tag -->

La Marche de la dignité : empêchée aux portes de Tunis, mais porteuse d’un droit qui ne peut être confisqué

Le 27 septembre 2026, des dizaines de diplômé·es chômeur·euses sont parti·es de Menzel Bouzaiane, dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, pour rejoindre à pied le palais de Carthage. Plus de trois cents kilomètres les séparaient du centre de décision. Ils et elles ont donné à leur action un nom qui dit l’essentiel : la Marche de la dignité.

À leurs côtés, des pères, des mères, des proches et, au fil du chemin, des citoyen·nes solidaires ont choisi de marcher. Cette présence des familles a donné à la mobilisation une force particulière. Elle rappelle que le chômage de longue durée n’est ni un échec individuel ni une affaire de statistiques. C’est une blessure sociale qui atteint des familles entières, retarde l’autonomie des adultes, fragilise les foyers et détruit la confiance mise dans l’école, l’université et les promesses de l’État.

Les slogans portés sur la route — « Travail, liberté, dignité nationale » et « Mon droit au travail est un devoir » — renvoient à l’une des promesses centrales de la révolution. Quinze ans après son déclenchement, à Sidi Bouzid même, cette promesse demeure sans réponse pour une part entière de la jeunesse diplômée.

Une loi adoptée, mais toujours privée d’effet

La marche exigeait l’application de la loi n°18 de 2025, promulguée le 22 décembre et publiée au Journal officiel le 23 décembre 2025. Cette loi prévoit un recrutement exceptionnel et progressif des diplômé·es du supérieur dont le chômage s’est prolongé, dans le secteur public et la fonction publique.

Le texte prévoit une plateforme d’inscription, un classement selon l’âge, l’ancienneté du diplôme et la situation sociale, ainsi que des recrutements par étapes sur une période maximale de trois ans. Pourtant, près de dix mois après sa promulgation, la plateforme annoncée n’est toujours pas ouverte, les mesures nécessaires à son application ne sont pas publiées et aucun calendrier public de recrutement n’a été communiqué.

C’est là que réside le scandale : le pouvoir a reconnu, par la loi, l’existence d’une injustice sociale majeure ; puis il a laissé cette reconnaissance sans effet concret. L’attente devient ainsi une politique. Les promesses remplacent les droits, les déclarations remplacent les recrutements, et les diplômé·es chômeur·euses sont invité·es à patienter encore, alors que beaucoup attendent depuis dix, quinze ou vingt ans.

De la Kasbah aux régions : la colère a changé d’échelle

La Marche de la dignité n’est pas née soudainement le 27 septembre. Elle est l’aboutissement d’une longue séquence de mobilisations.

Le 11 juin, un rassemblement de diplômé·es chômeur·euses à Tunis a été fortement encadré par les forces de sécurité. Deux militants ont été interpellés puis relâchés. À la suite de cette mobilisation, une délégation avait rencontré Kaïs Saïed, qui s’était engagé à créer « dans les plus brefs délais » la plateforme destinée à organiser les recrutements.

Le 8 juillet, le mouvement est retourné à la Kasbah afin d’exiger que cet engagement soit enfin suivi d’effet. À l’approche du 25 juillet, des diplômé·es se sont également rassemblé·es et ont tenté de maintenir un sit-in devant le Théâtre municipal de Tunis.

Le 1er septembre a constitué un tournant. Après un rassemblement à la Kasbah, les manifestant·es ont annoncé un sit-in devant le Théâtre municipal. Selon les témoignages recueillis auprès des participant·es, les forces de sécurité ont dispersé le rassemblement avec brutalité, frappé et harcelé des manifestant·es, puis les ont poussé·es vers les gares routières afin de les renvoyer dans leurs régions. Des propos méprisants visant celles et ceux venus de l’intérieur du pays ont également été rapportés.

Cette scène est politiquement lourde de sens. Chasser de Tunis des diplômé·es venus réclamer l’application d’une loi revient à leur signifier que leur place est loin des lieux de pouvoir. C’est la vieille logique qui oppose le centre aux régions, la capitale aux marges, et qui traite les victimes de politiques publiques défaillantes comme un trouble à évacuer.

Au lieu de décourager le mouvement, cette violence a produit l’effet inverse. Les mobilisations se sont étendues à Meknassi, Menzel Bouzaiane, Gafsa, Béja, Sfax, Zaghouan, Mezzouna, Sidi Bouzid, Kairouan, Sousse, Kasserine et dans d’autres localités. Le mouvement a renoué avec sa base populaire et territoriale ; il a associé davantage les familles et donné au droit au travail une dimension plus large : celle du droit à une citoyenneté égale.

Une marche éprouvante, puis stoppée aux portes de Tunis

Partie de Menzel Bouzaiane le 27 septembre, la marche a dû s’arrêter temporairement à Jelma le 29 septembre. Plusieurs participant·es, épuisé·es et blessé·es aux pieds, ont nécessité des soins après les premiers jours de marche. Mais cette pause n’a pas été un renoncement : la marche a repris dès le lendemain.

Au fil du parcours, des diplômé·es venus d’autres régions, ainsi que des parents, ont rejoint les marcheuses et les marcheurs. La mobilisation est devenue celle des chômeur·euses, mais aussi celle des familles humiliées par des années de précarité, d’abandon et de promesses sans lendemain. Le fait que des femmes et des hommes, parfois au prix de leur santé, aient dû parcourir plus de trois cents kilomètres pour demander l’application d’une loi montre l’ampleur de l’impasse sociale.

Après neuf jours de marche, le 6 octobre, les participant·es ont atteint Borj Cédria, aux portes sud de Tunis. C’est là que les forces de sécurité ont empêché la poursuite collective de la marche vers la capitale et le palais de Carthage. Les marcheur·euses ont été placé·es devant une alternative inacceptable : se disperser ou se rendre individuellement à Tunis, renonçant ainsi au caractère collectif de leur action.

La marche a donc été empêchée d’atteindre son objectif. Elle ne s’est pas arrêtée parce que sa revendication aurait été satisfaite, ni parce que les marcheur·euses auraient renoncé, mais parce qu’un dispositif sécuritaire a barré l’accès à la capitale à celles et ceux qui venaient y demander le respect d’un droit consacré par la loi.

Des violences contre deux participant·es près de Kendar ont été signalées. À Borj Cédria, la militante Noha Ben Nasr a également été interpellée pendant plusieurs heures avant d’être libérée. Ces faits, comme les propos et comportements à caractère régional et humiliant rapportés par les participant·es, doivent faire l’objet d’une enquête sérieuse, indépendante et publique.

Une rencontre annoncée, remplacée par un émissaire

La fin de la marche a révélé une autre forme de mépris : la substitution d’un arrangement opaque à un véritable dialogue.

Une rencontre avec le président de la République à Radès avait été évoquée. Elle n’a finalement pas eu lieu. Selon les informations communiquées par les représentant·es du mouvement, la présidence a mandaté un chargé de mission pour se rendre à Borj Cédria. Cette rencontre avec un émissaire ne saurait être présentée comme une réponse à la marche, encore moins comme une négociation aboutie.

Aucune date ferme d’ouverture de la plateforme, aucun calendrier vérifiable de recrutement, aucun nombre de postes ni aucune première vague d’embauches n’ont été annoncés. La présidence a, le 5 octobre, évoqué les « étapes » de l’application de la loi n°18, mais les diplômé·es chômeur·euses attendent des actes, non de nouvelles formules.

Les propos relatifs à de prétendues « infiltrations » ou à des calculs politiques autour de la marche ne doivent pas détourner l’attention de l’essentiel. Ils ne peuvent pas effacer les centaines de kilomètres parcourus, les pieds blessés, les nuits passées sur la route et la dignité de celles et ceux qui ont marché. La question n’est pas de savoir qui aurait voulu encadrer, récupérer ou neutraliser la mobilisation. La question est de savoir pourquoi l’État a laissé ces jeunes et leurs familles parcourir tout ce chemin, alors qu’il aurait pu dépêcher des responsables à Menzel Bouzaiane pour entendre leurs revendications et rendre compte publiquement de l’exécution de la loi.

Karim Teraâ : poursuivre un militant pour intimider un mouvement

L’arrestation de Karim Teraâ, militant de longue date des diplômé·es chômeur·euses à Bizerte, s’inscrit dans cette tentative d’intimidation. Arrêté le 19 septembre à la suite de publications consacrées à la situation des chômeur·euses, il a été poursuivi sur la base du décret-loi n°54 et placé en détention.

Le 6 octobre, Karim Teraâ a été condamné à trois mois de prison avec sursis et libéré. Sa remise en liberté est un soulagement pour ses proches et pour le mouvement. Mais la condamnation demeure : elle entretient une pression judiciaire injustifiable sur un militant dont le seul « tort » est d’avoir refusé la résignation et porté, avec d’autres, les revendications du droit au travail, du développement régional et de la dignité.

Karim Teraâ n’est pas visé parce qu’il représenterait une menace pour la société. Il est visé parce qu’il incarne une parole qui refuse de séparer le chômage de l’injustice territoriale, de la liberté d’expression et du droit à une vie digne. Sa poursuite apparaît ainsi comme un avertissement adressé à l’ensemble du mouvement.

La violence n’est pas une politique sociale

Les violences rapportées lors des mobilisations, les interpellations, les pressions, le renvoi des manifestant·es vers leurs régions, l’arrêt de la marche à Borj Cédria et les poursuites contre des figures du mouvement ne régleront rien. Ils ne créeront aucun emploi. Ils ne répareront ni les fractures régionales, ni l’épuisement des familles, ni le sentiment d’humiliation accumulé au fil des années.

Répondre au chômage par la police est un aveu d’échec. Empêcher une marche pacifique d’entrer dans la capitale est une faute politique et morale. Envoyer un émissaire sans calendrier ni engagement concret ne peut tenir lieu de réponse sociale.

Le pouvoir doit cesser de traiter les diplômé·es chômeur·euses comme un problème d’ordre public. Il doit entendre ce qu’ils et elles disent : le travail n’est pas une faveur, la dignité n’est pas négociable et l’égalité entre les régions ne peut rester un slogan.

La Marche de la dignité porte une exigence immédiate : l’application transparente et vérifiable de la loi n°18, par l’ouverture de la plateforme, la publication d’un calendrier public, la définition de critères clairs et le lancement effectif des premières vagues de recrutement. Elle porte aussi une exigence plus profonde : que l’État cesse d’humilier celles et ceux à qui il a demandé d’étudier, de patienter et d’espérer.

Solidarité avec les marcheuses et les marcheurs.

Solidarité avec Karim Teraâ et avec toutes celles et tous ceux qui subissent la criminalisation de leur lutte.

Non à la répression des mobilisations sociales.

Le droit au travail et à la dignité doit être respecté

Partager l'article:

Articles Similaires

Retour en haut