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Mars 2026 : une mécanique de répression judicaire à visage multiple

Le mois de mars 2026 illustre un moment où une multiplicité d’affaires, touchant des profils très divers — opposants politiques, magistrats, avocats, militants, acteurs économiques, travailleurs ou simples citoyens — révèle une même logique : celle d’un recours systématique à l’appareil judiciaire pour encadrer, neutraliser et dissuader toute forme de contestation politique, sociale ou citoyenne.

Cette dynamique apparaît d’abord à travers les affaires visant des figures politiques de premier plan. Depuis 2023, et avec une intensification notable en 2025 et 2026, plusieurs opposants issus d’horizons différents font l’objet de poursuites lourdes, marquées par la détention prolongée, les reports d’audience et l’absence de jugement au fond. Des responsables politiques comme Rached Ghannouchi, Ali Larayedh, Nejib Chebbi, Issam Chebbi, Ridha Belhaj, Ghazi Chaouachi, Abdelhamid Jelassi, Khayem Turki, Jaouher ben Mbarek , Ayachi Hammami, Cheima Issa ou encore Abir Moussi, Seifeddine Makhlouf et Samir Dilou ont été poursuivis ou condamnés dans des affaires aux qualifications variées — complot contre la sûreté de l’État, atteinte à l’ordre public, infractions liées à l’expression politique — souvent dénoncées par leurs avocats comme fragiles, voire instrumentalisées. Dans plusieurs cas, la détention préventive se prolonge sur de longues périodes, transformant la procédure elle-même en sanction.

Le début du mois de mars 2026 donne immédiatement le ton. Le 4 mars, Ali Larayedh est condamné dans l’affaire dite du Ettasfir ( envoi des combattants) « التسفير », qu’il conteste fermement, réaffirmant son engagement démocratique. Le même jour, le magistrat Béchir Akremi est condamné à de lourdes peines dans un dossier marqué par de profondes contradictions : accusé d’avoir fabriqué des dossiers terroristes, alors que ces mêmes dossiers ont servi à condamner d’autres personnes, il devient lui-même la cible d’une procédure largement perçue comme politique. Son cas illustre les tensions profondes liées à la recomposition du champ judiciaire depuis 2022.

Quelques jours plus tard, le 6 mars 2026, l’affaire Lotfi Issa révèle l’extension de cette logique à des citoyens ordinaires. Employé dans un hôtel à Hammamet, il est condamné à deux ans de prison pour avoir partagé une publication critique sur les élections de 2024. Arrêté sur son lieu de travail, placé en détention, puis licencié après quinze ans de service, son cas illustre l’usage du décret-loi 54 pour criminaliser l’expression en ligne.

Le 14 mars 2026, la condamnation d’Ahmed Nejib Chebbi à 12 ans de prison dans l’affaire dite du « complot » rappelle que cette mécanique touche aussi des figures historiques de l’opposition. À 81 ans, il se retrouve au cœur d’une accusation — « atteinte à la sûreté de l’État » — qui traverse l’histoire politique tunisienne et réapparaît aujourd’hui comme un outil central de poursuite.

Le 16 mars marque un moment particulièrement révélateur. D’un côté, Abir Moussi voit le cumul de ses condamnations atteindre dix ans de prison. De l’autre, Olfa Hamdi, ancienne PDG de Tunisair et présidente d’un parti politique, est arrêtée à son arrivée à l’aéroport de Tunis, sans communication claire des autorités pendant plusieurs jours sur les charges retenues contre elle, renforçant les interrogations sur la transparence des procédures.

Dans le même temps, les formes de solidarité internationale sont elles aussi visées. Le 6 mars débutent les arrestations de militants engagés dans la préparation d’une nouvelle flottille de soutien à Gaza. Le 16 mars 2026, sept d’entre eux sont placés en détention provisoire pour des accusations de blanchiment d’argent, d’escroquerie et d’abus de confiance. Les ONG dénoncent un recours abusif à des qualifications financières pour criminaliser un engagement politique et humanitaire, dans un contexte marqué par des pressions extérieures.

Le 18 mars 2026, la répression s’étend aux mobilisations sociales. À Gabès, des militants écologistes, dont Khéreddine Debbi, comparaissent en appel après avoir été condamnés à un an de prison pour leur participation à un sit-in pacifique en 2020 contre la pollution industrielle. Le même jour, des ouvrières de la région de Sfax voient leur affaire relancée en appel pour avoir participé à une mobilisation sociale pacifique. Poursuivies pour « entrave à la liberté de travail », elles illustrent la criminalisation progressive des luttes sociales.

Le 20 mars 2026 constitue un autre point culminant avec la condamnation de Saadia Mosbah à huit ans de prison. Militante antiraciste et présidente de l’association Mnemty, arrêtée le 6 mai 2024, elle est poursuivie pour blanchiment d’argent et enrichissement illicite dans un dossier contesté par la défense et marqué par de nombreuses irrégularités. Plusieurs membres de son entourage sont également condamnés. Cette affaire s’inscrit dans un contexte de banalisation des discours racistes et de criminalisation du travail associatif, notamment en lien avec la défense des droits des migrants, et suscite une réaction internationale, notamment de la rapporteuse spéciale de l’ONU Mary Lawlor.

Le 24 mars 2026 confirme la continuité de cette dynamique. L’affaire des passeports impliquant notamment Hamadi Jebali et Noureddine Bhiri est à nouveau reportée au 5 mai, prolongeant un processus judiciaire déjà long. Le même jour, la libération de Sahbi Smara est refusée malgré plus d’une année de détention préventive, illustrant la transformation de la détention provisoire en sanction de fait.

Parallèlement à ces affaires médiatisées, d’autres procédures viennent compléter ce tableau. Le 17 février 2026, Mohamed Khallouli est condamné à un mois de prison pour sept publications sur les réseaux sociaux, sur la base de l’article 86 du Code des télécommunications. Des avocats comme Samir Dilou font l’objet de mesures restrictives, telles que l’interdiction de voyager et le gel des avoirs. D’autres dossiers, notamment ceux impliquant des anciens ministres ou des hommes d’affaires, révèlent des incohérences dans les critères de poursuite et des sanctions financières disproportionnées, comme dans l’affaire de Ridha Charfeddine, condamné à 11 ans de prison le 14 mars 2026. Dans un autre registre, Wadi Jary, ancien président de la Fédération tunisienne de football, demeure en détention depuis près de trois ans pour des faits de gestion jugés, par de nombreux observateurs, disproportionnés au regard des poursuites engagées.

La pression s’étend également au cœur de l’institution judiciaire. Le 12 mars 2026, la procédure visant le juge Anas Hmedi, président de l’Association des magistrats tunisiens, est renvoyée au 26 mars, suscitant l’inquiétude de l’Union internationale des magistrats, qui y voit une atteinte à l’indépendance de la justice. Dans le même temps, le juge révoqué Hichem Ben Khaled est condamné à deux ans de prison pour des publications sur Facebook.

Les avocats eux-mêmes dénoncent une dégradation profonde des conditions d’exercice de la défense. Le 13 février 2026, une mobilisation nationale devant le Palais de justice de Tunis met en lumière les entraves à leur travail : restrictions d’accès aux détenus, audiences expéditives, pressions dans les affaires sensibles.

À ces affaires s’ajoutent de nombreuses poursuites moins visibles : citoyens poursuivis pour des publications en ligne, militants convoqués pour des actions pacifiques, acteurs associatifs visés par des accusations financières. Il convient toutefois de souligner que cette liste ne saurait être exhaustive. De nombreuses personnes, souvent des citoyens ordinaires, choisissent de ne pas rendre publiques les poursuites dont elles font l’objet, par crainte ou par épuisement. Ce silence contraint participe pleinement du climat général de pression.

Pris ensemble, ces éléments révèlent des mécanismes convergents :
– un élargissement du champ pénal à l’expression, à l’engagement citoyen et à la mobilisation sociale ;
– un recours récurrent à des qualifications lourdes — terrorisme, complot, blanchiment — permettant de justifier des procédures longues et des détentions prolongées ;
– une dégradation progressive des garanties du procès équitable, marquée par l’opacité, les reports et les restrictions du droit de la défense.

Le mois de mars 2026 apparaît ainsi comme un moment de cristallisation. Il ne constitue pas une rupture, mais rend pleinement visible un système où la justice tend à devenir un instrument central de régulation du politique et de contrôle du corps social.

Ce qui se joue dépasse largement les cas individuels. C’est la transformation progressive de l’espace public tunisien, où l’opposition, la solidarité et l’expression deviennent des activités à risque judiciaire.

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