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Kaïs Saïed et la presse tunisienne : quand les questions deviennent un crime

Le rôle de la presse n’est pas de tresser des lauriers au pouvoir, mais de lui demander des comptes. Elle est le thermomètre d’une société, la voix des préoccupations citoyennes. Alors, lorsqu’un régime en vient à redouter les journalistes, le problème ne réside jamais dans la pertinence des questions, mais bien dans l’embarras des réponses.

Le monologue comme mode de gouvernance

Aujourd’hui, la rupture entre le président Kaïs Saïed et les médias tunisiens est consommée. Depuis plusieurs années, le chef de l’État a banni l’exercice pourtant élémentaire de la conférence de presse ouverte. Le dialogue contradictoire a été purement et simplement balayé, remplacé par une communication unilatérale : des discours solennels, face caméra, qui ne souffrent aucune réplique.

Pendant ce temps, le paysage médiatique subit une reprise en main méthodique :

 *Les médias publics ont été dépouillés de leur indépendance, relégués au rang de simples courroies de transmission de la parole officielle.

 *Les médias privés asphyxiés par les pressions politiques et judiciaires, naviguent dans un climat d’intimidation permanente.

Pour survivre, de nombreuses rédactions s’autocensurent, tandis que les émissions de débat politique s’éteignent les unes après les autres. Seule une poignée de journalistes courageux continue d’honorer la profession, au prix de poursuites et de menaces quotidiennes.

La politique du bâillon

La liste des professionnels de l’information ciblés par le pouvoir s’allonge et résonne comme un avertissement : les incarcérations de Mourad Zeghidi, Borhen Bsaies et Zied El Heni, tout comme les condamnations et poursuites visant Khaoula Boukrim, Sonia Dahmani ou Mohamed Boughalleb, ne sont pas des anomalies judiciaires. Elles illustrent une régression brutale des libertés publiques et une volonté manifeste de mise au pas de la presse indépendante.

Les attaques répétées du sommet de l’État ne visent pas à réformer le secteur des médias, mais à en verrouiller le récit.

Une presse professionnelle dérange parce qu’elle agit comme un miroir tendu face aux défaillances de l’exécutif. Elle pose les questions que le pouvoir feint d’ignorer :

 – Pourquoi les indicateurs économiques continuent-ils de plonger ?

 – Où sont passées les promesses de prospérité faites aux Tunisiens ?

 – Comment justifier l’aggravation du chômage, la flambée des prix et l’effondrement du pouvoir d’achat ?

Ces interrogations ne sont ni une provocation ni un complot : elles sont l’essence même de la mission journalistique.

Le silence pour masquer le vide

Briser la plume des journalistes ou fuir les micros ne résoudra aucune crise. Au contraire, cette stratégie de l’évitement ne fait que creuser le fossé de la défiance entre le peuple et ses dirigeants. Un pouvoir capable de défendre son bilan ne craint pas la contradiction ; il l’affronte et y répond.

Mais quel bilan Kaïs Saïed peut-il réellement présenter aujourd’hui ? Les résultats politiques, économiques et sociaux de ces dernières années sont à des années-lumière des espoirs suscités lors de son accession au pouvoir. C’est précisément parce que le réel est indéfendable que les espaces de débat libre se réduisent comme peau de chagrin.

Cependant, faire taire les voix critiques est une illusion à court terme. Cela n’effacera ni les pénuries, ni la précarité quotidienne des Tunisiens, ni leurs aspirations légitimes à la dignité et à la liberté.

En définitive, la liberté de la presse reste le baromètre absolu d’une démocratie. Celle-ci ne se mesure ni à l’indignation des discours officiels, ni à la multiplication des communiqués. Elle se juge à la liberté d’un journaliste de poser une question sans crainte, et au devoir d’un dirigeant d’y répondre sans chercher à punir

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