La débâcle de l’équipe nationale tunisienne au Mondial 2026 n’est pas seulement un échec sportif. Elle est devenue, malgré elle, un révélateur politique. Ce qui s’est effondré sur les pelouses américaines n’est pas uniquement une défense incapable de résister aux assauts de la Suède (5-1), du Japon (4-0) puis des Pays-Bas (3-1). C’est tout un mode de gouvernance, fondé sur la personnalisation du pouvoir, la promotion de la loyauté au détriment de la compétence et la destruction progressive des contre-pouvoirs, qui s’est trouvé mis à nu.
Rarement le football aura autant parlé de politique.
Comme l’a remarquablement relevé le journaliste Mhamed Krichen, les deux défaites de la sélection nationale ont réussi ce que ni les manifestations de l’opposition, ni les dénonciations des organisations de défense des droits humains, ni même la dégradation continue des conditions de vie n’avaient réussi à provoquer : délier les langues. En quelques jours, le débat a quitté les terrains de football pour envahir l’espace public. La colère contre les joueurs et la Fédération s’est transformée en une remise en cause beaucoup plus profonde du système politique lui-même.
Ce glissement n’a rien de fortuit. Le football est le miroir d’une société. Lorsqu’un pays fonctionne sur la base de l’arbitraire plutôt que de la compétence, de l’allégeance plutôt que du mérite, de la propagande plutôt que de la responsabilité, il serait étonnant que son sport le plus populaire échappe à cette logique.
Depuis cinq ans, le régime a méthodiquement vidé les institutions de leur substance. Les mécanismes de contrôle ont disparu les uns après les autres. Les décisions se concentrent autour d’un pouvoir de plus en plus personnalisé. Les nominations répondent davantage aux critères de fidélité qu’à ceux de l’expérience. La conséquence est visible partout : administration, économie, santé, diplomatie… et désormais football.
Les critiques formulées contre la Fédération tunisienne de football résonnent étrangement avec celles adressées au pouvoir. Absence de transparence, amateurisme, improvisation, clientélisme, refus d’assumer les responsabilités : les mêmes mots reviennent dans les deux cas. Comme si le football était devenu la métaphore d’un pays où les institutions ne remplissent plus leur fonction.
Mais le plus révélateur est sans doute ce qui s’est produit après les défaites.
À peine des internautes ont-ils commencé à établir un parallèle entre le naufrage de la sélection et celui de la gouvernance nationale que les réflexes désormais classiques du pouvoir et de ses relais se sont manifestés. Une affiche largement diffusée sur les réseaux sociaux lançait cet avertissement : « Quiconque lie l’échec de l’équipe nationale à Kaïs Saïed est un traître et un agent. » Ce message ne constitue pas un argument ; il relève d’une logique d’intimidation. Au lieu de répondre aux critiques, on délégitime leurs auteurs. La contradiction n’est plus considérée comme l’expression normale du débat démocratique, mais comme une forme de trahison.
Cette rhétorique est devenue familière depuis 2021. Les opposants, les journalistes, les magistrats, les syndicalistes ou les défenseurs des droits humains ont tour à tour été accusés d’être des « traîtres », des « agents » ou les instruments de complots. Voir ce vocabulaire appliqué à de simples supporters ou commentateurs sportifs illustre jusqu’où s’est étendue cette culture de la suspicion.
Autre symbole saisissant : la comparaison avec la Corée du Nord. Initialement, elle était purement sportive. Plusieurs observateurs relevaient qu’une nouvelle lourde défaite ferait entrer la Tunisie dans le cercle peu enviable des pires campagnes de l’histoire de la Coupe du monde, au niveau de la Corée du Nord de 2010. Mais très vite, cette analogie a pris une dimension politique. Pour beaucoup d’internautes, la référence ne renvoyait plus seulement au classement sportif. Elle évoquait un pays où le culte du chef, la propagande permanente et la peur de la critique finissent par produire la médiocrité dans tous les domaines. La comparaison est évidemment métaphorique ; elle n’en révèle pas moins le désarroi d’une opinion publique qui voit dans l’effondrement sportif le reflet d’une dégradation plus générale de l’État.
Le paradoxe est saisissant. Alors que la peur avait progressivement réduit les espaces de contestation politique, le football est devenu le catalyseur d’une parole longtemps contenue. Des milliers de Tunisiens, à l’intérieur du pays comme dans la diaspora, ont utilisé l’échec de leur équipe pour parler enfin de ce qu’ils n’osaient plus dire : la concentration excessive du pouvoir, l’absence de résultats économiques, l’effondrement des services publics, les pénuries, la perte de confiance dans les institutions et le sentiment que la compétence a cédé la place à l’allégeance.
Le pouvoir avait promis une « rectification historique ». Les Tunisiens constatent aujourd’hui une succession de régressions. L’échec de l’équipe nationale n’en est pas la cause ; il en est le symptôme. Une sélection nationale ne se construit pas dans un vide politique. Elle est le produit des institutions qui l’encadrent, des valeurs qui la gouvernent et du modèle de société dans lequel elle évolue.
Au fond, la véritable leçon de ce Mondial est peut-être celle-ci : un régime autoritaire peut contrôler les institutions, réduire les libertés, intimider ses opposants et imposer son récit officiel. Il lui est beaucoup plus difficile de masquer les conséquences de sa propre gouvernance lorsque celles-ci éclatent au grand jour sous les yeux de millions de téléspectateurs.
La Tunisie n’a pas seulement perdu deux matchs. Elle s’est regardée dans le miroir. Et ce que beaucoup de Tunisiens ont vu sur les pelouses américaines, c’est moins une équipe nationale en faillite que le reflet d’un pays fragilisé par cinq années de dérive autoritaire, où l’affaiblissement des institutions, la personnalisation du pouvoir et la primauté de la loyauté sur la compétence finissent inévitablement par produire les mêmes effets : l’impuissance, la médiocrité et le déclin.