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Edito – les larmes de Haïfa Chebbi : quand la souffrance des prisons devient le miroir de la souffrance de toute une nation

Les larmes de Me Haïfa Chebbi, à sa sortie de la prison après avoir rendu visite à son père, Ahmed Néjib Chebbi, à son oncle Issam Chebbi et à plusieurs autres détenus politiques, n’étaient pas seulement celles d’une fille et d’une avocate meurtrie. C’étaient des larmes sincères et brûlantes qui résumaient deux souffrances à la fois : celle de prisonniers injustement privés de liberté, confrontés derrière les barreaux à l’injustice, à la maladie, à la chaleur accablante et aux privations ; et celle d’un pays tout entier, accablé par une succession de crises qui rendent chaque jour la vie plus difficile à des millions de Tunisiens. Ces larmes semblaient ainsi incarner l’état de la Tunisie d’aujourd’hui : un pays meurtri, où certains souffrent derrière les barreaux tandis que les autres s’épuisent à survivre hors des prisons.

Haïfa Chabi a quitté la prison en pleurant, alors que la Tunisie traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente. Coupures répétées d’électricité, pénuries d’eau, incendies de forêts, dizaines de morts dans les hôpitaux, accumulation des crises économiques et sociales : des citoyens luttent chaque jour pour satisfaire les besoins les plus élémentaires de leur existence. Mais derrière les murs des prisons, cette souffrance est décuplée. Les détenus la subissent sans même pouvoir protester contre leurs conditions de détention ni chercher un refuge un peu plus supportable.

Que signifie, pour un prisonnier politique âgé, déjà rongé par la maladie, de passer ses journées dans cette canicule suffocante ? Que signifie, pour les familles, d’attendre pendant des heures sous un soleil de plomb, non seulement pour apercevoir leurs proches, mais surtout pour savoir s’ils auront la force de supporter une journée de plus ? Ces questions ne relèvent ni d’un luxe militant ni d’un simple débat sur les droits humains réservé à l’opposition. Elles nous concernent tous. Elles nous interpellent et nous blessent collectivement.

Car le plus grave, dans une société, est le moment où l’adversaire politique cesse d’être perçu comme un être humain digne de compassion. Lorsque la souffrance de « l’autre » devient un objet d’indifférence, voire de réjouissance, c’est la société elle-même qui commence à perdre une part essentielle de son humanité.

Certes, depuis la révolution de 2011, la Tunisie a connu de profondes divisions politiques. Mais ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le cadre d’une confrontation politique ordinaire. Nous sommes confrontés à une crise qui touche le cœur même de l’État et pose une question fondamentale : voulons-nous d’un État conçu pour protéger l’être humain, garantir sa liberté, sa dignité et ses droits ? Ou d’un État auquel le citoyen doit se soumettre sans discussion, quitte à payer le prix de ses erreurs, de ses choix et de ses échecs ?

Aujourd’hui, les crises se multiplient dans toutes les directions : crise économique, crise institutionnelle, crise de confiance, crise des libertés, crise des services publics, crise politique qui s’aggrave de jour en jour. Au centre de ce paysage, un pouvoir concentré entre les mains d’un président qui détient tous les leviers de décision mais qui paraît incapable de comprendre la réalité du pays. Au lieu d’assumer les conséquences de ses erreurs d’appréciation, de son entêtement et de son incapacité à gouverner, il réduit la crise à des récits de complots, de lobbies et d’ennemis imaginaires créés par sa propre rhétorique.

Aujourd’hui, c’est toute la Tunisie, à l’intérieur comme à l’extérieur des prisons, qui attend une même chose : que l’État retrouve sa véritable raison d’être, que la politique retrouve son humanité et que l’être humain redevienne la finalité du pouvoir au lieu d’en être la victime.

Les larmes de Haïfa Chebbi nous rappellent, dans un moment d’une rare sincérité, que ce que nous risquons de perdre dans cette succession de crises n’est pas seulement l’eau, l’électricité ou le pouvoir d’achat. Nous risquons surtout de perdre notre capacité à reconnaître l’humanité de ceux avec lesquels nous sommes en désaccord et à refuser l’injustice lorsqu’elle frappe les autres avant de nous atteindre. Le temps de Kaïs Saïed nous a appris une leçon douloureuse : ce qui atteint aujourd’hui l’autre finira demain par nous atteindre nous aussi. Le silence face à la souffrance ne protège personne ; il ouvre seulement la voie à davantage d’injustice et de douleur.

C’est pourquoi le salut de la Tunisie ne passera pas uniquement par le redressement de son économie ou de ses institutions. Il commence d’abord par notre capacité à ressentir la souffrance de nos concitoyens et à transformer cette empathie en engagement, en responsabilité et en action. Il suppose de comprendre que la dignité humaine est indivisible, que sa défense ne s’arrête ni aux appartenances politiques ni aux clivages idéologiques, et que ce qui nous unit face à l’injustice est infiniment plus fort que ce qui nous sépare dans le débat politique.

Car les nations ne sont pas sauvées par les lamentations sur leur déclin, ni par la résignation de ceux qui contemplent leur effondrement en spectateurs. Elles le sont lorsque leurs citoyens, malgré leurs divergences, décident d’assumer ensemble leur responsabilité commune et d’agir pour sauver leur pays avant qu’il ne soit trop tard.

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