À la fin du mois de septembre 2026, de nouveaux enregistrements sonores et vidéos ont circulé en Tunisie. Ils montrent ou rapportent des insultes, des humiliations, des menaces et des abus d’autorité contre des citoyens. Ce ne sont pas de simples « maladresses », ni de regrettables incidents de langage. Ce sont des pratiques qui violent la dignité des personnes et détruisent le lien de confiance entre les citoyens et ceux qui sont chargés de les protéger.
Autour du 27 septembre 2026, un enregistrement réalisé dans un poste de police de Tunis a révélé l’échange entre un citoyen et un agent qui l’insulte, l’humilie et le menace de lui monter une affaire. Cette menace est particulièrement grave. Lorsqu’un agent de l’État laisse entendre qu’il peut fabriquer un dossier contre un citoyen, il ne commet pas seulement un abus : il transforme son pouvoir en arme de représailles.
Dans les mêmes jours, une vidéo a donné la parole à un jeune homme affirmant avoir subi des violences dans un centre de sécurité. D’autres enregistrements ont été signalés, notamment à Kairouan. Ils ne peuvent pas tous être évacués par la formule commode des « cas isolés ». Leur répétition, la similitude des propos rapportés et le nombre de témoignages font apparaître une crise profonde dans les rapports entre une partie des forces de sécurité et la population.
Face à ces révélations, la réponse du Secrétariat général des forces de sécurité intérieure, publiée sur sa page Facebook le 27 septembre 2026, est inacceptable. Au lieu de placer au premier plan la protection du citoyen, l’identification des responsables et l’ouverture immédiate d’enquêtes indépendantes, ce communiqué a choisi de dénoncer une prétendue campagne de dénigrement. Il affirme que l’enregistrement aurait été tronqué et que des agents auraient été « provoqués » ou « piégés ». Il menace également de poursuites celles et ceux qui auraient diffusé les enregistrements.
Ainsi, le citoyen humilié devient suspect ; celui qui filme ou enregistre devient une cible ; et l’agent mis en cause est présenté comme victime. C’est cela, le déni. Et ce déni est déjà une forme de violence institutionnelle.
La réaction du public dit beaucoup de l’effondrement de la confiance. Sous cette publication diffusée sur la page Facebook du Secrétariat général des forces de sécurité intérieure, près de 14 000 réactions, dont environ 12 000 « Hahaha », ont été relevées. « La police n’a jamais fait autant rire les Tunisiens », a résumé un commentaire. Ce rire n’est pas léger : c’est un rire de colère, d’amertume et d’incrédulité. Il traduit le fossé qui s’est creusé entre le discours officiel sur une police respectueuse du citoyen et l’expérience concrète de trop de Tunisiens confrontés au mépris, à l’intimidation et parfois à la violence.
Il ne s’agit pas de condamner indistinctement tous les agents de sécurité. Mais l’institution ne sera jamais défendue par le silence sur les abus, par le mépris des témoignages ou par les menaces contre ceux qui les rendent publics. Elle sera défendue par la vérité, la transparence et la sanction effective de ceux qui abusent de leur uniforme.
Dans la Tunisie de 2026, où la répression politique s’est étendue aux opposants, aux journalistes, aux avocats, aux défenseurs des droits humains et aux manifestants, ces violences quotidiennes ne sont pas un phénomène secondaire. Elles s’inscrivent dans un climat où l’appareil sécuritaire est encouragé à se percevoir comme le bras d’un pouvoir qui ne tolère ni critique, ni contrôle, ni contestation.
Un poste de police n’est pas une zone de non-droit. Un uniforme n’est pas un permis d’insulter, de frapper, de menacer ou de fabriquer des accusations. La sécurité ne peut être opposée à la liberté et à la dignité : sans respect du citoyen, elle cesse d’être une sécurité et devient une domination.
Les autorités doivent ouvrir sans délai des enquêtes impartiales sur chaque enregistrement et chaque témoignage ; rendre leurs conclusions publiques ; sanctionner les responsables ; protéger les victimes et les témoins ; et mettre fin à toute poursuite contre les personnes qui révèlent de bonne foi des abus. Sans cela, les appels au respect de l’institution ne seront qu’un mot d’ordre destiné à couvrir l’impunité.