Au Journal officiel de la République tunisienne du 5 juin 2026 (n°57) ont été publiés pas moins de douze décrets présidentiels ratifiant des conventions, des mémorandums d’entente et des programmes exécutifs conclus avec plusieurs pays : neuf d’entre eux concernent l’Algérie et trois l’Égypte.
Pour l’Algérie, ils portent notamment sur la coopération culturelle (2026-2028), la reconnaissance des certificats de conformité, le sport (2026-2028), la jeunesse (2026-2027), l’émancipation de la femme, la famille, l’enfance et les personnes âgées (2026-2028), l’industrie pharmaceutique, la santé (2026-2028), l’emploi, l’énergie et les nouvelles énergies.
Il s’agit de domaines variés et importants si l’on s’en tient aux intitulés des décrets présidentiels. Toutefois, les textes ratifiés eux-mêmes n’ont pas été publiés. Cette absence soulève, au-delà de l’aspect positif mais bancal des relations de la Tunisie avec ses voisins (1), un problème au regard du droit des citoyens à contribuer à la gestion des affaires publiques de leur pays (2), de leur droit à l’information (3) et, surtout, du déséquilibre manifeste existant entre le régime de Kaïs Saïed et celui des autorités en place en Algérie (4).
1- Des relations bancales au prix du non-Maghreb
Le développement des relations tuniso-algériennes dans tous les domaines constitue indiscutablement un impératif pour les deux peuples et les deux États. Ces relations demeurent stratégiques et, a priori, bénéfiques aux deux pays voisins dont l’histoire commune, les liens civilisationnels, les complémentarités démographiques et les intérêts économiques devraient les inciter à dépasser la simple coopération pour penser et construire méthodiquement une véritable union.
Dans un monde où les États, à l’image des entreprises, gagnent en puissance lorsqu’ils mettent en commun leurs ressources, plus ils s’intègrent durablement, plus ils deviennent prospères. Le paradoxe est que, pour les États, plus l’union est forte, plus leur indépendance et leur souveraineté sont consolidées. L’histoire comme l’actualité internationale regorgent d’exemples en ce sens.
C’est précisément dans cette perspective que les relations actuelles apparaissent bancales. L’Algérie comme la Tunisie appartiennent au Maghreb, un espace géographique, humain et économique dont l’unité n’attend qu’une construction politique concertée. Pourtant, les États maghrébins semblent emprunter la direction inverse en accumulant des obstacles artificiels qui ne sont finalement que le produit de l’égoïsme politique et du court-termisme de leurs dirigeants, au détriment de l’intérêt de leurs peuples.
La coopération bilatérale devrait toujours constituer une étape vers la construction maghrébine, conformément à l’article 7 de la Constitution tunisienne de 2022, qui dispose que: « La République tunisienne constitue une partie du Grand Maghreb arabe. Elle œuvre à la réalisation de son unité dans le cadre de l’intérêt commun. »
C’est dans ce cadre que devrait être appréciée toute relation intra-maghrébine.
Le prix du non-Maghreb est extrêmement élevé pour tous ces États et leurs peuples. Et, malheureusement, au regard du contexte tunisien, il serait même légitime de se demander si nous ne sommes pas également en train de payer le prix du non-État en Tunisie.
2- Des relations au détriment du droit de chaque citoyen de contribuer à la gestion des affaires publiques de son pays
Le contexte, aussi bien algérien que tunisien, ne respecte pas le droit des citoyens de contribuer à la gestion des affaires publiques de leur pays. Le processus de prise de décision dans les deux États ne prévoit aucune participation effective des citoyens.
Les dirigeants des deux pays se sont accaparé l’expression de la souveraineté. Celle-ci n’est plus véritablement celle de l’État ni du peuple ; elle est devenue la leur.
Le débat sociétal dans la sphère publique, tout comme la concertation, sous quelque forme que ce soit, avant toute décision interne ou internationale, n’existent pas, pas même de manière formelle. Il en est de même du contrôle institutionnel ou citoyen.
Les citoyens sont réduits au rang de sujets ayant uniquement la liberté d’applaudir et d’entériner tout ce qui émane des autorités en place, ou de se taire. À défaut, tout un arsenal de dispositions pénales, appuyé par des appareils sécuritaires et pseudo-judiciaires, est mobilisé pour museler ces « traîtres » que seraient les dissidents refusant d’être conduits, enchaînés, vers un prétendu paradis.
3- des relations imperméables au droit à l’information
Si l’on considère que le peuple est le véritable détenteur de la souveraineté et que le président de la République n’en est que le représentant, la condition minimale de l’exercice de cette souveraineté est que le peuple soit informé, en amont, des enjeux et du contenu des conventions et mémorandums conclus avec d’autres États.
Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’un État voisin avec lequel les relations bilatérales revêtent un caractère hautement stratégique, comme l’Algérie ou tout autre pays du Maghreb.
De telles relations, ainsi que les textes qui les organisent, qu’ils soient de portée générale ou sectorielle, devraient faire l’objet d’un débat public et d’une véritable concertation avec les parties prenantes nationales avant leur signature ou leur ratification.
Au-delà du respect de la souveraineté populaire et du droit de participer aux affaires publiques, lequel suppose une information préalable, le droit à l’information constitue en lui-même un droit fondamental consacré par les instruments internationaux et par le droit interne.
Il impose, à tout le moins, la publication des textes ratifiés. Or, les conventions visées par cette série de décrets publiés au JORT n’ont pas été rendues publiques. Cette opacité nourrit inévitablement les polémiques et les rumeurs, comme ce fut déjà le cas à propos de l’accord de coopération en matière de défense signé avec le même régime algérien.
4- Des relations profondément déséquilibrées
Les relations bilatérales entre États sont présumées équilibrées au seul motif qu’elles résultent de l’expression de la volonté des représentants des deux parties.
En réalité, cette présomption est largement fictive. Les relations internationales demeurent, de facto, largement déterminées par les rapports de force.
L’exemple des relations entre la Tunisie et l’Algérie ne fait pas exception.
La vulnérabilité de la Tunisie, son état de délabrement institutionnel, son déséquilibre financier et les multiples défaillances accumulées sous le régime de Kaïs Saïed ont atteint des niveaux historiques.
Dans un tel contexte, l’absence de transparence apparaît d’autant plus préoccupante qu’elle peut légitimement laisser penser que les accords conclus dissimulent un déséquilibre abyssal entre deux régimes dont le respect de l’État de droit ne constitue manifestement pas la principale préoccupation.
Il n’est d’ailleurs pas exagéré d’évoquer une forme de vassalisation du régime de Kaïs Saïed à l’égard du régime algérien. Le spectaculaire revirement diplomatique opéré par le président tunisien sur la question du Sahara occidental en constitue une illustration. Il s’est finalement retrouvé en porte-à-faux lorsque les autorités algériennes elles-mêmes ont infléchi leur propre position.
Conclusion
On ne peut que constater que les relations bilatérales entre la Tunisie et l’Algérie, qui devraient naturellement servir les intérêts des deux peuples et contribuer à la construction du Maghreb, se sont progressivement transformées, du fait de la violation des principes de l’État de droit et des droits constitutionnels dans les deux pays, en une relation opaque, profondément déséquilibrée, voire toxique.
Une relation qui, loin de servir les intérêts des peuples tunisien et algérien, paraît aujourd’hui répondre essentiellement aux intérêts des autorités en place, dans leur conception la plus étroite du pouvoir.