Le congrès de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), tenu à Monastir du 25 au 27 mars 2026 sous le slogan « Fidèles aux principes, victorieux pour les libertés », s’est conclu par l’élection d’un nouveau bureau exécutif. Celui-ci comprend plusieurs membres de l’équipe sortante et est désormais dirigé par le secrétaire général Salah Eddine Selmi.
Ce congrès marque une étape importante dans la vie de l’organisation. Il intervient dans un contexte complexe, mais il témoigne aussi de la capacité de l’UGTT à se réunir, à débattre et à renouveler ses instances dans le respect de ses traditions syndicales.
Une sortie de crise engagée, des ajustements qui ouvrent des perspectives
Le congrès s’est tenu dans un climat de tensions internes, reflet de débats réels et parfois vifs au sein de l’organisation. Ces discussions traduisent la vitalité d’une organisation où les enjeux de gouvernance et de démocratie interne continuent de susciter un engagement fort.
L’élection d’un nouveau bureau exécutif, inscrit dans une logique de continuité, a permis de préserver l’unité de l’organisation et d’ouvrir une nouvelle phase. Cette étape constitue un point d’appui pour dépasser les divergences et renforcer le dialogue entre les différentes composantes syndicales.
Parmi les décisions adoptées figure l’abrogation de la disposition qui permettait aux membres du bureau exécutif de briguer plus de deux mandats. Cette mesure, attendue par de nombreux syndicalistes, va dans le sens d’un renforcement des principes de rotation et de responsabilité.
Si des attentes demeurent quant à l’approfondissement des réformes, cette évolution constitue un signal important. Elle montre que l’UGTT dispose des ressources internes nécessaires pour se réformer et s’adapter, en restant fidèle à ses valeurs.
Une organisation confrontée à des pressions extérieures
L’UGTT évolue aujourd’hui dans un environnement marqué par de fortes contraintes politiques, économiques et institutionnelles. Les relations avec les autorités connaissent des tensions croissantes, dans un contexte où le rôle des corps intermédiaires est de plus en plus remis en cause. Cette évolution ne se limite pas à un désaccord ponctuel : elle s’inscrit dans une transformation plus profonde des modes de gouvernance dans le pays, caractérisée par une centralisation des décisions et une réduction des espaces de concertation.
Dans ce cadre, le dialogue social, longtemps structurant dans la régulation des relations professionnelles, tend à s’affaiblir. Les mécanismes traditionnels de négociation, fondés sur la reconnaissance du syndicat comme partenaire, sont progressivement contournés ou marginalisés. Cette situation place l’UGTT face à un double défi : défendre son rôle historique tout en s’adaptant à un environnement moins favorable à la médiation sociale.
La suspension du système de prélèvement automatique des cotisations syndicales constitue à cet égard un défi majeur. Ce mécanisme, en vigueur depuis des décennies, assurait à l’organisation des ressources financières régulières et prévisibles, indispensables au fonctionnement de ses structures, à la formation des militants, à l’accompagnement des travailleurs et des salariés ainsi qu’à la conduite de ses activités sociales et revendicatives.
Sa remise en cause modifie en profondeur les conditions matérielles d’exercice de l’action syndicale. En fragilisant les ressources de l’organisation, elle peut affecter sa capacité à agir dans la durée, à soutenir les mobilisations et à maintenir une présence active sur le terrain.
Dans le même temps, cette situation met en lumière un enjeu fondamental : celui de l’indépendance du syndicalisme. Elle rappelle que l’autonomie d’une organisation ne repose pas seulement sur ses positions, mais aussi sur sa capacité à maîtriser ses ressources et ses moyens d’action.
Face à ces difficultés, l’UGTT a engagé des démarches pour diversifier ses modes de financement, notamment à travers la collecte directe et volontaire des cotisations. Si ces mécanismes restent encore en phase d’ajustement, ils témoignent d’une volonté de s’adapter et de préserver l’essentiel : la capacité d’agir de manière autonome, au service des travailleurs.
Au-delà de la question financière, cette période constitue une épreuve mais aussi une opportunité. Elle invite l’UGTT à repenser ses modes d’organisation, à renforcer ses liens avec ses bases et à réaffirmer les principes qui ont fondé sa légitimité : l’indépendance, la solidarité et l’engagement en faveur de la justice sociale.
Dans ce contexte, la mobilisation des syndicalistes , l’attachement des adhérents et la capacité d’innovation organisationnelle apparaissent comme des ressources déterminantes. Elles traduisent une conviction partagée : malgré les contraintes, l’UGTT reste un acteur indispensable de la vie sociale, dont le rôle ne peut être ni remplacé ni marginalisé durablement.
Une relation avec le pouvoir à reconstruire
La question du dialogue avec les autorités demeure aujourd’hui centrale pour l’avenir de l’UGTT et, au-delà, pour l’équilibre de la vie sociale et politique en Tunisie. Dans un contexte marqué par la réduction des espaces de concertation et par des relations tendues entre le pouvoir et les organisations nationales, la capacité à renouer un dialogue structuré constitue un enjeu décisif.
Le nouveau secrétaire général a exprimé sa volonté d’ouvrir des perspectives de discussion, notamment sur des questions essentielles telles que le financement de l’organisation, le respect des droits syndicaux et la place du syndicat dans la régulation des questions sociales. Cette orientation traduit une volonté de dépasser les blocages actuels et de réaffirmer le rôle du dialogue comme instrument de gestion des conflits et de recherche de solutions durables.
Une telle démarche mérite d’être soutenue. Elle ne relève ni d’un renoncement ni d’un compromis sur les principes, mais d’une approche responsable, fidèle à l’histoire de l’UGTT. À plusieurs moments décisifs, la centrale a su conjuguer fermeté dans la défense des droits avec sens de l’intérêt général, en privilégiant des solutions négociées lorsque les circonstances l’exigeaient.
Cette capacité à articuler revendication et responsabilité constitue l’une des forces majeures de l’UGTT. Elle lui a permis, dans des périodes de crise, d’éviter des ruptures majeures et de contribuer à la stabilité du pays, sans jamais renoncer à ses valeurs fondamentales.
L’UGTT occupe en effet une place singulière dans l’histoire de la Tunisie. Organisation profondément ancrée dans la société, elle a été bien plus qu’un simple acteur syndical. Elle a joué un rôle déterminant dans les grandes séquences de transformation du pays : des luttes sociales qui ont jalonné l’histoire contemporaine, à l’insurrection du bassin minier en 2008, jusqu’à la révolution de 2011, où elle a contribué à structurer et accompagner une mobilisation nationale sans précédent.
Son rôle a également été décisif dans la période qui a suivi, notamment à travers sa participation au dialogue national, qui a permis de surmonter une crise politique majeure et d’ouvrir la voie à une sortie pacifique des tensions. Cette expérience a consacré l’UGTT comme un acteur de médiation crédible, capable de contribuer à la recherche de compromis dans l’intérêt du pays.
Cette trajectoire confère à l’UGTT une légitimité et une responsabilité particulières. Elle rappelle que la défense des droits des travailleurs ne peut être dissociée de celle des libertés publiques, de l’État de droit et de la justice sociale. Elle souligne également que le syndicalisme, dans sa dimension la plus exigeante, ne se limite pas à la négociation salariale, mais participe pleinement à la construction d’un espace public démocratique.
Aujourd’hui encore, dans un contexte plus difficile, cette double exigence reste au cœur de l’action de l’UGTT. La volonté d’ouvrir le dialogue, tout en affirmant les principes, s’inscrit dans cette continuité. Elle constitue à la fois un choix stratégique et une fidélité à une histoire où le syndicat a toujours su être à la fois un acteur de revendication et un facteur d’équilibre national.
Une période exigeante, une responsabilité collective, une solidarité nécessaire
Le nouveau bureau exécutif devra faire face à des défis importants : renforcer la cohésion interne, assurer la pérennité financière de l’organisation et redéfinir sa place dans un contexte politique en mutation.
Ces défis ne concernent pas seulement l’UGTT. Ils interpellent l’ensemble des acteurs attachés aux droits sociaux, aux libertés et à l’existence de corps intermédiaires forts et indépendants.
Dans ce contexte, l’UGTT ne peut être laissée seule face aux difficultés qu’elle traverse. Son affaiblissement ne serait pas seulement celui d’une organisation syndicale, mais celui de l’ensemble du champ social et démocratique.
C’est pourquoi il est essentiel d’affirmer une solidarité claire avec l’UGTT, dans le respect de son autonomie et de ses choix et dans la conviction que son rôle reste indispensable.
Forte de son histoire, de son ancrage social et de l’engagement de ses militants, l’UGTT dispose des ressources nécessaires pour surmonter cette phase et continuer à jouer un rôle central au service des travailleurs et de la société.