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Ceuta : quand les vies migrantes deviennent variable d’ajustement des jeux de pouvoir

Après le drame du 30 juillet 2026 et les violences de la fin août, Ceuta révèle une nouvelle fois les impasses d’une politique migratoire fondée sur la fermeture, l’externalisation et la peur.

Le 30 juillet 2026, en l’espace de quelques heures, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, à la nage, par les digues ou en profitant de la désorganisation momentanée du dispositif frontalier. Le gouvernement espagnol estime désormais à 72 000 le nombre de personnes entrées à Ceuta les 30 et 31 juillet.

Le bilan humain reste lui-même incertain. Le gouvernement de la ville autonome de Ceuta faisait état, début août, de 88 corps retrouvés aux abords du Tarajal, tandis que la délégation du gouvernement espagnol retenait alors un bilan de 72 morts. À ces victimes s’ajoutent un nombre encore indéterminé de disparus. Cette incertitude sur le nombre même des morts dit déjà beaucoup de la fragilité des vies migrantes, parfois effacées jusque dans les statistiques.

Une grande majorité des personnes entrées à Ceuta sont reparties ou ont été renvoyées vers le Maroc dans les jours suivants. Mais, un mois plus tard, la crise n’était toujours pas résorbée. Le 28 août, le ministre espagnol de l’Intérieur estimait à environ 5 000 le nombre de migrants encore présents à Ceuta, dont près de 1 500 mineurs. Beaucoup vivaient dans des conditions précaires, notamment dans des campements improvisés sur les plages.

Ce drame n’est pas un simple accident. Il révèle les conséquences d’un système qui, depuis des années, transforme les frontières en dispositifs de dissuasion militarisée et délègue une part croissante du contrôle migratoire européen aux pays du Sud.

Une frontière devenue instrument de pression

Une question essentielle demeure sans réponse satisfaisante : comment plusieurs dizaines de milliers de personnes ont-elles pu atteindre et franchir, en quelques heures, une frontière habituellement soumise à une surveillance policière et militaire extrêmement dense ?

Les réseaux sociaux, les passeurs, les rumeurs selon lesquelles le passage serait devenu possible et l’effet d’entraînement des premières traversées expliquent probablement une partie du phénomène. Mais ils ne suffisent pas à éclairer l’effondrement momentané d’un dispositif frontalier aussi étroitement contrôlé.

L’hypothèse d’un relâchement délibéré du contrôle marocain a été avancée par plusieurs observateurs, dans un contexte où la migration est depuis longtemps une composante des relations entre Rabat, Madrid et l’Union européenne.

Au-delà du cas marocain, le problème est structurel. L’Union européenne a progressivement construit une politique d’externalisation des frontières, consistant à financer et équiper des États tiers pour empêcher les départs et contenir les personnes migrantes hors du territoire européen.

La Tunisie en offre un exemple particulièrement éclairant. Le 16 juillet 2023, l’Union européenne a signé avec le régime de Kaïs Saïed un mémorandum prévoyant notamment 105 millions d’euros pour renforcer les contrôles migratoires, la surveillance maritime et les retours. Cet accord a été conclu alors même que le pouvoir tunisien développait une rhétorique ouvertement raciste à l’égard des migrants subsahariens et accentuait la répression contre la société civile, les journalistes et l’opposition.

Ce modèle a depuis été reproduit ailleurs, notamment avec l’Égypte. Il s’inscrit dans une logique européenne plus large : empêcher les personnes d’atteindre le territoire de l’Union, quitte à confier une partie de cette mission à des gouvernements dont les pratiques en matière de droits humains sont pourtant régulièrement dénoncées.

De la crise frontalière à la crise sociale

À Ceuta, la crise du 30 juillet s’est progressivement transformée en crise humanitaire, sociale et sécuritaire.

Dans un territoire très réduit, la présence de plusieurs milliers de personnes sans hébergement suffisant, la promiscuité, la précarité, l’absence de perspectives et la peur d’une partie de la population locale ont créé une situation explosive.

Des actes graves ont été commis par certains migrants. Des agressions, des affrontements et différentes infractions ont donné lieu à des arrestations. Dans la nuit du 26 au 27 août, à Benzú, un groupe de plusieurs dizaines de personnes s’en est pris à un véhicule militaire, faisant plusieurs blessés parmi les soldats. Ces actes doivent être condamnés et leurs auteurs poursuivis.

Mais une règle doit rester intangible : la responsabilité pénale est individuelle. Une infraction commise par quelques personnes ne peut être imputée à plusieurs milliers d’autres.

Or, dans les jours suivants, la tension a changé de nature.

Le 27 août, plusieurs centaines de personnes ont bloqué pendant plus de deux heures l’accès d’un véhicule de la Croix-Rouge qui devait distribuer de l’eau et de la nourriture aux migrants regroupés sur la plage du Trampolín.

Certains manifestants ont ensuite gagné les zones où vivaient les migrants. Des installations de fortune ont été détruites ou incendiées, obligeant leurs occupants à fuir tandis que la police intervenait pour empêcher des affrontements directs.

Les slogans entendus au cours de ces mobilisations sont révélateurs : « Invasores, expulsión » — « Envahisseurs, expulsion » — ou encore « Ceuta no se vende, Ceuta se defiende » — « Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend ».

Il faut nommer les choses avec précision : lorsque la contestation d’une politique migratoire se transforme en attaques contre des lieux de vie, en entrave à l’aide alimentaire et en désignation collective des étrangers comme « envahisseurs », on entre dans une dynamique de violence xénophobe.

Cela ne signifie évidemment pas que l’ensemble de la population de Ceuta partage cette attitude. Beaucoup d’habitants, de bénévoles et d’associations continuent au contraire à apporter leur aide. Les habitants de Ceuta ont eux aussi droit à la sécurité, à des services publics efficaces et à des réponses politiques à la hauteur de la situation.

Mais leurs droits et ceux des migrants ne sont pas contradictoires.

La fabrique du bouc émissaire

Le danger vient précisément de la transformation d’actes individuels en culpabilité collective.

Une agression réelle est commise. Une vidéo circule. Une rumeur s’y ajoute. Puis, progressivement, l’auteur disparaît derrière une catégorie : « les migrants ».

Les réseaux sociaux, certains groupes de messagerie et les discours politiques amplifient cette confusion. Des faits différents sont rassemblés pour construire une représentation globale du migrant comme menace.

C’est ainsi qu’une crise migratoire devient une crise de coexistence.

Et c’est ainsi que la personne migrante cesse d’être perçue comme un sujet de droits pour devenir le réceptacle de toutes les frustrations : insécurité, chômage, précarité, abandon des services publics, défiance envers les autorités.

La responsabilité de l’État est précisément d’empêcher cet engrenage : poursuivre toute infraction, quelle que soit la nationalité de son auteur, assurer la sécurité de la population locale, mais également protéger les personnes migrantes contre les agressions et les représailles collectives.

Ce que nous demandons

Face à cette situation, le CRLDHT demande :

  • l’ouverture d’une enquête indépendante et transparente sur les circonstances des événements des 30 et 31 juillet, le nombre exact des victimes et les responsabilités éventuelles des autorités des deux côtés de la frontière ;
  • l’identification des personnes décédées et la recherche des disparus ;
  • le respect effectif du droit d’asile, du principe de non-refoulement et de l’examen individuel de chaque situation ;
  • la protection des migrants présents à Ceuta et la garantie de leur accès à l’eau, à la nourriture, aux soins, à l’hébergement et à l’assistance humanitaire ;
  • l’ouverture d’enquêtes sur les violences commises contre les migrants et sur toute tentative d’entraver l’action des organisations humanitaires ;
  • la poursuite de toute infraction commise par des personnes migrantes, sans jamais transformer les responsabilités individuelles en culpabilité collective ;
  • la remise en cause des politiques d’externalisation qui délèguent le contrôle des frontières européennes à des États tiers sans garanties suffisantes en matière de droits humains ;
  • enfin, l’ouverture de voies de migration sûres et régulières ainsi que des politiques économiques et sociales capables d’offrir de véritables perspectives à la jeunesse maghrébine.

Ceuta n’est pas un accident isolé.

Elle montre comment la fermeture des frontières produit des passages toujours plus dangereux ; comment l’externalisation transforme les personnes migrantes en instruments de négociation ; comment l’impréparation de l’accueil produit précarité et tensions ; puis comment les actes de quelques-uns peuvent être imputés à tous, jusqu’à transformer la peur en haine.

Le 30 juillet, des femmes, des hommes et des enfants mouraient en tentant d’atteindre Ceuta.

Un mois plus tard, certains survivants dormaient encore sur les plages, tandis que l’aide qui leur était destinée devait être distribuée sous protection et que des manifestants les désignaient comme des « envahisseurs ».

Entre ces deux images se trouve toute la faillite d’une politique migratoire qui prétend protéger les frontières mais ne sait plus protéger les êtres humains.

Aucune frontière, aucune raison d’État, aucune stratégie diplomatique et aucune colère collective ne peuvent justifier que des vies humaines deviennent la variable d’ajustement des jeux de pouvoir.

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