Il y a encore quelques années, la Tunisie pouvait se prévaloir d’avoir été le premier pays du monde arabe à adopter une loi spécifique contre les discriminations raciales. La loi du 23 octobre 2018 avait constitué une avancée importante. Elle reconnaissait enfin juridiquement une réalité longtemps niée : le racisme existe en Tunisie, il touche les Tunisiens noirs comme les étrangers et il doit être combattu et sanctionné.
Huit ans plus tard, le constat est amer. Le racisme n’a évidemment pas commencé avec Kaïs Saïed. Il existait bien avant lui dans la société tunisienne. Mais quelque chose a changé depuis 2023 : ce qui était un préjugé social que l’on pouvait encore avoir honte d’assumer ouvertement a trouvé une justification politique. Le racisme a commencé à se présenter sous d’autres noms : défense de la souveraineté, protection de l’identité tunisienne, lutte contre l’immigration clandestine, défense du territoire et même patriotisme. C’est cette évolution qui est inquiétante.
Le tournant du 21 février 2023
Le 21 février 2023 restera à cet égard une date importante. Devant le Conseil de sécurité nationale, Kaïs Saïed évoque des « hordes » de migrants subsahariens et un supposé « projet criminel » qui viserait à modifier la composition démographique de la Tunisie et son identité arabe et musulmane.
Le message est entendu.
Dans les jours qui suivent, des migrants noirs sont chassés de leurs logements, licenciés, agressés ou arrêtés. Des propriétaires refusent désormais de leur louer. Des employeurs les renvoient. Des campagnes circulent sur les réseaux sociaux. La couleur de peau devient, dans certains endroits, presque synonyme d’étranger en situation irrégulière.
Le discours présidentiel n’a pas inventé le racisme. Il a contribué à lui donner une légitimité qu’il n’avait pas auparavant.
Le mécanisme est assez simple. On commence par ne plus parler de migrants mais de « clandestins ». Puis le clandestin devient une menace pour la sécurité. Ensuite, cette menace devient démographique : les Africains subsahariens seraient venus pour s’installer durablement et transformer la population tunisienne. Celui qui leur apporte une aide devient alors suspect de participer à ce projet.
À partir de là, tout peut être inversé : celui qui chasse le migrant pense défendre son pays et celui qui défend ses droits doit expliquer pourquoi il ne trahit pas son pays.
C’est là que commence le véritable danger.
Les chiffres racontent une réalité beaucoup moins abstraite
Les travaux du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) permettent de sortir des impressions et des discours.
Une enquête réalisée en 2024 auprès de 379 migrants à Tunis, Sfax et Médenine montre que 77 % des personnes interrogées avaient subi au moins une forme de violence depuis leur arrivée en Tunisie. 67 % avaient subi des violences verbales et 56,7 % des violences physiques.
Près de 60 % déclaraient avoir fui certains endroits à cause de violences exercées par des groupes de Tunisiens. Seulement 5 % des victimes avaient porté plainte.
Ce dernier chiffre est peut-être l’un des plus graves.
Quand une personne agressée n’ose pas aller à la police parce qu’elle craint d’être arrêtée elle-même en raison de sa situation administrative, il n’y a pratiquement plus de protection juridique. L’agresseur le sait aussi. Il peut donc finir par considérer qu’il bénéficie d’une forme d’impunité.
La précarité est tout aussi importante : 52 % des personnes interrogées étaient sans emploi, beaucoup vivaient dans la rue, dans des parcs, sous des tentes ou dans des logements très précaires. Trois personnes sur quatre avaient dû changer plusieurs fois de lieu d’habitation.
Et 53,8 % déclaraient connaître personnellement quelqu’un mort ou disparu en mer.
Derrière le mot abstrait de « migration », il y a donc une réalité faite de peur, de violence, de déplacements, d’expulsions, de pauvreté et de morts.
Une « invasion » que les chiffres ne démontrent pas
Il faut aussi revenir sur cette idée d’une invasion démographique.
Le FTDES rappelle que la dernière enquête de référence de l’Institut national de la statistique évaluait en 2021 à 21 466 le nombre de personnes originaires d’Afrique subsaharienne présentes en Tunisie, étudiants compris.
Ce chiffre est ancien. Il ne permet évidemment pas de savoir combien elles sont aujourd’hui. Mais il permet au moins de mesurer la distance entre les données dont nous disposions et le discours d’une transformation imminente de la composition démographique du pays.
La présence et le passage de populations migrantes en Tunisie posent, comme dans de nombreux pays, des questions réelles d’accueil, de protection, de logement, d’organisation des services publics et de gestion des frontières. Certaines villes, notamment Sfax, ont connu des situations de forte tension, aggravées par l’absence de réponses publiques adaptées et durables. Ces difficultés ne doivent être ni ignorées ni minimisées. Les habitants ont légitimement droit à la sécurité et à la tranquillité, tout comme les personnes migrantes ont droit à la protection, à la dignité et au respect de leurs droits fondamentaux. Le problème n’est donc pas la présence des migrants en elle-même, mais l’incapacité des politiques publiques à organiser cette présence et à répondre aux difficultés qu’elle peut engendrer sans désigner une population comme responsable.
Mais reconnaître ces difficultés ne signifie pas transformer toute une population en ennemi. C’est d’ailleurs la position qu’a défendue la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme (LTDH) : défendre à la fois les droits des habitants et ceux des migrants, condamner les violences quelle qu’en soit l’origine et surtout empêcher le développement du racisme, de la haine et de ce qu’elle a appelé la « justice privée ».
Car lorsque des citoyens commencent à se donner le droit de contrôler, poursuivre ou chasser eux-mêmes des étrangers, nous ne sommes plus seulement devant un problème migratoire. Nous sommes devant un problème d’État de droit.
Des dizaines de milliers d’interceptions
La politique tunisienne s’est entre-temps considérablement durcie.
Voici une version beaucoup plus ramassée, en conservant les chiffres essentiels et la question de l’opacité.
Le FTDES estime qu’environ 60 000 personnes ont été interceptées en mer en 2023. En 2024, 32 644 l’avaient déjà été au cours des six premiers mois et le total annuel aurait dépassé 80 000, soit plus de 140 000 interceptions en deux ans. Depuis juin 2024, les autorités ne publient cependant plus de données détaillées permettant d’établir des bilans fiables pour 2025 et 2026.
Les expulsions terrestres se sont parallèlement poursuivies. Amnesty International a documenté plus de 11 500 personnes concernées par au moins 70 opérations d’expulsion collective entre juin 2023 et mai 2025. Selon des sources humanitaires citées par Human Rights Watch, au moins 12 000 migrants, réfugiés et demandeurs d’asile auraient été expulsés vers les frontières algérienne et libyenne entre janvier et avril 2025 seulement. Ces deux chiffres, établis selon des méthodes différentes, ne peuvent être additionnés.
Certaines personnes ont été abandonnées dans des zones frontalières, parfois sans ressources suffisantes. Dès l’été 2023, au moins 28 morts et 80 disparus avaient été signalés près de la frontière tuniso-libyenne. Pour le FTDES, à la gravité de ces pratiques s’ajoute désormais l’opacité croissante des statistiques, qui empêche de connaître précisément le nombre de personnes interceptées, expulsées, mortes ou disparues.
Demander l’asile devient presque impossible
La situation des réfugiés est encore plus préoccupante.
La Tunisie a signé la Convention de Genève sur les réfugiés mais n’a toujours pas créé un véritable système national d’asile. Pendant des années, le HCR a donc assuré une grande partie de cette fonction.
En juin 2024, les autorités lui ont demandé de suspendre l’enregistrement des nouveaux demandeurs d’asile et la détermination du statut de réfugié. La situation perdure en 2026.
Le nombre de personnes enregistrées auprès du HCR est ainsi passé de 18 362 en juin 2024 à 7 515 en avril 2026.
Certaines viennent pourtant du Soudan, de Syrie, de Somalie ou d’autres pays où elles peuvent réellement craindre pour leur vie.
Nous arrivons alors à une situation absurde et dangereuse : une personne peut ne plus avoir accès normalement à une procédure lui permettant de demander protection, puis être arrêtée parce qu’elle n’a pas de titre de séjour.
On fabrique ainsi une partie de l’irrégularité que l’on prétend ensuite combattre.
ceux qui aident deviennent suspects
Un autre seuil a été franchi depuis 2024.
Il ne s’agit plus seulement de poursuivre ou d’expulser les migrants. Les associations et les personnes qui les aident sont elles aussi devenues suspectes.
Des responsables associatifs ont été arrêtés. Des organisations qui fournissaient hébergement, assistance juridique, soins ou protection à des mineurs ont été accusées de favoriser l’installation des migrants en Tunisie.
Le cas de Saadia Mosbah, présidente de Mnemty, est particulièrement symbolique. Militante tunisienne noire connue depuis des années pour son combat contre le racisme, elle a été arrêtée en mai 2024. En mars 2026, elle a été condamnée à huit ans de prison, peine confirmée en appel en juin.
Nous sommes arrivés à une situation paradoxale : dans le pays qui avait adopté en 2018 une loi historique contre le racisme, une des figures les plus connues du combat antiraciste se retrouve en prison.
Et elle n’est pas seule. D’autres responsables ou salariés d’organisations travaillant avec les migrants ont été poursuivis.
Le message envoyé au monde associatif est évident : aider peut coûter cher.
Heureusement, la Tunisie ne se résume pas à cela
Il faut le dire avec autant de force : cette dérive n’est pas acceptée par toute la société tunisienne.
Le FTDES, la LTDH, l’Association tunisienne des femmes démocrates, Mnemty, Terre d’asile Tunisie, l’Association tunisienne de défense des droits individuels, Damj, l’Organisation tunisienne contre la torture, Al Bawsala, la FTCR, le CRLDHT et de nombreuses autres organisations ont dénoncé les violences, les expulsions, les arrestations arbitraires et les discours racistes.
Le FTDES l’a dit dans une formule simple : « Le racisme n’est pas un point de vue. »
C’est important, car cela rappelle que le refus du racisme n’est pas une exigence imposée à la Tunisie depuis Paris, Bruxelles, Genève ou New York.
Le combat est d’abord tunisien. Il s’appuie également sur une loi tunisienne : la loi 50 de 2018 contre les discriminations raciales.
Et l’Europe dans tout cela ?
On ne peut pas parler de cette politique sans parler de l’Europe.
Quelques mois après le discours de Kaies Saied du 21 février 2023, l’Union européenne a signé avec la Tunisie, le 16 juillet 2023, un mémorandum prévoyant notamment 105 millions d’euros pour la gestion migratoire et le contrôle des frontières.
L’objectif européen est évident : réduire les départs vers l’Italie. Et les chiffres montrent que le contrôle s’est effectivement renforcé.
Mais l’Europe ne peut pas demander à la Tunisie d’empêcher les migrants de traverser la Méditerranée et fermer ensuite les yeux sur les méthodes employées.
Elle ne peut pas défendre les droits humains à Bruxelles et considérer qu’ils deviennent secondaires à Sfax, à Médenine ou aux frontières libyenne et algérienne dès lors que les bateaux n’arrivent plus à Lampedusa.
Externaliser une frontière ne permet pas d’externaliser la responsabilité.
Ce qui est finalement en jeu
Le problème dépasse largement les migrants subsahariens.
Aujourd’hui, c’est un migrant noir que l’on peut considérer comme suspect à cause de son apparence. Demain, ce peut être un opposant, un journaliste, un syndicaliste, un militant associatif ou n’importe quel citoyen devenu gênant.
Le mécanisme est toujours le même : on désigne une menace, on fait peur, on invoque la sécurité ou la souveraineté, puis on explique que les règles ordinaires ne peuvent plus tout à fait s’appliquer.
C’est pourquoi le racisme et l’autoritarisme finissent toujours par se rencontrer.
Et c’est pourquoi ce qui arrive aujourd’hui aux migrants nous concerne tous.
Le véritable danger commence lorsqu’une société ne considère même plus le racisme comme quelque chose dont il faudrait avoir honte. Lorsque chasser un étranger peut être présenté comme du patriotisme. Lorsque celui qui vient en aide à une personne persécutée doit expliquer qu’il n’est pas un traître. Lorsque la solidarité devient suspecte tandis que la haine devient une opinion parmi d’autres. C’est cela, le racisme transformé en « honneur national ».
La Tunisie doit évidemment contrôler ses frontières et organiser sa politique migratoire. Aucun État ne peut abandonner cette responsabilité. Mais contrôler une frontière ne donne pas le droit d’humilier, de frapper, d’abandonner dans le désert ou de traiter une personne comme un danger simplement parce qu’elle est noire.
La réponse existe déjà en grande partie dans notre propre droit : appliquer réellement la loi contre le racisme, protéger les victimes, permettre aux réfugiés de demander l’asile, sanctionner les violences, garantir l’accès à la justice et laisser les associations accomplir leur travail. Il faut surtout retrouver une idée très simple.
L’honneur d’un pays ne se mesure pas à la manière dont il traite les plus puissants. Il se mesure aussi à la manière dont il traite ceux qui n’ont rien : ni argent, ni pouvoir, ni relations, parfois même pas de papiers.
On ne défend pas la Tunisie en humiliant un Africain parce qu’il est noir.
On ne défend pas la souveraineté en abandonnant des hommes, des femmes ou des enfants à une frontière.
Et on ne défend certainement pas l’identité tunisienne en faisant du racisme une vertu patriotique.
La dignité humaine n’a ni couleur de peau, ni passeport, ni nationalité. Et le jour où nous acceptons qu’elle devienne négociable pour les autres, nous commençons à la rendre négociable pour nous-mêmes.