Le pouvoir tunisien s’efforce aujourd’hui de présenter les poursuites engagées contre les journalistes comme le simple prolongement de procédures anciennes, parfois ouvertes il y a plus de dix ans. En réactivant des dossiers datant de périodes politiques différentes, les autorités cherchent à faire croire que ces affaires relèvent du fonctionnement normal de la justice et non d’une volonté politique de contrôler l’espace médiatique.
Pourtant, depuis le 25 juillet 2021, la concentration des pouvoirs entre les mains de l’exécutif, l’affaiblissement de l’indépendance de la justice, la marginalisation des autorités de régulation et le démantèlement progressif des contre-pouvoirs ont profondément transformé la nature de ces poursuites. Une procédure ancienne peut désormais devenir un instrument de pression contre toute voix critique.
Le décret-loi n°54 n’a pas remplacé les anciens outils de répression. Il est venu s’ajouter au Code pénal, au Code des télécommunications, à la législation antiterroriste, aux infractions fiscales ou financières et même à d’anciennes plaintes en diffamation.
Une répression qui se généralise
Pour le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et les organisations de défense des droits humains, l’objectif n’est plus seulement de sanctionner certaines publications, mais d’installer une menace judiciaire permanente destinée à pousser les journalistes à l’autocensure.
Les condamnations de Haythem El Mekki, Khaoula Boukrim, Mohamed Boughalleb, Zied El Heni, Mourad Zeghidi, Borhen Bsaïes, Sonia Dahmani, Hamza Belloumi, Insaf Boughediri, Hichem Snoussi, Chahd Haj Mbarek ou encore Khalifa Guesmi témoignent d’une même évolution : le recours croissant au droit pénal pour sanctionner le travail journalistique.
Certaines affaires sont particulièrement emblématiques. La condamnation de Haythem El Mekki à un an de prison après une relaxe en première instance montre qu’une information d’intérêt public peut désormais conduire à une peine d’emprisonnement. Celle de Khaoula Boukrim, fondatrice de TuMedia, condamnée par contumace à quatre ans de prison sans avoir été régulièrement informée de la procédure, illustre les graves atteintes au droit à un procès équitable. Quant à Sonia Dahmani, arrêtée dans les locaux de la Maison de l’avocat, elle fait l’objet de plusieurs procédures engagées pour ses interventions médiatiques, révélant une utilisation systématique du décret-loi n°54 contre les voix critiques.
Les autres dossiers confirment cette logique. Mohamed Boughalleb de la prison à la précarisation forcée; Mourad Zeghidi et Borhen Bsaïes font face à une succession de poursuites, y compris pour des infractions fiscales ; Zied El Heni a été condamné pour avoir défendu publiquement un confrère ; Khalifa Guesmi pour avoir protégé ses sources ; Hamza Belloumi, Insaf Boughediri et Hichem Snoussi ont été condamnés dans des dossiers anciens réactivés plusieurs années après les faits. Malgré la diversité des procédures, toutes participent d’une même stratégie : faire de la menace judiciaire un moyen de dissuasion contre toute expression indépendante.
Du contrôle des journalistes au contrôle de l’information
Cette politique dépasse largement les poursuites individuelles. Elle vise désormais l’ensemble de l’écosystème médiatique. Des médias indépendants comme Nawaat ou Inkyfada subissent des pressions administratives, judiciaires et financières, tandis que plusieurs émissions de débat politique ont disparu et que les médias publics sont progressivement réduits à relayer la communication officielle.
Parallèlement, certaines chaînes privées participent à la délégitimation des voix critiques et à la diffusion du discours officiel. Cette évolution réduit progressivement le pluralisme de l’information et transforme le paysage médiatique en un espace où la contradiction devient de plus en plus difficile.
Cette stratégie produit un effet particulièrement redoutable : l’autocensure. Face à l’imprévisibilité des poursuites, les journalistes renoncent à certaines enquêtes, limitent les sujets sensibles et modèrent leurs analyses. La menace judiciaire devient ainsi plus efficace que la censure directe. Elle n’empêche pas seulement de publier ; elle conduit à ne plus enquêter.
Le recul est spectaculaire. Selon Reporters sans frontières, la Tunisie est passée de la 73e place en 2021 à la 137e place sur 180 pays en 2026 dans le Classement mondial de la liberté de la presse, illustrant l’effondrement progressif des garanties de la liberté d’informer.
Une mobilisation qui refuse le silence
Face à cette offensive, le SNJT, la LTDH, Nafas, Al Bawsala, Intersection, Avocats sans frontières et de nombreuses organisations de la société civile poursuivent leur mobilisation. Elles documentent les violations, accompagnent les journalistes poursuivis, organisent des campagnes de solidarité et réclament l’abrogation du décret-loi n°54 ainsi que la fin des peines privatives de liberté dans les affaires de presse.
Cette mobilisation est relayée au niveau international par Reporters sans frontières, le Committee to Protect Journalists, la Fédération internationale des journalistes, ARTICLE 19, Amnesty International, Human Rights Watch, EuroMed Rights, la FIDH ainsi que par plusieurs mécanismes des Nations unies. Tous dénoncent la criminalisation du journalisme, les atteintes au droit à un procès équitable et l’utilisation du décret-loi n°54 pour réprimer des formes d’expression protégées par le droit international.
Informer est devenu un risque pénal
L’accumulation de ces poursuites révèle une stratégie cohérente : il ne s’agit plus seulement de sanctionner quelques journalistes, mais de remodeler durablement l’espace informationnel tunisien.
Informer est devenu un risque pénal. Enquêter peut conduire devant les tribunaux. Refuser de révéler une source, dénoncer les dysfonctionnements d’un service public, exprimer une opinion critique ou simplement défendre un confrère peuvent désormais entraîner des poursuites.
La prison n’est plus seulement une sanction ; elle est devenue un message adressé à toute la profession.
En criminalisant progressivement le journalisme, le pouvoir ne porte pas seulement atteinte à la liberté de la presse. Il prive l’ensemble de la société de son droit à une information libre, pluraliste et indépendante, condition indispensable de tout contrôle démocratique. C’est ainsi que s’installe un régime autoritaire : non seulement en censurant directement les médias, mais en faisant de la peur le premier rédacteur en chef de chaque rédaction.