Il est des textes qui dépassent leurs auteurs. Il est des paroles qui prennent une force particulière parce qu’elles sont prononcées là où l’on voudrait précisément les faire taire.
La lettre rendue publique le 24 juin par onze prisonniers politiques appartient à cette catégorie. Elle ne constitue pas seulement un appel de plus à l’unité de l’opposition. Elle est avant tout un acte politique majeur, porté par des femmes et des hommes privés de leur liberté, issus d’horizons idéologiques parfois antagonistes, qui choisissent pourtant de placer l’intérêt supérieur du pays au-dessus de leurs divergences.
Le premier enseignement de cette lettre réside dans ce qu’elle ne dit pas. Elle ne demande ni grâce, ni compassion, ni traitement de faveur. Ses signataires ne font pas de leur propre sort le centre de leur démarche. Ils rappellent que l’urgence n’est pas d’abord leur libération, mais celle de la Tunisie. Ils affirment que la restauration de l’État de droit, des libertés publiques et de la démocratie constitue désormais la condition préalable à tout débat politique futur. Ce déplacement du regard, du destin individuel vers le destin collectif, confère à leur démarche une autorité morale singulière.
Le second enseignement est plus profond encore. Les signataires appartiennent à des familles politiques qui se sont longtemps affrontées avec vigueur durant la transition démocratique. Certains furent des adversaires acharnés, parfois irréconciliables. Leur convergence d’aujourd’hui ne signifie pas l’effacement des désaccords. Elle traduit la prise de conscience qu’il ne peut y avoir de confrontation démocratique lorsque disparaissent les libertés qui la rendent possible.
Car la démocratie ne suppose pas l’unanimité. Elle suppose l’existence de règles communes permettant aux désaccords de s’exprimer pacifiquement, aux alternances de se produire et aux citoyens de trancher librement. Lorsque ces garanties disparaissent, ce ne sont pas seulement les oppositions qui sont réduites au silence ; c’est la possibilité même de la vie politique qui s’éteint.
Cette lettre rappelle ainsi une vérité que les démocrates tunisiens ont parfois eu du mal à admettre : la défense des libertés doit précéder les affrontements programmatiques. Les débats sur les choix économiques, sociaux ou institutionnels retrouveront naturellement leur place lorsque les Tunisiens pourront à nouveau les arbitrer dans le cadre des élections libres, sous la protection d’une justice indépendante et dans le respect de la Constitution.
L’appel intervient également à un moment particulier. Le pouvoir, qui prétendait restaurer l’autorité de l’État et répondre aux attentes sociales, apparaît aujourd’hui de plus en plus isolé. Les difficultés économiques s’aggravent, le mécontentement social s’étend, tandis que les fissures se multiplient jusque parmi ceux qui avaient soutenu le processus du 25 juillet. Dans le même temps, les initiatives citoyennes et les mobilisations en faveur des libertés se développent. Le paysage politique est en mouvement.
Dans ce contexte, la lettre des prisonniers ne doit pas être accueillie comme un simple texte supplémentaire, mais comme une invitation à reconstruire ce qui a fait défaut depuis plusieurs années : une capacité d’action commune autour d’objectifs circonscris mais essentiels.
Il ne s’agit pas de demander aux forces démocratiques de renoncer à leurs convictions espectives, ni de bâtir une coalition artificielle. Il s’agit d’établir un socle minimal partagé : la libération des prisonniers politiques et des détenus d’opinion, le rétablissement des libertés fondamentales, l’indépendance de la justice, le respect de la Constitution, la garantie d’élections libres et pluralistes, la garantie de la liberté d’expression et d’une presse libre . Sur ces principes, les compromis ne sont pas des renoncements ; ils constituent les fondements mêmes de toute démocratie.
Cette responsabilité incombe désormais à ceux qui sont libres. Les prisonniers ont fait ce qui relevait de leur devoir civique depuis leurs cellules. Ils ont tendu la main au-delà des appartenances partisanes. Ils ont rappelé que l’intérêt national exige aujourd’hui davantage que des déclarations de principe.
La question est désormais posée à l’ensemble des forces politiques, syndicales, associatives et aux personnalités démocratiques : sauront-elles transformer cet appel en dynamique collective ? Sauront-elles dépasser les blessures du passé sans effacer les différences qui font la richesse du pluralisme ? Sauront-elles faire prévaloir l’essentiel sur l’accessoire ?
L’histoire tunisienne offre peu de moments où des voix aussi diverses parlent d’un même ton. Il serait tragique que cet appel, lancé depuis les prisons de la République, demeure sans réponse.
Car il ne s’adresse pas seulement aux démocrates. Il interpelle la conscience nationale tout entière. Et il rappelle une évidence que nul ne devrait oublier : lorsqu’un pays en vient à recevoir ses plus fortes leçons de liberté de ceux qu’il a enfermés, c’est que l’urgence n’est plus seulement politique. Elle est devenue nationale.