sentiment de déclassement et d’abandon. Lorsque les besoins essentiels ne sont plus garantis, lorsque les droits fondamentaux deviennent aléatoires, c’est la perception même de la place de chacun dans la société qui est atteinte. L’idée d’égalité devant les services publics s’effrite. Le recours aux solutions individuelles — réseaux, débrouille, ressources financières — devient la norme, creusant davantage les inégalités.
Ainsi, les pénuries ne relèvent pas seulement d’un déséquilibre économique. Elles traduisent une crise de protection et de solidarité. Et c’est précisément à ce niveau — celui de la dignité et du lien social — que leurs effets sont les plus profonds et les plus préoccupants.
Sortir du déni, ouvrir le débat
La situation actuelle appelle une clarification.
Elle exige :
- une reconnaissance des causes structurelles des crises ;
- une transparence sur l’état réel des secteurs concernés ;
- une définition claire des responsabilités ;
- l’ouverture d’un débat public sur les choix économiques et sociaux.
Car la multiplication des pénuries n’est pas une fatalité. Elle est le produit de décisions, d’orientations et de priorités qui peuvent être interrogées et révisées.
La Tunisie ne fait pas face à une série de crises isolées, mais à une crise systémique qui affecte simultanément plusieurs secteurs vitaux. Dans ce contexte, la tentation de recourir à des récits simplificateurs ou à des explications conjoncturelles ne peut tenir lieu de politique.
La question centrale demeure : comment reconstruire des systèmes capables de garantir l’accès aux biens essentiels, de protéger les droits fondamentaux et de restaurer la confiance ?
C’est à cette condition seulement que pourra être inversée une dynamique qui, si elle se prolonge, risque d’altérer durablement les fondements sociaux, économiques et politiques du pays.