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Tunisie : de la pénurie conjoncturelle à la crise systémique

Quand l’eau, l’électricité, les médicaments et les produits essentiels deviennent le révélateur de l’épuisement de l’Etat

Le mois de juillet 2026 restera sans doute comme celui où la crise du quotidien s’est imposée au cœur de la vie politique tunisienne. Alors que depuis plusieurs années le débat public était dominé par les procès politiques, les arrestations, les discours sur les « complots » ou la lutte contre la corruption, une autre réalité s’est brutalement imposée : celle des pénuries.

L’eau ne coule plus dans de nombreuses régions. Les coupures d’électricité se multiplient en pleine canicule. Les pharmacies peinent à s’approvisionner en médicaments. Certains produits de première nécessité deviennent difficiles à trouver. Dans plusieurs villes, les habitants descendent dans la rue non pour revendiquer une réforme institutionnelle, mais simplement pour réclamer l’accès à l’eau potable, à l’électricité ou à des services publics essentiels.

Cette crise ne constitue pas un simple épisode lié à une vague de chaleur exceptionnelle. Les témoignages recueillis, les données officielles, les analyses économiques et les mouvements sociaux observés durant tout le mois montrent qu’il s’agit d’une crise beaucoup plus profonde : celle d’un État qui peine désormais à assurer certaines de ses fonctions fondamentales.

Une crise de l’eau devenue nationale

La crise de l’eau constitue sans doute le phénomène le plus spectaculaire de l’été 2026.

Si la Tunisie connaît depuis plusieurs années une situation de stress hydrique, les événements de juillet marquent un changement d’échelle. Les interruptions de distribution ne concernent plus seulement quelques zones rurales éloignées. Elles touchent désormais des quartiers entiers de la capitale, sa périphérie, le Sahel, le Centre et le Sud du pays.

La Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE) reconnaît officiellement de nombreuses perturbations, qu’elle attribue à la forte augmentation de la consommation liée aux températures exceptionnelles et à un déséquilibre entre les ressources disponibles et la demande.

Dans plusieurs gouvernorats, l’eau disparaît pendant des heures, parfois plusieurs jours. Les coupures, souvent annoncées comme temporaires, deviennent récurrentes. Dans certains quartiers, les habitants expliquent qu’ils ne savent plus à quel moment l’eau reviendra.

Les témoignages recueillis évoquent des familles contraintes de stocker l’eau dans des récipients de fortune, des commerces paralysés, des agriculteurs privés d’irrigation et des habitants obligés de parcourir plusieurs kilomètres pour s’approvisionner.

Les régions de Métlaoui, Ladhyab (délégation de Touiref), Bir Mcherga, Jebel Ouest, Ariana, Ben Arous ainsi que plusieurs localités du Centre et du Sud figurent parmi les zones les plus touchées.

La rue réclame de l’eau

Ces pénuries provoquent rapidement une vague de protestations.

Des rassemblements, des manifestations et des blocages de routes sont organisés dans plusieurs régions. Les revendications sont simples : rétablir l’alimentation en eau.

Le caractère inédit de ces mobilisations réside dans leur objet. Les habitants ne contestent pas seulement les difficultés économiques ; ils réclament l’accès à un droit fondamental.

La Ligue tunisienne des droits de l’homme rappelle d’ailleurs que l’accès à l’eau constitue un droit garanti par la Constitution et demande l’ouverture d’enquêtes afin d’établir les responsabilités dans cette crise.

Une crise électrique sans précédent

Au même moment, une autre crise frappe le pays.

Sous l’effet d’une chaleur dépassant parfois 49°C, la consommation électrique atteint des niveaux records. Le réseau national ne parvient plus à répondre à la demande.

Les délestages deviennent quotidiens.

Dans de nombreuses régions, les habitants subissent plusieurs coupures par jour, souvent sans préavis ou selon des horaires qui ne correspondent pas aux annonces officielles.

Ces interruptions affectent directement la vie quotidienne : climatiseurs à l’arrêt, ascenseurs bloqués, commerces fermés, chaînes du froid interrompues, entreprises contraintes de suspendre leur production.

Les critiques se multiplient contre la STEG et les autorités.

Les analyses publiées au cours du mois montrent que cette crise n’est pas seulement la conséquence de la canicule.

Plusieurs spécialistes rappellent qu’aucune grande centrale électrique n’a été mise en service depuis 2019.

Les anciennes unités arrivent progressivement en fin de vie.

La Tunisie dépend désormais fortement des importations de gaz algérien, qui représentent environ 60 % du gaz utilisé pour produire l’électricité, tandis que certaines centrales fonctionnent avec des capacités réduites faute d’approvisionnement suffisant en combustible.

Les études réalisées auparavant prévoyaient pourtant la nécessité d’ajouter environ 200 MW de capacité de production chaque année pour accompagner l’évolution naturelle de la consommation.

Selon plusieurs analyses, ce déficit d’investissement explique largement les difficultés actuelles du réseau.

Une communication officielle contestée

La gestion politique de la crise suscite également de nombreuses critiques.

Plusieurs observateurs reprochent aux autorités de ne pas avoir anticipé les difficultés malgré les alertes récurrentes.

Des interrogations sont publiquement formulées :

  • pourquoi aucun plan national d’urgence n’a-t-il été présenté ?
  • pourquoi le ministère de l’Énergie demeure-t-il sans titulaire permanent depuis plusieurs mois ?
  • pourquoi les citoyens ne disposent-ils pas d’un calendrier fiable des coupures ?
  • pourquoi les hôpitaux, les centres de santé ou les patients dépendant d’appareils médicaux à domicile ne bénéficient-ils pas systématiquement d’exemptions ?

Ces questions reviennent dans de nombreuses publications diffusées sur les réseaux sociaux durant tout le mois.

Les pénuries de médicaments : une crise plus silencieuse

Plus discrète médiatiquement, la pénurie de médicaments apparaît également comme l’un des symptômes de la crise.

Les analyses économiques soulignent que les difficultés d’approvisionnement concernent désormais certains traitements essentiels.

Louaï Chebbi résume cette évolution : « Nous assistons aujourd’hui à une pénurie chronique des produits essentiels, qui s’étend des biens de consommation jusqu’aux médicaments. »

Cette situation est généralement attribuée aux difficultés financières de la Pharmacie centrale, aux retards de paiement des fournisseurs étrangers, à l’augmentation du coût des importations et aux tensions budgétaires de l’État.

Les organisations professionnelles de pharmaciens ainsi que plusieurs médecins expriment également leurs inquiétudes face aux ruptures d’approvisionnement touchant certains traitements spécialisés.

La simultanéité de ces différentes pénuries crée des situations particulièrement préoccupantes.

Les coupures d’électricité perturbent le fonctionnement des hôpitaux et la conservation de certains médicaments.

Les malades utilisant des appareils respiratoires ou d’autres équipements médicaux à domicile deviennent particulièrement vulnérables.

Plusieurs textes demandent que ces patients ainsi que les établissements de santé soient exclus des opérations de délestage.

Les pénuries : le visage d’un Etat en déshérence

L’eau disparaît des robinets. L’électricité s’interrompt en pleine canicule. Les médicaments manquent. Les services publics vacillent. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement une succession de dysfonctionnements techniques. C’est l’autorité même de l’État qui se trouve mise à l’épreuve.

Un État se mesure d’abord à sa capacité à garantir les besoins fondamentaux de sa population. Lorsqu’il ne peut plus assurer l’accès continu à l’eau, à l’énergie, aux soins ou aux produits essentiels, ce n’est pas seulement une crise de gestion : c’est une crise de gouvernance, de planification et de responsabilité.

La concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme s’accompagne d’une concentration des responsabilités. Pourtant, au lieu d’assumer les défaillances structurelles, le discours officiel continue d’attribuer les pénuries à des actes de sabotage, à des complots ou à des ennemis intérieurs. Cette rhétorique ne répond ni aux robinets à sec, ni aux quartiers plongés dans le noir, ni aux patients qui ne trouvent plus leurs traitements. Elle ne fait que souligner le décalage croissant entre un pouvoir omniprésent dans le discours et un État de plus en plus défaillant dans ses fonctions les plus élémentaires.

En définitive, les pénuries de l’été 2026 ne constituent pas une crise parmi d’autres. Elles sont le révélateur d’une crise de l’État lui-même : un État qui concentre les pouvoirs mais peine à remplir les missions essentielles qui fondent sa légitimité auprès des citoyens.

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