Les chiffres du premier semestre de l’année en cours montrent que la Tunisie est effectivement entrée dans une situation d’urgence hydrique structurelle. Après des fluctuations relatives entre l’hiver et le printemps (201 signalements en janvier, 317 en février, 204 en mars et 224 en avril), le mois de juin a enregistré 423 signalements, sous l’effet de la forte hausse des températures et de l’augmentation saisonnière de la demande. Les coupures d’eau ont constitué le principal problème : les interruptions soudaines sont restées en tête des difficultés, représentant plus de 80 % de l’ensemble des alertes durant les six premiers mois. Le gouvernorat de Sousse a occupé la première place sur la carte de la soif pendant cette période, avec une moyenne de 45 signalements en février et 43 en juin. Outre les coupures, les mois de juin et de mars ont enregistré les pics de pertes et de fuites d’eau, avec respectivement 20 et 19 cas, ce qui met en évidence l’absence de maintenance préventive des réseaux et la poursuite de leur dégradation. En juillet, des températures records dépassant 45 °C ont été relevées, tandis que les coupures d’eau potable et d’électricité se multipliaient dans différentes régions du pays, provoquant l’émergence de nombreux mouvements de protestation. Dans ce contexte, comment expliquer ces interruptions répétées de l’eau et de l’électricité ? Et comment le pouvoir politique a-t-il réagi face à cette crise ?
La crise de l’eau est une crise struturelle : des exemples qui démentent le discours officiel
Au printemps dernier, la situation hydrique a connu une amélioration notable : le taux de remplissage des barrages du Nord a atteint environ 67 %, un indicateur positif laissant espérer un allègement relatif de la crise de l’eau, notamment durant l’été. Pourtant, les coupures se sont poursuivies et la carte de la soif s’est même étendue à des régions qui, historiquement, n’avaient jamais connu de telles crises, au premier rang desquelles le gouvernorat de Zaghouan, traditionnellement considéré comme la capitale de l’eau.
Cette contradiction entre le remplissage relatif des barrages et la persistance des coupures s’explique par le fait que la crise que connaît la Tunisie n’est ni conjoncturelle ni temporaire, ni simplement technique ou technocratique. Il s’agit d’une crise historique, structurelle et chronique, à laquelle ont contribué des facteurs naturels et humains : baisse et irrégularité des précipitations, hausse des températures, fragilité du système d’exploitation et de distribution de l’eau, généralisation d’un modèle agricole et industriel extractiviste, ainsi que corruption administrative, politique et sociale.
S’agissant de la fragilité de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE), la majorité des experts environnementaux tunisiens estiment qu’il est excessif de parler d’un « complot » destiné à pousser les Tunisiens à abandonner l’eau du robinet. Ils soulignent qu’une grande partie du problème tient à l’ancienneté des réseaux. Selon les normes internationales, la durée de vie technique des systèmes de distribution d’eau varie entre vingt et trente ans, alors que les conduites de la SONEDE remontent aux années 1960 — à 1968 précisément —, soit aux premières années qui ont suivi l’indépendance. Le taux annuel de maintenance ne dépasse pas 1 % d’un réseau de distribution long d’environ 48 000 kilomètres.
En ce qui concerne la mobilisation des eaux par les barrages, l’expérience a montré les limites de ce modèle. Après l’indépendance, en 1956, l’État tunisien a très tôt adopté une politique visant à mobiliser au maximum les ressources hydriques disponibles afin de répondre aux besoins des secteurs économiques et d’approvisionner les villes, les villages et les zones rurales en eau potable. La politique de gestion de l’offre a connu trois étapes. La première, de l’indépendance à la fin des années 1970, fut celle de la « politique des barrages », marquée par la construction des grands ouvrages. La deuxième, durant les années 1980, a vu les eaux du Nord administrées de manière centralisée au sein d’un système intégré de barrages et de canaux, destiné à maximiser l’offre et à transférer l’eau des zones de production vers les zones de consommation. La troisième étape, après 1990, a consisté à maîtriser l’offre afin de mobiliser les faibles quantités restantes ; elle s’est prolongée jusqu’à la fin du XXe siècle. Mais presque toutes les expériences ont montré les limites de cette politique. Si les barrages ont permis, à un moment donné, de fournir de l’eau potable et d’irrigation, notamment dans les régions où cette ressource vitale est rare, ainsi que de produire de l’énergie et de protéger contre les inondations, leur présence n’est pas exempte d’effets négatifs sur les plans environnemental, sanitaire, social et culturel. Elle a provoqué des déséquilibres des écosystèmes, favorisant leur pollution, l’apparition de certaines maladies et la diminution de la biodiversité.
Sur le plan économique, la Tunisie a suivi, à partir des années 1970, une politique économique libérale conduite par le Premier ministre Hédi Nouira (1970-1980). Cette expérience a consacré les principes de l’économie de marché et fait du patronat un véritable partenaire économique de l’État. À partir de cette période, de nombreux cadres de l’État se sont transformés en entrepreneurs et l’État s’est engagé dans la marchandisation de l’eau, dans le cadre de son ouverture au marché capitaliste mondial. Cette orientation s’est élargie avec l’adhésion de la Tunisie au programme d’ajustement structurel en 1986, autrement dit au Consensus de Washington, qui a soumis le pays aux prescriptions de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Celles-ci reposaient notamment sur la libéralisation du commerce, l’instauration d’une zone de libre-échange des produits manufacturés avec l’Union européenne, la mise à niveau des entreprises industrielles et la privatisation. Ce nouveau modèle économique a également coïncidé avec l’orientation adoptée par les Nations unies lors de la conférence internationale de Dublin en 1992, où l’eau a été considérée comme un bien économique susceptible d’être vendu et acheté et devant être soumis aux mécanismes du marché. C’est ainsi que l’eau nationale a été marchandisée, notamment par la transformation de l’agriculture tunisienne en agriculture extractiviste, contraire aux principes de l’agroécologie et de la souveraineté alimentaire, ainsi que par l’octroi d’avantages aux industries extractives.
Sur le plan climatique, de nombreux experts prévoient qu’à l’horizon 2030, les températures augmenteront de 0,8 à 1,3 °C. Cette hausse sera plus marquée dans les régions continentales, avec des variations saisonnières et des vagues de chaleur estivales plus fréquentes. Ils prévoient également une baisse de 5 à 10 % des précipitations annuelles moyennes. Le rapport sur la contribution déterminée au niveau national (Nationally Determined Contribution) détaille les effets du changement climatique sur les écosystèmes naturels : multiplication des incendies de forêt, recul des zones pastorales et diminution des ressources hydriques en raison de la baisse des nappes souterraines, elles-mêmes moins alimentées par les pluies.
Par ailleurs, les défaillances de la SONEDE ont contribué à augmenter les dépenses des ménages. Face à la dégradation de la qualité de l’eau du robinet — et en l’absence, en Tunisie, d’une culture largement répandue du traitement domestique de cette eau —, la consommation d’eau embouteillée par habitant a fortement augmenté. Elle est passée de 19 litres par an en 1990 à 100 litres en 2011, puis à près de 247 litres en 2021, plaçant ainsi les Tunisiens au troisième rang mondial pour la consommation de ce produit. Là réside un paradoxe frappant : selon les normes internationales, les dépenses consacrées à l’eau potable ne devraient pas dépasser 3 % du revenu d’un ménage. Or, les estimations en Tunisie indiquent qu’une famille de cinq personnes peut consacrer jusqu’à 12 % de ses revenus à l’eau. Celle-ci est donc traitée comme une marchandise et non comme une nécessité vitale.
Il convient également de souligner le lien entre les coupures d’électricité et les coupures d’eau. La SONEDE dépend d’environ 1 500 stations de pompage fonctionnant à l’électricité, ainsi que de 1 200 forages profonds entièrement dépendants de l’énergie électrique. Toute interruption du courant entraîne donc des perturbations du système d’approvisionnement en eau.
Les exemples précédents montrent ainsi que la crise hydrique est une crise structurelle et historique, à l’intersection de nombreux facteurs naturels et humains. Mais le populisme « kaïssiste » transforme cette crise en l’associant aux accusations de trahison et de complot. Lors de sa visite, le 18 juillet 2026, au complexe hydraulique de Ghdir El Golla, relevant de la SONEDE et situé dans la délégation de Kalâat El Andalous, gouvernorat de l’Ariana, Kaïs Saïed a affirmé que les coupures répétées d’électricité constituaient « une situation anormale ». Cette construction discursive n’est qu’un argumentaire populiste, émanant d’un pouvoir qui n’a pas su enrayer la crise de l’eau — pas plus que les autres crises — depuis son arrivée au palais de Carthage en 2019 et sa mainmise sur l’ensemble des pouvoirs depuis le 25 juillet 2021.
La soif et les mouvements de protestation
Ces dernières années, les mouvements liés à la soif sont parvenus à briser le récit d’un été calme. Cette saison, avec l’arrivée du mois de juillet et des températures records dépassant 45 °C, les coupures d’eau se sont multipliées dans différentes régions. Elles ont provoqué une vague de colère et de protestations dans des villes telles que Métlaoui, dans le Sud-Ouest, Touiref et Jendouba, dans le Nord-Ouest, Kairouan, dans le Centre, et Thala, dans le Centre-Ouest. Les habitants ont bloqué des routes afin d’attirer l’attention des autorités.
Il faut souligner que la mobilisation de Métlaoui, née principalement des effets de l’industrie extractive locale et du gaspillage des ressources hydriques, et conduite tout particulièrement par des femmes durant la première moitié du mois de juillet, a constitué le mouvement qui a propagé la contestation écologique à de nombreuses autres régions. Le mouvement de Métlaoui a brisé le mur du silence, restauré la confiance et joué le rôle de locomotive politique et sociologique dans la formation de nombreux mouvements de protestation liés à la soif, même si ceux-ci ne sont pas encore passés de la non-politisation à la politisation.
Ces mobilisations s’expliquent par l’incapacité du régime de Kaïs Saïed à répondre aux préoccupations économiques, sociales et écologiques des Tunisiens. La privation d’eau, l’extension de la géographie de la soif en période de forte chaleur, la mémoire de certaines communautés locales — comme la communauté minière ou celle de Zaghouan — nourrie de récits de luttes et d’actes de bravoure, ainsi que le rôle joué par certaines organisations et certains acteurs dans l’encadrement de l’action protestataire sont autant de facteurs qui facilitent l’émergence de ces mouvements.
Conclusion
Le recours continu au système de « répartition par quotas » n’a pas produit les résultats escomptés, en l’absence d’un mécanisme clair et transparent permettant d’évaluer son efficacité et son impact réel sur la durabilité des ressources ou sur la satisfaction des besoins minimaux des citoyens. Il est donc nécessaire de suspendre ce système et de procéder à une évaluation globale et indépendante. Le maintenir sans publier de résultats scientifiques établissant sa pertinence entretient l’opacité de la situation hydrique et aggrave les souffrances de la population.
Une réforme structurelle du système de l’eau est indispensable. Elle doit accorder la priorité absolue à la maintenance et au renouvellement des réseaux afin de réduire les niveaux considérables de pertes.
Les questions écologiques — comme toutes les autres — doivent être traitées avec sérieux sur les plans scientifique, pratique, politique, technique et même culturel. Les discours de trahison du président de la République, Kaïs Saïed, qui attribue les coupures répétées d’eau à des individus traîtres complotant contre la sécurité et la stabilité de l’État, ne sont que des incantations et des formules vides de sens. Ils aggravent la crise hydrique et environnementale, étendent la géographie de la soif et de la marginalisation, et risquent de déstabiliser de nombreuses communautés locales. Ils peuvent aussi ouvrir la voie à la répression de ces mobilisations, dans la mesure où le système politique actuel est autoritaire et tend à criminaliser l’action civile, politique et protestataire.
Références :
• WatchWater.
• TAP, article sur l’amélioration du taux de remplissage des barrages.
• « Les classes de la soif en Tunisie », Al-Khatt.
• Abdelkrim Daoud, « Cinquante années de politique de gestion des ressources hydriques en Tunisie : de la gestion de l’offre à l’équité territoriale », Gouvernance, vol. 3, no 2, septembre 2021, p. 9-35.
• Raja Kessab, « Les effets environnementaux, sociaux et culturels des barrages », dans Les grands barrages : développement ou domination ?, dir. Abdelmaoula Ismaïl, Dar Sefsafa, Égypte, 2021, p. 13.
• Ali Bouattour, « Les changements climatiques et leurs impacts sur le secteur de l’élevage au Maghreb », Santé et environnement dans le bassin méditerranéen, Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Beït al-Hikma, Tunis, 2011, p. 94.
• Haythem Kacem, « Changement climatique et technologie en Tunisie : une nouvelle révolution verte ? », dans Le droit à la résistance : récits de paysannes et paysans tunisiens sur la justice climatique, Observatoire de la souveraineté alimentaire et environnementale, 2024, p. 10.
• « Profits considérables et monopole du marché : l’autre face de l’épuisement des ressources hydriques par les sociétés d’embouteillage d’eau en Tunisie ».
• WatchWater, bilan annuel des signalements – Carte de la soif 2025.
• Legal Agenda, « Vague de chaleur et coupures d’eau potable : la soif comme politique d’État ».
• Observatoire tunisien de l’eau, publication Facebook sur Métlaoui.
• Legal Agenda, « La soif dans les villages miniers ».
• « Les classes de la soif en Tunisie », Al-Khatt.