tag -->

Tunisie : face à l’escalade, faire de la solidarité une force organisée

À l’approche de la rentrée judiciaire, les événements de septembre et des semaines suivantes ont confirmé une inquiétante réalité : la répression gagne du terrain, se banalise et atteint désormais tous les espaces où s’expriment encore une parole libre, une organisation indépendante ou une volonté de résistance collective.

Le rejet des pourvois dans l’affaire dite du « complot », l’arrestation du journaliste Mohamed Youssefi, la condamnation de Seifeddine Arfaoui, puis la confirmation de peines écrasantes contre Abir Moussi participent d’un même mouvement : faire de la justice, de la police, de l’administration et de la campagne de discrédit des instruments de mise au pas de la société.

Les dossiers récemment documentés le montrent avec une brutalité particulière. Mohamed Youssefi est emprisonné pour avoir exercé son métier de journaliste. Seifeddine Arfaoui est poursuivi pour son engagement citoyen. Abir Moussi est condamnée à douze ans et demi de prison alors que son arrestation est suite d’une démarche de recours administratif et de prises de position politiques. On peut avoir avec elle des désaccords profonds, mais aucun désaccord ne peut justifier qu’une opinion, une critique ou l’usage d’un recours soient transformés en crime.

La même logique frappe les défenseurs des droits humains et les associations. Abdallah Saïd, engagé auprès des personnes vulnérables, des migrants et des enfants atteints de xeroderma pigmentosum ( dite maladie des enfants de la lune), reste détenu depuis novembre 2024 ; sa peine a été aggravée à deux ans en appel le 28 septembre. Saadia Mosbah demeure emprisonnée. L’action humanitaire, les financements légalement déclarés, la solidarité envers les migrants sont désormais traités comme des présomptions de culpabilité. Lorsque deux militants noirs, particulièrement engagés auprès des migrants subsahariens , sont maintenus en prison, la question de la discrimination raciale ne peut être éludée.

D’autres personnes paient le prix d’une détention préventive transformée en peine sans jugement. Boutheina Ben Yaghlane a passé une année entière en prison sans qu’un procès public soit annoncé ni que les raisons concrètes de son maintien en détention soient établies avec la transparence requise. Riadh Ben Fadhel approche de trois années de détention sans jugement. Béchir Akremi demeure la cible d’un acharnement judiciaire. Afif Khfacha, Ghazi Mrabet et tant d’autres sont soumis à des procédures dans lesquelles l’accusation publique, le soupçon et la sanction sociale précèdent trop souvent la preuve, le débat contradictoire et le jugement.

La répression ne s’arrête pas aux tribunaux. Elle vise les associations, par les blocages bancaires, les convocations, les interdictions de voyager et les procédures de suspension ou de dissolution. Elle vise les mobilisations sociales, comme l’a montré la violence exercée contre la Marche de la dignité des diplômés chômeurs. Elle vise la solidarité avec Gaza et les militants de la flottille Soumoud. Elle vise enfin les citoyens ordinaires confrontés aux humiliations, aux menaces et aux violences policières, tandis que les révélations publiques sont accueillies par le déni, voire par des menaces de poursuites contre ceux qui les diffusent.

Le pouvoir cherche à isoler chaque victime dans son secteur : les journalistes avec les journalistes, les avocats avec les avocats, les syndicalistes avec les syndicalistes, les associations avec les associations, les opposants avec leurs seuls partis, les migrants avec ceux qui les défendent. Il cherche ainsi à faire croire que la liberté de la presse serait une affaire professionnelle, l’indépendance de la justice une affaire de magistrats, la liberté associative une affaire de bailleurs, et le droit au travail une revendication séparée des libertés.

C’est précisément ce cloisonnement qu’il faut refuser. Attaquer la presse, c’est affaiblir le droit de tous à l’information. Étouffer les associations, c’est priver les plus fragiles d’aide et de défense. Soumettre la justice, c’est fragiliser chaque citoyen. Réprimer le syndicalisme et les mouvements de chômeurs, c’est aggraver la crise sociale. Tolérer les violences policières, c’est installer la peur dans la vie quotidienne.

C’est pourquoi le cadre commun engagé autour de l’UGTT, de l’Ordre national des avocats, de la LTDH et de plusieurs organisations civiles constitue une nécessité. La réunion du 29 septembre et l’appel à la marche nationale du 17 octobre ouvrent un espace qu’il faut défendre, consolider et élargir. Ce cadre ne résout pas toutes les divergences ; il ne doit pas les nier. Mais l’heure impose de savoir les taire momentanément lorsqu’elles empêchent de défendre l’essentiel : les libertés, la justice, le travail, les services publics, la dignité et le droit du peuple à faire entendre sa voix.

Il faut également demeurer vigilant face aux logiques d’exclusion, sectaires ou hégémoniques que certaines forces peuvent porter. Mais cette vigilance ne doit pas devenir un prétexte à l’inaction, au retrait ou au dénigrement systématique de toute initiative imparfaite. L’unité n’est pas l’uniformité. Elle est la capacité de faire prévaloir, dans une période d’urgence, ce qui rassemble sur ce qui divise.

Face à une autorité qui investit dans l’intimidation pour masquer l’échec de ses politiques, le silence n’est pas une protection. La peur et l’autocensure sont précisément les résultats recherchés. La réponse nécessaire est donc de continuer à exercer les libertés encore possibles : parler, écrire, s’organiser, manifester pacifiquement, défendre les prisonniers, soutenir les familles, documenter les abus et faire vivre la solidarité.

Le CRLDHT appelle à la libération de toutes les personnes détenues pour leurs opinions, leur activité politique, syndicale, journalistique, associative ou humanitaire ; à la fin de l’instrumentalisation de la justice ; à la protection effective contre les violences policières ; et au respect sans condition des libertés d’expression, d’association, de réunion et de manifestation.

Aucune société ne se sauvera par la peur. La Tunisie ne retrouvera ni dignité, ni justice sociale, ni avenir démocratique sans une société civile vivante, des voix libres et une solidarité devenue action collective.

Partager l'article:

Articles Similaires

Retour en haut