L’affaire de la flottille Soumoud est devenue, en quelques mois, bien davantage qu’une enquête judiciaire. Elle met face à face la tradition tunisienne de solidarité avec la Palestine, la santé de prisonniers engagés dans une grève de la faim, et un appareil sécuritaire et judiciaire désormais tourné contre celles et ceux qui réclament leur libération. L’incarcération du lycéen Adam Mbarek, dix-sept ans, en a fait le symbole le plus saisissant.
De la flottille pour casser le blocus de gaza à l’affaire judiciaire
En septembre 2025, la flottille Soumoud a fait de la Tunisie un point d’appui visible de la solidarité internationale avec Gaza. Son nom — la fermeté, la persévérance — disait à la fois la volonté de briser le siège imposé à Gaza et la conviction que la cause palestinienne relevait d’une responsabilité collective.
Mais cette initiative s’est heurtée à la violence du blocus. Les participantes et participants à la flottille ont été interceptés et enlevés en mer par la marine israélienne, emmenés de force en Israël, arrêtés et soumis à des mauvais traitements avant d’être expulsés. Leur engagement pour atteindre Gaza et dénoncer le siège les a ainsi conduits de la mer aux centres de détention israéliens où croupissent des milliers de palestiniens.
Au début du mois de mars 2026, le pouvoir tunisien change brutalement de posture. Après avoir été interceptés, détenus et maltraités par la marine israélienne pour avoir voulu briser le siège de Gaza, les animateurs de Soumoud se heurtent désormais, dans leur propre pays, à une politique de fermeture et d’empêchement.
Les activités prévues à Sidi Bou Saïd et à Tunis sont interdites. L’utilisation des ports tunisiens pour préparer un nouveau départ de la flottille est bloquée. Au nom de prétendues considérations de sécurité, c’est la possibilité même d’une initiative civile de solidarité avec Gaza qui est mise sous contrôle.
Pour les organisateurs, il ne s’agit pas de mesures isolées, mais du début d’une offensive visant à étouffer, criminaliser et dissuader l’ensemble du mouvement tunisien de soutien au peuple palestinien.
À partir du vendredi 6 mars 2026, les arrestations se succèdent. Le lundi 16 mars 2026, sept responsables de la flottille sont placés sous mandat de dépôt dans une enquête menée par le pôle judiciaire économique et financier. Les qualifications rapportées — faux, usage de faux, escroquerie, abus de confiance aggravé et blanchiment — sont très lourdes. Elles restent, à ce stade, des accusations en cours d’instruction : aucune condamnation n’a été prononcée.
Trois personnes retrouvent ensuite la liberté : Sana Messaoudi le 17 avril 2026, Jawaher Channa le 23 avril 2026, puis Mohamed Amine Bennour le 22 mai 2026. Mais Wael Naouar, Ghassen Henchiri, Ghassen Boughdiri et Nabil Chennoufi demeurent détenus à la prison de la Mornaguia.
Le vendredi 11 septembre 2026, leur détention préventive est prolongée de quatre mois. Le mercredi 23 septembre 2026, le recours engagé par leurs avocats est rejeté.
La grève de la faim remet Soumoud au centre de la rue
Le dimanche 16 août 2026, Wael Naouar entame une grève de la faim. Il réclame sa libération, celle de ses compagnons et l’arrêt des poursuites. Le jeudi 10 septembre 2026, Ghassen Henchiri, Ghassen Boughdiri et Nabil Chennoufi le rejoignent.
Les signaux d’alarme deviennent insoutenables : malaises répétés, hospitalisations, perte rapide de poids, douleurs permanentes, difficulté à marcher, à respirer, parfois même à tenir debout. Les corps s’effondrent, mais l’enfermement demeure.
Dans les prisons tunisiennes, la grève de la faim n’est jamais un choix de confort ni un geste de théâtre. Elle est le dernier cri de celles et ceux auxquels on a retiré tous les autres moyens de se faire entendre. Lorsque la justice se ferme, que les recours échouent et que la détention se prolonge sans horizon, il ne reste plus que son propre corps pour dénoncer l’injustice.
C’est cette situation qui relance une mobilisation plus large. Le jeudi 3 septembre 2026, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) reçoit le Comité national de défense des militants de Soumoud et du droit palestinien. Le lendemain, des responsables syndicaux appellent à participer aux rassemblements, soulignant les liens des détenus avec le mouvement étudiant, les luttes sociales et le syndicalisme.
L’Ordre national des avocats de Tunisie (ONAT), la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme (LTDH) , le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) et l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) rejoignent ce mouvement.
Le samedi 19 septembre 2026, plusieurs centaines de personnes marchent à Tunis, depuis le siège du Syndicat national des journalistes tunisiens, pour exiger la libération des prisonniers et le respect du droit de se solidariser avec la Palestine.
Wael Naouar suspend son mouvement le mercredi 23 septembre 2026, après trente-huit jours, face au danger médical et aux appels de ses proches, de ses avocats et des organisations nationales. Ghassen Boughdiri fait de même le vendredi 2 octobre 2026, après vingt-trois jours de grève et une hospitalisation survenue le mercredi 30 septembre 2026.
Après la marche : le passage à une répression de la solidarité
La marche du 19 septembre 2026 devait être un moment de rassemblement. Elle devient le point de départ d’une nouvelle vague répressive.
Dans la nuit du dimanche 20 au lundi 21 septembre 2026, des participants sont arrêtés chez eux, dans la rue ou pendant leurs déplacements. Une famille entière est visée ; les deux filles sont ensuite relâchées. Les premiers temps sont marqués par l’incertitude sur les lieux de détention, les motifs précis des arrestations et l’accès effectif des avocats.
Les personnes poursuivies font l’objet d’accusations liées notamment à la participation à un rassemblement, aux slogans et chants publics, à l’imputation de faits à des agents publics ou à des institutions, ainsi qu’à la diffamation. Or l’enjeu est précisément là : des slogans politiques et l’exercice collectif du droit de manifester peuvent-ils devenir le fondement d’une privation de liberté ?
Le lundi 21 septembre 2026, l’UGTT, l’ONAT et la LTDH réagissent dans une déclaration commune. Elles dénoncent des arrestations arbitraires, des violations procédurales et une grave atteinte aux libertés de réunion et de manifestation.
La mobilisation s’élargit également aux régions : des rassemblements ont notamment lieu à Gafsa, Mahdia, Sousse, Béja et dans la capitale, tandis que des initiatives de solidarité se déroulent aussi en France.
AdEm Mbarek : un lycéen pris dans la vague
L’arrestation d’Adem Mbarek donne à l’affaire une force particulière. Adam a dix-sept ans. Élève de troisième année secondaire au lycée de Raoued, il appartient au collectif Mouvema, issu d’une initiative de jeunes d’Ariana.
Ses proches le décrivent comme un adolescent engagé dans son quartier : activités culturelles, photographie, montage, graffitis, sensibilisation aux addictions, nettoyage et mobilisation autour du littoral et de la pollution. Il a notamment participé à l’organisation du festival Touiza des marges, destiné à offrir une place aux jeunes créateurs des quartiers populaires.
Selon Mouvema et de ses avocats, Adam est arrêté à son domicile, à l’aube du lundi 21 septembre 2026, après l’arrivée de plusieurs véhicules de police. Son père l’accompagne à la caserne de l’Aouina. Sa famille et sa défense dénoncent une longue attente sans eau ni nourriture, l’impossibilité initiale de communiquer librement avec ses proches et son avocat, ainsi que des mauvais traitements et pressions lors de l’interrogatoire. Ces éléments sont portés par l’association et la défense ; aucune réponse officielle détaillée n’a été rendue publique à leur sujet.
Le vendredi 25 septembre 2026, Adem est présenté au juge des enfants et placé en détention. Son dossier porte sur les articles 79, 128, 220 bis, 245 et 247 du Code pénal tunisien, relatifs notamment au rassemblement, aux slogans publics et aux imputations visant des responsables publics. Sa prochaine audience est annoncée pour le lundi 6 octobre 2026. le juge des enfants a ordonné sa remise en liberté.
Qu’un mineur soit privé de liberté après une marche publiquement appelée par de grandes organisations nationales constitue le véritable scandale. La justice des enfants devrait faire de la détention l’exception et privilégier les mesures de protection et d’accompagnement prévues par le droit tunisien.
Des arrestations aux condamnations
Une vague d’arrestations a visé les participantes et participants à cette mobilisation. Parmi eux figuraient Hadhami Hammami, Meriem Halfaoui, Marouen Bedhiafi, Mounir Ayadi, Kaïs Bouzouiza, Khalil Laabidi, Thouraya Chtiba, Rachid Othmani, Ghaith Hamrouni, Souhail Chebbi, Adel Ben Ghazi et d’autres militants. Adem Mbarek a été libéré le 6 octobre ; Hadhami Hammami et Meriem Halfaoui ont été condamnées le 8 octobre à six mois de prison avec sursis, Marouen Bedhiafi à sept mois avec sursis, et Mounir Ayadi a également été libéré. Le 12 octobre, Kaïs Bouzouiza, Khalil Laabidi et Thouraya Chtiba ont à leur tour été libérés après des condamnations avec sursis — respectivement un an, huit mois et huit mois selon les informations communiquées par le comité de défense. Rachid Othmani demeurait toutefois détenu à la dernière information disponible. Ces libérations sont un soulagement pour les familles, mais elles ne sauraient masquer l’essentiel : des citoyennes et des citoyens ont été arrêtés, emprisonnés et condamnés pour avoir exercé leur droit de manifester pacifiquement et exprimé leur solidarité avec des prisonniers et avec la Palestine. La liberté retrouvée ne met pas fin à l’injustice ; elle impose au contraire l’abandon de toutes les poursuites et la libération de toutes les personnes encore détenues.
Ce que Soumoud révèle de la Tunisie actuelle
L’affaire de la flottille Soumoud se déroule dans un contexte où la justice tunisienne ne peut plus être considérée comme indépendante. Elle a été progressivement affaiblie et placée sous la pression du pouvoir exécutif.
C’est pourquoi l’ouverture d’une enquête financière ne peut, à elle seule, dissiper les doutes. Toute accusation doit reposer sur des faits sérieux, vérifiables et discutés devant une justice équitable. Les droits de la défense, la présomption d’innocence et le caractère exceptionnel de la détention préventive doivent être pleinement respectés.
Il existe aussi une inquiétude légitime : que cette affaire serve de prétexte pour neutraliser et discréditer une militance qui a su mobiliser l’opinion publique tunisienne et internationale face au génocide à Gaza, et rappeler concrètement l’exigence de briser le siège imposé au peuple palestinien.
L’État ne peut invoquer l’ordre public pour faire taire toute voix dissidente. Il ne peut transformer une marche pacifique, des slogans, la solidarité avec des prisonniers ou le soutien à la Palestine en motifs d’arrestation, de poursuite et d’emprisonnement.
Faire de l’expression citoyenne un délit, c’est installer la peur dans la société et adresser à chacun le même avertissement : se taire, ou risquer la prison.
Ce qui frappe est l’élargissement progressif de la cible : après les responsables de la flottille, les grévistes de la faim ; après les grévistes, celles et ceux qui les soutiennent ; puis un adolescent engagé dans la vie de son quartier.
La question est désormais posée à toute la société tunisienne : peut-on encore défendre la Palestine, réclamer la libération de détenus et manifester pacifiquement sans s’exposer à l’arrestation, à la prison et à la stigmatisation ?
La réponse à cette question concerne le droit de toute citoyenne et de tout citoyen à prendre part à la vie publique, à défendre une cause juste et à refuser que la solidarité devienne un délit.
Liberté pour les militants de la flottille Soumoud !
Liberté pour toutes les personnes arrêtées à la suite de la marche du 19 septembre !