Grèves, fermetures de routes, rassemblements spontanés, pneus incendiés, protestations nocturnes, campagnes environnementales et appels à la mobilisation : le mois de juillet 2026 est marqué en Tunisie par une succession de mouvements qui, malgré la diversité de leurs revendications, expriment une même exaspération devant la dégradation des conditions de vie et l’incapacité des autorités à apporter des réponses durables.
Loin de constituer une simple juxtaposition de conflits locaux ou professionnels, ces mobilisations s’inscrivent dans une dynamique nationale de reprise de la contestation sociale. Selon le baromètre du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, 1 884 mouvements ont été recensés au deuxième trimestre 2026, contre 1 310 au cours des trois premiers mois de l’année, soit une progression de 44 %. Le mois de juin avait, à lui seul, concentré 867 mouvements. L’emploi et les revendications professionnelles demeurent les principaux motifs de mobilisation, mais les protestations liées à l’eau, à l’électricité et à l’environnement prennent une place croissante.
Metlaoui, symbole de la colère contre la pénurie d’eau
C’est à Métlaoui, dans le gouvernorat de Gafsa, que la colère contre les coupures d’eau s’est exprimée de la manière la plus visible.
Le 8 juillet, des habitants sont descendus dans la rue et ont fermé plusieurs axes pour protester contre des interruptions prolongées de l’alimentation en eau potable. Trois jours plus tard, le samedi 11 juillet, la mobilisation a gagné les quartiers d’El Mziraâ et de la Cité des Jeunes. Excédés par plusieurs jours de coupures en pleine vague de chaleur, les habitants ont bloqué les entrées de la ville et incendié des pneus.
Ils dénonçaient une situation devenue insupportable : impossibilité de satisfaire les besoins domestiques les plus élémentaires, difficultés d’hygiène, perturbation de l’alimentation et absence de réponse claire de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux.
Il y a au moins trois épisodes de blocage à Métlaoui au cours de la même semaine, signe d’une mobilisation persistante et non d’une simple réaction ponctuelle. Dans une ville déjà marquée par le chômage, la précarité, la pollution minière et le sentiment d’abandon, la question de l’eau est ainsi devenue le point de cristallisation d’un mécontentement social beaucoup plus large.
Du Kef à Nabeul, les routes fermées pour obtenir de l’(eau
La protestation s’est également étendue à d’autres régions.
À Ladhyab, dans la délégation de Touiref, au gouvernorat du Kef, les habitants ont organisé à la mi-juillet une manifestation pacifique et bloqué la route pour dénoncer plusieurs semaines de privation d’eau potable. Ils réclamaient une intervention urgente de la SONEDE (Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux ) , la réparation des équipements et le rétablissement régulier de l’approvisionnement.
Le 21 juillet, dans les localités de Nachaâ, Karmania et les villages avoisinants, dans la délégation de Haouaria, des habitants ont fermé la route reliant Haouaria à Tunis. La mobilisation faisait suite à des interruptions prolongées de l’alimentation en eau et à des dysfonctionnements répétés du groupement hydraulique local.
La pénurie ne touchait pas uniquement les familles. Elle affectait aussi les agriculteurs et les éleveurs, en particulier les producteurs de volailles, confrontés à l’arrêt des puits, des pompes et des équipements dépendant de l’électricité.
Le 23 juillet, de nouvelles fermetures de routes ont été rapportées dans plusieurs localités du gouvernorat de Nabeul après plusieurs jours sans eau ni courant.
D’autres protestations ont été signalées à Ben Arous, à Djerba ainsi que dans différentes localités rurales et périurbaines. Toutes n’ont pas pu être datées ou localisées avec précision, les premières informations ayant souvent circulé à travers des vidéos, des groupes Facebook locaux et des publications de citoyens.
Les coupures d’électricité transforment la colère en protestation nocturnes
À partir du 12 juillet, la crise de l’eau s’est doublée d’une multiplication des coupures d’électricité.
En pleine canicule, alors que les températures atteignaient ou dépassaient localement les 49 degrés, plusieurs villes ont connu des interruptions répétées, parfois pendant plusieurs heures. Ces coupures ont affecté les logements, les commerces, les stations de pompage, les installations agricoles et les personnes dépendantes d’équipements médicaux.
Entre le 21 et le 23 juillet, des rassemblements spontanés et des protestations nocturnes ont été signalés dans plusieurs régions. Des habitants sont sortis dans les rues, ont fermé des axes de circulation et réclamé le rétablissement immédiat du courant et de l’eau.
L’absence de calendrier transparent de délestage et le caractère imprévisible des interruptions ont aggravé le sentiment d’abandon. Les habitants ne savaient ni quand le courant serait coupé, ni combien de temps la coupure durerait, ni à quelle heure le service serait rétabli.
Les réseaux sociaux ont joué un rôle central dans cette mobilisation. Des vidéos montraient des quartiers plongés dans l’obscurité, des citoyens protestant dans la rue et des commerçants déplorant la détérioration de leurs marchandises.
La contestation s’est nourrie également des explications officielles jugées insuffisantes ou déconnectées de la réalité. L’affirmation d’un responsable de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie attribuant une partie de la crise au « progrès technologique » et à la multiplication des appareils électriques a déclenché une vague d’ironie et de colère en ligne.
Après plus de dix jours de perturbations, Kaïs Saïed a réuni les principaux responsables concernés. Mais son insistance sur le caractère prétendument « anormal » de certaines coupures et sur l’éventualité d’actes destinés à attiser la colère a été perçue comme une volonté de rechercher des responsables pénaux plutôt que d’expliquer les défaillances techniques, financières et structurelles du réseau.
Les livreurs des plateformes lancent une grève nationale
La colère sociale ne s’est pas limitée aux services publics.
Au cours du week-end des 11 et 12 juillet, les livreurs travaillant pour les plateformes de livraison de repas ont observé une grève nationale. Ils dénonçaient la faiblesse de leurs rémunérations, l’absence de garanties sociales, la hausse du prix du carburant, le coût de l’entretien des motos et celui des connexions téléphoniques indispensables à leur activité.
Les livreurs demandaient notamment la fixation d’un tarif minimal de trois dinars pour les courses comprises entre zéro et trois kilomètres, le paiement séparé de chaque commande et la fin du regroupement de plusieurs livraisons sous une rémunération unique.
Ils réclamaient aussi une liberté réelle de connexion et de déconnexion aux applications, ainsi que la garantie contractuelle d’un revenu journalier minimal de 80 dinars pour huit heures de travail effectif..
Ce mouvement a rendu visible une catégorie de travailleurs souvent présentée comme autonome, mais qui demeure en réalité fortement dépendante des décisions unilatérales des plateformes : modification des tarifs, attribution des courses, notation, suspension des comptes et absence de couverture en cas d’accident.
La grève des livreurs a ainsi posé, au-delà du niveau des rémunérations, la question du statut juridique et de la protection sociale des travailleurs de l’économie numérique.
Taxis, louages et transport rural en grève
Le 13 juillet, une grève générale nationale a été observée dans le secteur du transport public non régulier de personnes.
Le mouvement, prévu de 5 heures à 21 heures, concernait les taxis individuels et collectifs, les taxis touristiques, les louages et les services de transport rural. Les professionnels protestaient contre le non-respect des engagements pris par les autorités au printemps, le blocage de leurs dossiers professionnels et l’absence de révision des tarifs malgré la hausse des charges.
Les organisations professionnelles réclamaient notamment une adaptation des tarifs au coût réel du carburant, de l’entretien, des pièces de rechange, des assurances et des véhicules.
La mobilisation a cependant été inégale selon les villes et les catégories. Certaines stations sont restées désertes et des usagers ont rencontré de grandes difficultés pour se déplacer, tandis que dans d’autres régions des taxis et des louages ont continué à circuler. Le mouvement n’a donc pas entraîné la paralysie nationale annoncée, mais il a confirmé la profondeur du malaise dans le secteur.
Un premier mouvement de grève avait déjà été signalé le 3 juillet dans les mêmes professions, avant la relance de la mobilisation nationale du 13 juillet.
Gabès : la lutte contre la pollution et les intoxications
À Gabès, la mobilisation a pris une dimension environnementale et sanitaire.
Après plusieurs épisodes d’intoxication à Ghannouch, des dizaines de cas d’étouffement ont été signalés, dans la nuit ou à l’aube du 22 juillet, à Chott Essalem. Les émissions gazeuses provenant des unités du Groupe chimique auraient également touché plusieurs quartiers de Gabès-ville, Gabès-Sud, Bouchemma et Chott Sidi Abdel Salam.
La campagne Stop Pollution a dénoncé une nouvelle atteinte à la santé des habitants et appelé à poursuivre la mobilisation sur le terrain. Elle a réclamé l’ouverture d’une enquête sérieuse et indépendante, la publication de la nature des substances rejetées, l’arrêt immédiat des installations présentant un danger et l’application de la décision du 29 juin 2017 prévoyant le démantèlement des unités polluantes.
Pour les militants, ces intoxications ne sont ni accidentelles ni exceptionnelles. Elles résultent d’un système industriel vétuste et d’années de promesses non tenues.
La campagne a rappelé que les habitants de Gabès avaient déjà organisé, l’année précédente, d’importantes mobilisations pour exiger le démantèlement des unités les plus polluantes et l’adoption d’un modèle de développement respectueux de la santé, de l’environnement et de la dignité humaine.
Son mot d’ordre résumait l’état d’esprit local : « Gabès suffoque, mais Gabès ne se taira pas. »
À Tunis, la rue réclame la fin du chaos et de l’arbitraire
Le 25 juillet 2026, plusieurs milliers de personnes ont manifesté dans le centre de Tunis à l’appel de Nafas Tounes, rejoints par des partis politiques, des organisations de la société civile et des familles de prisonniers politiques. Placée sous le mot d’ordre de mettre fin à au gâchis « العبث » – dénonçant à la fois l’arbitraire politique et la mauvaise gouvernance qui plongent le pays dans une crise sans précédent –, la marche a mêlé revendications démocratiques et sociales. Les manifestants ont réclamé la libération des prisonniers politiques, le rétablissement des libertés publiques, l’indépendance de la justice et le retour à l’État de droit. Ils ont également exprimé leur exaspération face aux coupures d’eau et d’électricité, à la dégradation des services publics, à la cherté de la vie et à l’absence de réponses aux difficultés quotidiennes. Aux cris de « Liberté ! », « Dégage ! », « Le peuple veut la chute du régime », « L’eau est un droit, pas un privilège », « Non aux coupures d’électricité » et « Emploi, liberté, dignité nationale », les manifestants ont fait du 25 juillet un moment de contestation contre cinq années d’autoritarisme et de gestion jugée désastreuse du pays.
Le secteur municipal se prépare
Dans les municipalités et le secteur des déchets, la Fédération générale des municipaux, relevant de l’UGTT, a dénoncé la rupture du dialogue avec l’autorité de tutelle et l’accumulation de dossiers professionnels, sociaux et financiers non résolus.
Elle a alerté sur la vétusté du parc de véhicules, l’état dangereux des équipements, le manque de moyens de protection, la multiplication des accidents du travail et l’incertitude pesant sur l’avenir des employés du secteur des déchets.
La Fédération a appelé les syndicats de base et régionaux à tenir des réunions avec les agents afin de recenser leurs revendications et de préparer une commission administrative sectorielle chargée de définir les formes de lutte à engager.
À ce stade, il s’agit davantage d’une préparation à l’action que d’une grève exécutée. Mais le communiqué montre qu’un nouveau front social pourrait s’ouvrir si les négociations ne reprennent pas.
Des revendications sociales qui touchent tous les secteurs
Au-delà des mouvements les plus visibles, les données du FTDES font apparaître une contestation beaucoup plus large.
Les diplômés chômeurs continuent de réclamer leur recrutement et l’application des accords de régularisation. Des médecins et des agents de santé dénoncent leurs conditions de travail. Des employés de banques, d’entreprises publiques et d’administrations protestent contre les retards de paiement, les salaires insuffisants et la non-application des conventions conclues.
Les agriculteurs se mobilisent pour accéder à l’eau d’irrigation, tandis que les habitants de plusieurs régions dénoncent les problèmes d’assainissement, la pollution industrielle et l’insuffisance des services publics.
À ces revendications économiques et sociales s’ajoutent les mobilisations en faveur des libertés publiques : rassemblements de soutien aux prisonniers politiques, protestations contre les procès et les arrestations, campagnes pour la liberté d’expression, la liberté de la presse et la liberté associative.
Les mouvements ne se confondent pas encore dans une mobilisation nationale coordonnée. Chaque secteur agit autour de ses propres urgences. Mais l’accumulation de ces actions révèle un même phénomène : une partie croissante de la population ne croit plus que les procédures administratives ordinaires puissent apporter des réponses.
De la plainte individuelle à l’occupation de la rue
La particularité du mois de juillet tient au passage rapide de la plainte à l’action collective.
Les citoyens commencent souvent par publier des photographies, des vidéos ou des appels sur les réseaux sociaux. Lorsque les autorités ou les entreprises publiques ne répondent pas, la protestation se déplace vers la rue : fermeture de routes, rassemblements devant les administrations, pneus incendiés, grèves ou arrêts de travail.
La route devient ainsi le moyen de contraindre les autorités à écouter des populations qui estiment ne plus disposer d’autres interlocuteurs.
Cette évolution est particulièrement nette dans les mouvements liés à l’eau. Ce qui était autrefois présenté comme une panne technique temporaire est désormais interprété comme une atteinte au droit de vivre dignement et comme le résultat d’années de sous-investissement, de mauvaise gestion et de disparités régionales.
Une colère dispersée, mais de moins en moins contenue
Les mobilisations de juillet restent, pour l’essentiel, locales, sectorielles et défensives. Les habitants réclament de l’eau et de l’électricité ; les livreurs demandent une rémunération digne ; les transporteurs veulent une révision des tarifs ; les agents municipaux exigent des équipements sûrs ; les habitants de Gabès défendent leur droit de respirer.
Il n’existe pas encore de coordination nationale réunissant ces différents mouvements autour d’une plateforme commune.
Mais leur simultanéité est politiquement significative. Elle montre que le mécontentement ne se limite plus aux milieux politiques, syndicaux ou associatifs. Il gagne des catégories très diverses, souvent mobilisées en dehors des cadres traditionnels.
La vague de chaleur a joué un rôle de révélateur. Elle n’a pas créé les crises de l’eau, de l’électricité, du transport ou de la pollution. Elle a rendu leurs conséquences immédiates, physiques et parfois dangereuses.
Dans les maisons privées d’eau, dans les quartiers plongés dans l’obscurité, sur les routes bloquées de Métlaoui ou de Haouaria, parmi les livreurs à moto, les chauffeurs de taxi et les habitants intoxiqués de Gabès, une même conviction progresse : les difficultés ne sont plus temporaires et les promesses ne suffisent plus.
La rue redevient ainsi l’un des principaux lieux d’expression du mécontentement social. Derrière la diversité des revendications, c’est une même demande qui se fait entendre : le droit à l’eau, à l’électricité, au travail digne, à la santé, à un environnement vivable et à des services publics capables de répondre aux besoins élémentaires de la population.