I. Introduction
Plus de quinze ans après la révolution de 2011 et cinq ans après le tournant institutionnel de juillet 2021, la Tunisie traverse une crise économique et sociale d’une ampleur sans précédent. La promesse d’une rupture salutaire s’est progressivement muée en un profond marasme. Si le discours officiel continue de mettre en avant la résilience d’un modèle fondé sur la souveraineté nationale, les indicateurs macroéconomiques comme les réalités du quotidien dessinent une tout autre trajectoire. La hausse continue du coût de la vie, les pénuries de produits essentiels, les difficultés d’accès aux soins, à l’eau ou à l’énergie ainsi que l’érosion du pouvoir d’achat témoignent d’une dégradation progressive des droits économiques et sociaux.
Cette dégradation ne peut toutefois être comprise à la seule lumière des indicateurs sociaux. Elle s’inscrit dans un contexte marqué par un ralentissement durable de la croissance, une faiblesse persistante de l’investissement, une aggravation de l’endettement, un recul des marges de manœuvre budgétaires et des déséquilibres macroéconomiques croissants. La Tunisie n’a par ailleurs pas été épargnée par les chocs extérieurs de ces dernières années : génocide en Palestine, conséquences de la pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, crise énergétique mondiale, poussées inflationnistes et ralentissement de l’économie internationale. À ces facteurs exogènes se sont ajoutées des contraintes structurelles propres au pays, notamment le stress hydrique, le recul de la production de phosphate et d’hydrocarbures ainsi que des déséquilibres accumulés depuis plusieurs décennies.
Ces facteurs expliquent une part importante des difficultés actuelles. Ils ne suffisent cependant pas à comprendre pourquoi la Tunisie a rencontré autant de difficultés à absorber ces chocs, à restaurer la confiance des acteurs économiques et à engager les réformes susceptibles d’en limiter les conséquences. Cet éditorial défend l’idée que cette capacité dépend largement de la qualité de la gouvernance. Car entre les chocs économiques et la dégradation des droits économiques et sociaux s’intercale une variable souvent sous-estimée : la confiance. Celle-ci constitue le principal mécanisme par lequel les institutions, les politiques publiques et l’État de droit influencent les décisions d’investissement, la croissance économique et, en définitive, la capacité de l’État à garantir les droits économiques et sociaux.
Cet article s’articule autour de trois parties. Il met d’abord en évidence la dégradation progressive des droits économiques et sociaux, puis montre que cette évolution reflète un affaiblissement plus profond des fondamentaux macroéconomiques. Il soutient enfin que ces déséquilibres ont été amplifiés par plusieurs facteurs de gouvernance ayant progressivement érodé la confiance. L’hypothèse défendue est que cette dernière constitue la variable de transmission entre la gouvernance et la performance économique : lorsque les institutions sont stables, prévisibles et crédibles, elles renforcent la confiance ; cette confiance favorise l’investissement, la croissance et la création de richesses ; ces ressources permettent à leur tour de garantir plus efficacement les droits économiques et sociaux.
En économie, une littérature économique abondante- notamment les travaux de K.Arrow[1] et D. North[2] – considère la confiance comme un actif immatériel fondamental. Elle conditionne les décisions d’investissement, l’innovation, la création d’emplois, la mobilisation de l’épargne, le coût du financement et la capacité d’un État à conduire des réformes. L’instauration du climat de confiance dans un Etat ne se décrète pas ; elle se construit progressivement grâce à des institutions stables, à la prévisibilité des règles, à un dialogue économique et social effectif, à une vision stratégique de long terme et à une gouvernance fondée sur la transparence, la responsabilité et l’État de droit.
Les développements qui suivent défendent ainsi une idée simple : la réalisation effective des droits économiques et sociaux dépend certes des performances économiques, mais celles-ci reposent elles-mêmes sur la confiance, laquelle ne peut durablement s’établir sans État de droit, sans bonne gouvernance et sans respect des droits humains. Loin de s’opposer, ces trois dimensions se renforcent mutuellement. C’est de leur interaction que dépend la capacité d’une société à construire un développement économique durable, inclusif et respectueux de la dignité humaine.
II. La dégradation des droits économiques et sociaux
La crise économique ne peut être réduite à une succession de statistiques. Elle se traduit avant tout par une détérioration concrète des conditions de vie de millions de Tunisiennes et de Tunisiens. Les déséquilibres macroéconomiques observés depuis 2021 se répercutent désormais directement sur l’exercice des droits économiques et sociaux, en particulier le droit à un niveau de vie digne, à l’alimentation, à l’eau, à la santé, à l’énergie et à l’emploi.
Consacrés notamment par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), ces droits imposent aux États l’obligation de mobiliser le maximum de leurs ressources disponibles afin d’en assurer la réalisation progressive et d’éviter toute régression injustifiée.
L’évolution de ces indicateurs met en évidence un changement de nature de la crise. En 2021, les difficultés étaient principalement perçues à travers les déséquilibres des finances publiques et les tensions macroéconomiques. En 2026, elles affectent directement le quotidien des citoyen-ne-s. La crise n’est plus seulement celle des comptes publics ; elle est devenue celle du pouvoir d’achat, de l’accès aux services essentiels et de la satisfaction des besoins fondamentaux.
L’inflation persistante des dernières années a profondément érodé le pouvoir d’achat des ménages. Les dépenses consacrées à l’alimentation, au logement et à l’énergie absorbent une part croissante des revenus, tandis que leur progression demeure insuffisante pour compenser l’augmentation du coût de la vie. Les hausses particulièrement marquées des prix des produits alimentaires de base touchent en premier lieu les ménages les plus modestes, mais fragilisent également une classe moyenne longtemps considérée comme un facteur de stabilité économique et sociale.
À cette perte de pouvoir d’achat s’ajoutent des pénuries récurrentes de produits de première nécessité. Selon les périodes, le sucre, le café, le lait et ses dérivés, le riz, les pâtes, certaines huiles alimentaires ou encore des médicaments essentiels sont devenus difficilement accessibles. Ces ruptures d’approvisionnement, parfois prolongées, ne constituent pas seulement des dysfonctionnements économiques ; elles affectent directement les conditions d’exercice des droits fondamentaux et modifient profondément le quotidien des citoyen-ne-s.
Les difficultés touchent également les services publics essentiels. Les restrictions de distribution d’eau potable, devenues récurrentes sur l’ensemble des régions du pays, sous l’effet conjugué du stress hydrique et des difficultés d’exploitation des infrastructures, portent atteinte au droit à l’eau. Les récents épisodes de délestage électrique, particulièrement lors des périodes de forte consommation estivale, ont occasionné de lourdes pertes financières et ont perturbé non seulement la vie quotidienne des ménages mais également l’activité des petits commerçants des entreprises et des services publics.
Le secteur de la santé illustre lui aussi les effets de ces déséquilibres. Les difficultés financières de la Pharmacie centrale ont entraîné des ruptures d’approvisionnement concernant plusieurs centaines de médicaments, affectant plus particulièrement les personnes atteintes de maladies chroniques et renforçant les inégalités d’accès aux soins.
Ainsi, la dégradation des droits économiques et sociaux apparaît comme la manifestation la plus visible d’une crise économique devenue systémique. Derrière les indicateurs sociaux se dessinent des déséquilibres macroéconomiques profonds qui fragilisent progressivement les capacités d’intervention de l’État, alimentent un sentiment croissant d’insécurité économique et contribuent à l’érosion de la confiance des citoyen-ne-s envers les institutions publiques.
Ces évolutions invitent à dépasser le constat social pour en analyser les causes économiques. La dégradation des droits économiques et sociaux ne peut en effet être pleinement comprise sans examiner l’évolution des principaux équilibres macroéconomiques qui la sous-tendent.
III. L’accentuation des déséquilibres macroéconomiques
La dégradation des droits économiques et sociaux s’inscrit dans un contexte de déséquilibres macroéconomiques persistants qui limitent progressivement la capacité de l’État à assurer ses fonctions économiques et sociales. Si les indicateurs sociaux traduisent les effets de la crise, les principaux agrégats macroéconomiques permettent d’en mesurer les causes économiques et l’ampleur.
Tableau 2. Évolution des principaux indicateurs macroéconomiques (2021-2026)
| Indicateur macroéconomique | Situation en 2021 | Situation en 2026 |
| PIB National (Nominal)[3] | 46,68 Mds $ | 45,20 Mds $ |
| Croissance réelle du PIB[4] | +4,7 % | +2,5 % |
| Taux d’endettement public | 79,9 % du PIB | 84,9 % du PIB |
| Part de la dette intérieure | 37,0 % du total | 74,8 % du total (63,5 Mds $) |
| Part de la dette extérieure | 63,0 % du total | 25,2 % du total (21,4 Mds $) |
| Déficit budgétaire annuel | -3,4 % du PIB | -7,4 % du PIB |
| Réserves nettes en devises | 130 jours | 90 jours d’importation (7,2 Mds $) |
| IDE : Secteur Énergie | 142 M $ | 181 M $ |
| IDE : Hors Énergie (Industrie/Services) | 463 M $ | 297 M $ (Chute de 35 %) |
| Production de Phosphate | 3,7 millions de tonnes | 4,5 millions de tonnes |
| Production de Pétrole[5] | 38 000 barils/jour | < 30 000 barils/jour |
Sources : Banque Centrale de Tunisie, FMI, Ministère Tunisien de l’énergie, FIPA, compilation de l’auteure
L’évolution simultanée de ces indicateurs révèle un affaiblissement progressif des principes fondamentaux de l’économie tunisienne. Pris ensemble, ils traduisent une réduction des marges de manœuvre financières de l’Etat et une capacité moindre à soutenir durablement la croissance et les politiques sociales.
3.1. Une croissance économique insuffisante
Après le rebond enregistré à la sortie de la pandémie, la croissance économique s’est progressivement essoufflée pour retrouver un rythme insuffisant au regard des besoins du pays. Un tel niveau de croissance ne permet ni de réduire durablement le chômage, ni de créer des emplois de qualité, ni de générer les ressources nécessaires au financement des politiques publiques.
Cette faiblesse s’explique notamment par la stagnation de l’investissement privé, le recul de l’investissement public sous l’effet des contraintes budgétaires, ainsi que par un environnement économique marqué par de fortes incertitudes. Les principales institutions financières internationales soulignent d’ailleurs que les perspectives de croissance demeurent limitées en l’absence de réformes structurelles concernant les entreprises publiques, le climat des affaires, la gouvernance économique et les finances publiques.
La faiblesse de la croissance entretient ainsi un cercle vicieux : elle réduit les recettes fiscales, limite les capacités d’investissement de l’État et freine, en retour, les perspectives de reprise économique.
3.2. Une dette publique de plus en plus contraignante
L’évolution de la dette publique illustre les marges de manœuvre financières de plus en plus limitées de l’État. Si le remboursement de l’Eurobond intervenu en juillet 2026 a permis d’éviter un défaut de paiement, il s’est traduit par une diminution sensible des réserves en devises de la Banque centrale.
Parallèlement, la structure même de la dette s’est profondément modifiée. La part croissante du financement intérieur traduit les difficultés d’accès aux marchés financiers internationaux mais mobilise également une part importante des ressources du système bancaire national. Ce phénomène réduit les capacités de financement des entreprises privées, limite l’investissement productif et exerce un effet d’éviction sur l’économie.
3.3. Un investissement insuffisant pour soutenir la croissance
L’investissement demeure l’un des principaux points faibles de l’économie tunisienne. Les investissements directs étrangers restent inférieurs aux besoins du pays et demeurent concentrés dans un nombre limité de secteurs, principalement l’industrie manufacturière, l’énergie et certains services.
Au-delà de leur faible volume, les IDE[6] peinent à générer des projets structurants susceptibles de transformer durablement le tissu productif et de créer des emplois à forte valeur ajoutée. Plusieurs investisseurs mettent en avant le manque de visibilité économique, l’instabilité réglementaire et les interrogations relatives à la sécurité juridique comme autant de facteurs expliquant cette prudence. Ces éléments seront analysés plus en détail dans la quatrième partie consacrée à la gouvernance.
3.4. Des réserves de change sous pression
Les réserves en devises constituent un indicateur essentiel de la résilience financière d’un pays. Leur diminution progressive réduit la capacité de la Tunisie à faire face à ses engagements extérieurs, à financer ses importations stratégiques et à absorber d’éventuels chocs internationaux.
Cette situation résulte à la fois de l’alourdissement du service de la dette, de la dépendance énergétique, de la faiblesse des exportations de certains secteurs traditionnels et de la modestie des flux d’investissements étrangers.
3.5. Une crise énergétique devenue structurelle
Le secteur énergétique est aujourd’hui l’une des principales sources de vulnérabilité économique. La production nationale d’hydrocarbures poursuit son déclin depuis plusieurs années, tandis que la demande intérieure continue d’augmenter. Cette évolution accroît la dépendance aux importations, alourdit la facture énergétique et accentue les besoins en devises.
Dans le même temps, les difficultés financières des entreprises publiques du secteur, notamment la STEG[7], limitent les investissements nécessaires à la modernisation des infrastructures de production et de distribution. Les épisodes récents de délestage électrique illustrent les tensions croissantes entre une demande en hausse, des capacités de production limitées et des réseaux vieillissants. Au-delà de leurs conséquences sur les ménages, ces difficultés affectent directement la compétitivité des entreprises et la continuité de l’activité économique.
3.6. Un stress hydrique devenu un risque économique majeur
La Tunisie est confrontée à une crise hydrique dont les conséquences dépassent désormais la seule question environnementale. Les épisodes répétés de sécheresse, la surexploitation des nappes phréatiques, les pertes importantes sur les réseaux de distribution et le retard des investissements dans les infrastructures hydrauliques ont conduit à une dégradation durable de la disponibilité de la ressource.
Les restrictions de consommation et les interruptions régulières de la distribution d’eau affectent directement les ménages, mais également l’agriculture, la sécurité alimentaire, le tourisme et plusieurs secteurs industriels fortement consommateurs d’eau. Le stress hydrique apparaît ainsi comme un facteur de vulnérabilité économique majeur, dont les effets sont appelés à s’intensifier sous l’effet du changement climatique.
Pris dans leur ensemble, ces déséquilibres traduisent l’affaiblissement progressif des fondamentaux de l’économie tunisienne. Ils permettent de mesurer l’ampleur de la crise, mais n’en expliquent pas, à eux seuls, les causes profondes. Les chocs internationaux et les contraintes structurelles ont incontestablement joué un rôle déterminant. Toutefois, leur impact a été amplifié par plusieurs facteurs de gouvernance qui ont progressivement affaibli la confiance des acteurs économiques, réduit la capacité de l’État à conduire les réformes et limité les possibilités de redressement. C’est à l’analyse de ces facteurs qu’est consacrée la partie suivante.
IV. Les facteurs de gouvernance : une crise de la confiance
Les sections précédentes ont montré que la dégradation des droits économiques et sociaux observée entre 2021 et 2026 s’inscrit dans un contexte d’aggravation continue des déséquilibres macroéconomiques. Cette évolution ne peut toutefois être expliquée par une cause unique. La Tunisie a été confrontée à une succession de chocs exogènes – les conséquences de la pandémie de Covid-19, le génocide à Gaza qui, a embrasé une grande partie du monde et remodelé en profondeur les équilibres tant géopolitiques qu’économiques de la région, les répercussions de la guerre en Ukraine, la crise énergétique mondiale, les tensions inflationnistes internationales ainsi que le ralentissement de l’économie mondiale – qui ont affecté l’ensemble des économies, en particulier les plus vulnérables. À ces facteurs se sont ajoutées des contraintes structurelles anciennes, notamment le stress hydrique, le recul de la production de phosphate et des hydrocarbures ainsi que des déséquilibres économiques accumulés depuis plusieurs décennies.
Ces éléments expliquent une part importante des difficultés économiques actuelles. Ils ne permettent cependant pas de comprendre pourquoi la Tunisie a rencontré davantage de difficultés que d’autres économies comparables pour absorber ces chocs, restaurer la confiance des acteurs économiques et engager les réformes susceptibles d’en limiter les effets. La présente analyse défend l’idée que la qualité de la gouvernance constitue une variable explicative essentielle de cette évolution.
Les facteurs de gouvernance n’ont pas constitué de simples phénomènes concomitants à la crise. En affaiblissant progressivement la confiance, ils ont amplifié les effets des chocs économiques, réduit les capacités d’adaptation de l’économie tunisienne et limité les possibilités de reprise. Or, en économie, la confiance représente un actif immatériel fondamental. Elle influence les décisions d’investissement, les stratégies des entreprises, les comportements d’épargne et de consommation, le coût du financement ainsi que la crédibilité des politiques publiques. Elle conditionne également la capacité d’un État à mobiliser durablement ses partenaires internationaux et à conduire les réformes nécessaires au développement.
Les développements qui suivent mettent en évidence cinq facteurs de gouvernance qui ont contribué à cette érosion progressive de la confiance : l’instabilité institutionnelle, la fragilisation de la sécurité juridique, l’affaiblissement- voire l’inexistence- du dialogue économique et social, les tensions avec les partenaires internationaux sur fond d’une approche dogmatique de la politique économique, ainsi que l’absence d’une vision stratégique de long terme. Pris ensemble, ces facteurs ont contribué à transformer une crise économique en une crise de confiance dont les conséquences se mesurent aujourd’hui tant sur les performances économiques que sur l’exercice effectif des droits économiques et sociaux.
4.1. Une instabilité institutionnelle incompatible avec les réformes de long terme
La stabilité des institutions constitue l’une des conditions essentielles de la continuité de l’action publique. Les grandes réformes économiques – qu’elles concernent les finances publiques, la fiscalité, les entreprises publiques, la politique énergétique ou la politique agricole – nécessitent plusieurs années pour être conçues, mises en œuvre et produire leurs effets. Elles supposent également une continuité politique et administrative permettant d’assurer le suivi des politiques engagées.
Depuis le 25 juillet 2021, la Tunisie a connu une succession rapide de chefs du gouvernement[8]. En moins de cinq années, cinq chefs de gouvernement se sont ainsi succédé, auxquels se sont ajoutés plusieurs remaniements ministériels.
Cette instabilité a particulièrement affecté les ministères directement chargés de la conduite des politiques économiques. Les portefeuilles des Finances, de l’Économie et de la Planification, de l’Agriculture, du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie ont changé de titulaires à plusieurs reprises, certains connaissant quatre à cinq ministres successifs en quelques années. À ces changements se sont parfois ajoutées des périodes d’intérim, compliquant davantage la continuité de l’action publique.
Cette instabilité ne s’est pas limitée au niveau politique. Elle a également concerné l’administration. Plusieurs vagues de nominations ont conduit au remplacement de dizaines de gouverneurs, de nombreux présidents-directeurs généraux d’entreprises publiques, de directeurs généraux d’établissements publics et de hauts responsables administratifs. Cette fréquence exceptionnelle a fragilisé la mémoire institutionnelle, ralenti l’exécution des politiques publiques et renforcé une culture administrative davantage tournée vers la gestion du risque que vers l’initiative.
Pour les investisseurs comme pour les partenaires économiques, cette instabilité institutionnelle réduit la prévisibilité de l’action publique. Elle entretient des interrogations sur la continuité des politiques économiques et affaiblit progressivement la confiance dans la capacité de l’État à conduire des réformes dont les effets ne peuvent se mesurer qu’à moyen et long terme.
4.2. Une sécurité juridique fragilisée et un climat des affaires dégradé
L’investissement repose autant sur les perspectives économiques que sur la confiance dans les institutions. Celle-ci suppose un cadre juridique stable, des règles prévisibles et des procédures administratives suffisamment lisibles pour permettre aux acteurs économiques de prendre des décisions d’investissement sur plusieurs années.
Depuis 2021, plusieurs chefs d’entreprise, anciens ministres, hauts responsables administratifs, magistrats et autres personnalités publiques ont fait l’objet de poursuites judiciaires, de mesures conservatoires ou d’enquêtes. Au-delà. des décisions judiciaires elles-mêmes, c’est leur prévisibilité, leur cohérence et les garanties entourant l’indépendance de la justice qui conditionnent la confiance des acteurs économiques La lutte contre la corruption et l’obligation de rendre des comptes constituent naturellement des exigences fondamentales de l’État de droit. Toutefois, lorsque les procédures apparaissent insuffisamment prévisibles et transparentes ou s’inscrivent dans un contexte institutionnel perçu comme instable, elles peuvent également contribuer à accroître le sentiment d’incertitude économique.
À cette perception se sont ajoutées des évolutions fréquentes du cadre réglementaire et fiscal, ainsi que plusieurs réformes ayant suscité des interrogations parmi les acteurs économiques quant à leur mise en œuvre et à leur stabilité dans le temps. Or, dans une économie ouverte, la décision d’investir dépend non seulement de la rentabilité attendue d’un projet, mais également de la capacité des investisseurs à anticiper l’évolution des règles qui encadreront leur activité.
La sécurité juridique ne protège pas uniquement les investisseurs ; elle constitue également une garantie de bonne gouvernance. Elle favorise l’allocation efficace des ressources, réduit le coût du risque, améliore l’accès au financement et renforce la crédibilité de l’action publique. À l’inverse, lorsque les règles apparaissent changeantes, difficilement prévisibles ou inégalement appliquées, les décisions d’investissement sont souvent différées, les projets les plus risqués sont abandonnés et les capitaux se dirigent vers des environnements jugés plus stables.
Cette érosion progressive de la confiance contribue à expliquer, au moins en partie, la faiblesse persistante de l’investissement privé observée au cours des dernières années. Elle rappelle que la sécurité juridique constitue non seulement un principe de l’État de droit, mais également un déterminant essentiel de la croissance économique et, à terme, de la capacité de l’État à garantir les droits économiques et sociaux.
4.3. L’affaiblissement du dialogue économique et social
La confiance ne repose pas uniquement sur la stabilité des institutions et la prévisibilité des règles. Elle dépend également de la capacité des pouvoirs publics à construire des compromis durables avec les différents acteurs économiques et sociaux. Dans la plupart des économies, les réformes les plus sensibles – qu’il s’agisse des entreprises publiques, des retraites, de la compensation, de la fiscalité ou du marché du travail – ne peuvent être mises en œuvre durablement sans un dialogue structuré entre l’État, les organisations syndicales, les représentants des employeurs et, plus largement, les composantes de la société civile.
En Tunisie, ce dialogue a longtemps constitué l’une des caractéristiques ainsi que l’une des forces de la gouvernance économique. Malgré ses limites, il permettait de rechercher des compromis sur des réformes souvent complexes et de renforcer leur acceptabilité sociale. Depuis 2021, cette dynamique s’est progressivement réduite à sa plus simple expression. Les espaces institutionnalisés de concertation se sont raréfiés et les échanges entre les autorités publiques, les partenaires sociaux et les organisations représentatives du secteur privé se sont considérablement réduits, voire complètement disparus. Le modèle de gouvernance mis en place depuis 2021 repose sur une forte centralisation du pouvoir, excluant délibérément les corps intermédiaires qui assuraient autrefois la médiation sociale. Le dialogue tripartite traditionnel entre le gouvernement, la puissante centrale syndicale (UGTT) et l’organisation patronale (UTICA) n’existe plus. Bien plus, un ensemble de mesures ont été mises en place pour affaiblir l’UGTT –le plus puissant acteur politique historique- et la dénuer du fondement de ses prérogatives syndicales au profit du pouvoir en place. Ainsi par exemple, la loi des finances de 2025[9] stipule : « Sont augmentés les traitements et les salaires dans les secteurs public et privé au titre des années 2026, 2027 et 2028.Cette augmentation s’applique aux pensions des retraités. L’augmentation des traitements, des salaires et des pensions des retraités est fixée par décret. »
C’est donc bien le décret, et non la négociation collective ou une nouvelle loi, qui fixe les augmentations salariales pour trois années successives. Ce mécanisme constitue un changement majeur : il revient à écarter, ou à tout le moins à marginaliser, les mécanismes de négociation collective prévus par le Code du travail, ainsi que tout un système de relations professionnelles, de conventions collectives et d’acquis sociaux construit progressivement, au fil des négociations et des rapports de force sociaux, depuis l’indépendance.
Cette évolution a rendu plus difficile l’émergence de compromis sur plusieurs réformes majeures, notamment celles concernant les entreprises publiques, les subventions, les retraites ou les finances publiques.
Le recul du dialogue a également concerné les organisations professionnelles, les centres de recherche, les universitaires et les organisations de la société civile, dont les analyses et recommandations sont ignorés, voire criminalisés. Leurs rapports d’alerte sont perçus comme des manœuvres de déstabilisation politique plutôt que comme des contributions à l’intérêt public. Or, la qualité des politiques économiques dépend aussi de leur capacité à mobiliser des expertises diverses, à confronter les points de vue et à anticiper les effets potentiellement indésirables des réformes envisagées.
L’affaiblissement du dialogue produit ainsi un double effet. Il complique, d’une part, la mise en œuvre des réformes économiques en réduisant leur acceptabilité sociale. Il contribue, d’autre part, à alimenter un sentiment d’exclusion chez de nombreux acteurs économiques et sociaux, qui peuvent avoir le sentiment de ne plus être associés aux décisions affectant directement leur activité ou leurs conditions de vie. Cette évolution fragilise progressivement la confiance, pourtant indispensable à la réussite des transformations économiques de long terme.
4.4. Une conception de la souveraineté aux conséquences économiques croissantes
La quatrième évolution concerne la manière dont la politique économique s’est progressivement articulée autour d’une conception de plus en plus affirmée de la souveraineté nationale. Depuis 2021, les autorités tunisiennes ont fait du refus des « injonctions extérieures » et de la réaffirmation de l’autonomie décisionnelle un élément central de leur discours politique. Ce positionnement ne s’est pas limité aux questions économiques : il a également été invoqué pour répondre aux critiques formulées par plusieurs partenaires internationaux concernant l’évolution de l’État de droit, l’indépendance de la justice, les arrestations de responsables politiques, les restrictions des libertés publiques ou encore les discours visant les migrants originaires d’Afrique subsaharienne.
Le principe de souveraineté constitue évidemment un fondement du droit international et un attribut essentiel de tout État. Toutefois, lorsqu’il est systématiquement mobilisé pour écarter les préoccupations exprimées par les partenaires internationaux en matière de gouvernance démocratique, de droits humains ou de réformes économiques, il peut progressivement transformer le dialogue en rapport de défiance. Dans un contexte de forte dépendance financière et commerciale, cette évolution n’est pas sans conséquences économiques.
L’exemple le plus significatif concerne les négociations engagées avec le Fonds monétaire international. Alors qu’un accord au niveau des services avait été conclu à l’automne 2022 pour un programme d’environ 1,9 milliard de dollars, celui-ci n’a finalement jamais été approuvé. Les autorités tunisiennes ont rejeté plusieurs réformes associées au programme, les présentant comme incompatibles avec les choix souverains du pays.
Au-delà de la perte du financement lui-même, l’absence d’accord avec le FMI a eu des conséquences plus larges. Dans les économies émergentes, un programme soutenu par le Fonds constitue généralement un signal de crédibilité susceptible de faciliter l’accès aux marchés financiers internationaux, de rassurer les autres bailleurs de fonds et d’améliorer la perception du risque souverain. Son absence a contribué à accroître les difficultés d’accès aux financements extérieurs et à renforcer la dépendance vis-à-vis des ressources internes, dans un contexte où les marges budgétaires étaient déjà fortement contraintes.
Les relations avec l’Union européenne, premier partenaire commercial et financier de la Tunisie, ont, elles aussi, connu une dégradation progressive du climat de confiance. Aux divergences sur les politiques migratoires se sont ajoutées les préoccupations exprimées par les institutions européennes et plusieurs États membres concernant le recul de l’État de droit, les poursuites engagées contre des opposants politiques, des magistrats, des journalistes et des acteurs de la société civile, ainsi que les atteintes aux libertés fondamentales. Dans ce contexte, la décision des autorités tunisiennes de retourner à l’Union européenne une enveloppe de 60 millions d’euros déjà versée, au motif que les conditions qui l’accompagnaient étaient incompatibles avec la souveraineté nationale, a constitué un geste politique particulièrement symbolique. Si cette décision visait à réaffirmer l’indépendance des choix nationaux, elle a également été interprétée comme le signe d’une relation devenue plus conflictuelle avec le principal partenaire économique du pays. Au-delà de sa portée budgétaire limitée, cette décision a été perçue comme un signal politique illustrant la primauté accordée au registre de la souveraineté sur la recherche d’un compromis avec les partenaires internationaux.
Le remboursement, en juillet 2026, de l’Eurobond de 700 millions d’euros illustre lui aussi les arbitrages auxquels les autorités ont été confrontées. Cette opération a permis à la Tunisie d’honorer ses engagements internationaux et d’éviter un défaut de paiement, préservant ainsi sa crédibilité financière. Elle s’est néanmoins traduite par une diminution significative des réserves en devises de la Banque centrale, réduisant temporairement les marges de manœuvre du pays face à d’éventuels chocs extérieurs.
Pris dans leur ensemble, ces différents épisodes témoignent d’une évolution plus profonde : la montée d’une approche davantage fondée sur l’affirmation politique de la souveraineté que sur la recherche d’un équilibre entre autonomie nationale, coopération internationale et crédibilité économique. Or, pour une économie ouverte confrontée à d’importants besoins de financement, la souveraineté ne saurait être envisagée indépendamment de la confiance qu’inspirent les institutions, les politiques publiques et le respect des engagements internationaux.
L’enjeu n’est donc pas d’opposer souveraineté et coopération internationale. Il consiste à reconnaître que la souveraineté économique se renforce lorsqu’elle repose sur des institutions crédibles, un État de droit effectif et des relations de confiance avec les partenaires internationaux. À l’inverse, lorsque la souveraineté est perçue comme un argument permettant d’écarter toute critique ou toute coopération, elle risque paradoxalement d’affaiblir les capacités mêmes de l’État à financer son développement et à protéger durablement les droits économiques et sociaux de sa population.
4.5. L’absence d’une vision stratégique de long terme
Au-delà de l’instabilité institutionnelle, de la fragilisation de la sécurité juridique, de l’affaiblissement du dialogue économique et social et des tensions avec les partenaires internationaux, une autre question se pose : quelle trajectoire économique la Tunisie cherche-t-elle à construire à moyen et long terme ? La multiplication de mesures destinées à répondre à des contraintes immédiates ne permet pas toujours d’identifier une stratégie d’ensemble donnant une direction claire aux politiques économiques et sociales.
Cette question est essentielle car une politique économique ne peut se réduire à la gestion successive des urgences. Les choix opérés aujourd’hui en matière de dette, de fiscalité, d’investissement, d’énergie, de politique industrielle, de change ou de commerce extérieur produisent des effets qui se prolongent bien au-delà du cycle budgétaire. Une décision peut ainsi contribuer à résoudre une contrainte à court terme tout en créant, si elle n’est pas intégrée dans une stratégie cohérente, de nouvelles contraintes à moyen ou long terme.
Cette conception rejoint l’approche développée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en matière de Strategic Foresight, ou prospective stratégique. L’OCDE[10] définit celle-ci comme une approche structurée et systématique permettant d’explorer plusieurs futurs plausibles afin de mieux anticiper les changements et de préparer les décisions publiques. Elle souligne qu’il ne s’agit pas de prédire un avenir unique, mais d’examiner différents futurs possibles, leurs risques et leurs opportunités, afin d’éclairer les décisions prises dans le présent.
Cette approche implique également d’intégrer le long terme dans les décisions actuelles et de tester la robustesse des politiques face à différents scénarios. L’OCDE[11] souligne notamment que la prospective stratégique peut contribuer à identifier les conséquences futures de décisions présentes, à renforcer la cohérence des politiques publiques et à rendre les stratégies plus résilientes face à l’incertitude.
À l’aune de cette définition, une stratégie économique de long terme ne consiste donc pas simplement à fixer des objectifs généraux. Elle suppose de définir une trajectoire cohérente, d’identifier les arbitrages nécessaires et d’assurer la compatibilité entre les différentes politiques publiques : finances publiques, politique monétaire, fiscalité, investissement, énergie, agriculture, commerce extérieur, protection sociale et transition environnementale.
Or, plusieurs décisions prises ou orientations adoptées depuis 2021 peuvent être analysées sous cet angle comme privilégiant la réponse à des contraintes immédiates sans toujours être accompagnées d’une stratégie permettant d’en maîtriser les conséquences à plus long terme.
Le changement de structure de la dette publique en constitue une première illustration. Le recours accru au financement intérieur a permis à l’État de répondre à court terme à ses besoins de financement dans un contexte de difficultés d’accès aux marchés internationaux. Mais cette évolution accroît également la mobilisation des ressources du système bancaire au profit du financement public et peut réduire les ressources disponibles pour le financement des entreprises. Une réponse efficace à une contrainte immédiate peut ainsi produire, à terme, un effet d’éviction susceptible de peser sur l’investissement privé et la croissance.
L’instabilité du cadre fiscal constitue une deuxième illustration. La recherche de recettes supplémentaires peut répondre à une contrainte budgétaire immédiate. Mais lorsque les règles fiscales sont fréquemment modifiées ou deviennent difficiles à anticiper, elles augmentent l’incertitude supportée par les entreprises et les investisseurs. Le problème n’est donc pas uniquement le niveau de la fiscalité, mais également sa prévisibilité et sa cohérence avec une stratégie d’investissement et de croissance de long terme.
La réforme du régime des chèques constitue une troisième illustration. La loi n° 2024-41 du 2 août 2024, modifiant et complétant certaines dispositions du Code de commerce relatives aux chèques, poursuivait notamment l’objectif de moderniser le système de paiement et de limiter les risques liés aux chèques sans provision. Toutefois, le chèque remplissait également, dans la pratique, une fonction importante de crédit commercial. Les effets de la réforme sur les relations entre entreprises, les délais de paiement et la trésorerie des petites et moyennes entreprises montrent ainsi qu’une réforme répondant à un objectif légitime doit également être évaluée à l’aune de ses effets économiques indirects et de long terme.
Le renforcement du contrôle de certaines importations constitue une quatrième illustration. La volonté de préserver les réserves en devises répond à une contrainte extérieure réelle. Cependant, lorsque les restrictions ou procédures supplémentaires affectent l’accès des entreprises aux intrants et aux équipements importés, elles peuvent également augmenter les coûts de production, perturber les chaînes d’approvisionnement et limiter la capacité productive. La question n’est donc pas seulement celle de la réduction immédiate de la demande de devises, mais celle de la compatibilité de ces mesures avec une stratégie visant à renforcer durablement la production et la compétitivité nationales.
La politique de change illustre enfin la difficulté de concilier stabilité à court terme et compétitivité à long terme. La préservation des réserves et la limitation des déséquilibres extérieurs constituent des objectifs légitimes. Mais une politique de change doit également être articulée avec les objectifs d’inflation, de compétitivité, d’investissement et de développement des exportations. L’enjeu est donc moins de privilégier un objectif au détriment des autres que de définir un cadre cohérent permettant d’arbitrer entre eux dans la durée.
Ces exemples ne signifient pas que chacune de ces mesures soit, en elle-même, nécessairement erronée. Ils montrent plutôt qu’une politique publique doit être évaluée non seulement à partir de son objectif immédiat, mais également de ses effets différés, de ses interactions avec les autres politiques publiques et de sa compatibilité avec une trajectoire économique de long terme.
C’est précisément ce que permet une approche stratégique : examiner les conséquences possibles d’une décision avant qu’elles ne se matérialisent, identifier les arbitrages entre objectifs et vérifier la cohérence des choix présents avec les objectifs de long terme. L’absence d’une telle perspective peut conduire à une succession de réponses ponctuelles aux contraintes économiques, sans que celles-ci ne s’inscrivent dans une trajectoire suffisamment lisible pour les citoyen-ne-s, les entreprises et les partenaires internationaux.
La question de la vision stratégique rejoint ainsi directement celle de la confiance. Les acteurs économiques n’ont pas seulement besoin de connaître les mesures prises aujourd’hui ; ils ont besoin de pouvoir anticiper, avec un degré raisonnable de confiance, l’environnement dans lequel ils exerceront leur activité demain. La prévisibilité des politiques publiques devient dès lors une composante essentielle de la confiance économique.
L’enjeu pour la Tunisie n’est donc pas de choisir entre souveraineté et ouverture, entre discipline budgétaire et investissement, ou entre stabilité à court terme et transformation structurelle. Il est de construire une stratégie permettant d’articuler ces objectifs dans le temps, de rendre explicites les arbitrages et de donner aux acteurs économiques et sociaux une visibilité suffisante sur la trajectoire du pays.
Une vision stratégique de long terme ne garantit pas l’absence de crises. Elle permet en revanche de mieux les anticiper, d’en répartir les coûts, d’adapter les politiques publiques et de préserver la capacité du pays à investir dans son avenir. C’est en cela qu’elle constitue non seulement un instrument de politique économique, mais également un instrument de restauration de la confiance.
V. Recommandations : reconstruire la confiance pour restaurer une trajectoire de développement durable
La crise économique et sociale que traverse aujourd’hui la Tunisie ne pourra être résolue par des ajustements budgétaires ou des mesures conjoncturelles isolées. Les analyses précédentes montrent qu’elle résulte de l’interaction entre des déséquilibres macroéconomiques, des contraintes structurelles et une crise de gouvernance ayant progressivement affaibli la confiance des citoyen-ne-s, des investisseurs et des partenaires internationaux. Les recommandations qui suivent s’inscrivent dans cette logique : elles visent avant tout à restaurer la confiance, condition indispensable au redressement économique et à la protection durable des droits économiques et sociaux.
5.1. Restaurer une vision stratégique de long terme
La première priorité consiste à définir une véritable stratégie nationale de développement, fondée sur des objectifs clairs, mesurables et partagés. Selon l’approche développée par l’OCDE en matière de Strategic Foresight, les politiques publiques devraient s’inscrire dans une perspective de long terme, garantissant la cohérence entre les politiques budgétaires, industrielles, agricoles, énergétiques, sociales et environnementales. Une telle vision permettrait de renforcer la prévisibilité de l’action publique et d’offrir aux investisseurs, aux entreprises et aux partenaires internationaux un cadre stable favorisant les décisions d’investissement.
5.2. Restaurer la confiance dans les institutions
Le rétablissement de la confiance suppose également le renforcement de l’État de droit. Cela implique de garantir pleinement l’indépendance de la justice, la stabilité des institutions, la sécurité juridique et la prévisibilité des normes applicables aux acteurs économiques. Une économie ne peut attirer durablement les investissements lorsque les règles apparaissent instables ou lorsque les institutions sont perçues comme insuffisamment indépendantes. La confiance institutionnelle constitue ainsi un véritable actif économique.
5.3. Réhabiliter le dialogue économique et social
Les réformes économiques les plus importantes ne peuvent produire des résultats durables sans adhésion collective. Il apparaît dès lors indispensable de renouer un dialogue structuré associant les partenaires sociaux, les organisations professionnelles, les collectivités territoriales, les universitaires et la société civile. Un tel dialogue ne constitue pas un frein aux réformes ; il en est souvent la condition de réussite en favorisant la recherche de compromis durables et en renforçant leur légitimité.
5.4. Relancer les réformes économiques dans une logique de confiance
Le redressement économique passe également par la mise en œuvre progressive de réformes structurelles longtemps différées : modernisation des entreprises publiques, réforme de la fiscalité, amélioration du climat des affaires, transition énergétique, sécurisation des ressources hydriques et soutien accru à l’investissement privé, à l’innovation et à l’entrepreneuriat. Ces réformes gagneraient toutefois à être conduites dans un cadre stable, transparent et prévisible, afin de restaurer durablement la confiance des acteurs économiques.
5.5. Placer les droits économiques et sociaux au cœur des politiques publiques
Enfin, les politiques de redressement ne pourront être pleinement efficaces que si elles demeurent compatibles avec la protection des droits économiques et sociaux. Les ajustements économiques doivent être accompagnés de mécanismes de protection des ménages les plus vulnérables, afin que les coûts des réformes ne se traduisent pas par une aggravation des inégalités. Le développement économique et les droits humains ne constituent pas deux objectifs concurrents ; ils se renforcent mutuellement lorsqu’ils sont intégrés dans une même stratégie de développement.
VI. Conclusion : le triptyque de la confiance — droits humains, État de droit et développement économique
L’expérience tunisienne rappelle une réalité fondamentale : il n’existe pas d’opposition entre les droits humains et le développement économique. Au contraire, ces deux dimensions se renforcent mutuellement. Une économie durablement performante est une économie capable de créer des opportunités, de réduire les vulnérabilités et de garantir progressivement les droits économiques et sociaux de ses citoyens.
Mais entre ces deux dimensions existe un troisième pilier essentiel, trop souvent sous-estimé: la confiance.
La confiance institutionnelle permet aux citoyens de croire dans la capacité de l’État à agir de manière équitable, transparente et prévisible.
La confiance économique permet aux entrepreneurs et aux investisseurs de prendre des risques, d’investir, d’innover et de créer des emplois.
La confiance sociale permet aux différentes composantes de la société d’accepter les transformations nécessaires et de construire les compromis indispensables aux réformes.
La confiance est le chainon manquant entre la gouvernance et les droits économiques et sociaux : elle transforme la qualité des institutions en investissement, l’investissement en croissance et la croissance en capacité effective de garantir les droits.
C’est pourquoi droits humains, État de droit et développement économique constituent un triptyque indissociable. L’État de droit garantit la sécurité juridique et la prévisibilité des règles ; la bonne gouvernance assure la transparence, la cohérence et la redevabilité de l’action publique ; les droits humains garantissent la dignité, la participation et l’inclusion nécessaires à un développement durable.
Lorsque ces trois piliers se renforcent mutuellement, la confiance progresse, les réformes deviennent possibles, l’investissement se développe et l’économie retrouve sa capacité à créer les ressources nécessaires à l’amélioration des conditions de vie.
À l’inverse, lorsque la confiance s’érode, les conséquences dépassent largement le champ institutionnel : elles affectent l’investissement, ralentissent la croissance, fragilisent la cohésion sociale et compromettent la réalisation effective des droits économiques et sociaux.
La Tunisie dispose pourtant d’atouts considérables : un capital humain reconnu, une position géographique stratégique, un tissu entrepreneurial dynamique, un potentiel important dans les domaines des énergies renouvelables, de l’innovation et des industries à forte valeur ajoutée. Ces atouts demeurent intacts. Leur pleine mobilisation suppose toutefois un changement profond de méthode et de gouvernance.
Le véritable défi de la Tunisie n’est pas seulement de surmonter une crise économique ; il est de reconstruire les conditions de la confiance sans lesquelles aucune stratégie de développement ne peut être durable. Cette confiance exige des institutions stables et responsables, une justice indépendante, garante de la sécurité juridique et de l’égalité devant la loi, une administration transparente et prévisible, ainsi qu’un espace public où les libertés d’expression, d’association et de participation peuvent pleinement s’exercer. Elle suppose également un dialogue ouvert avec les partenaires sociaux, le secteur privé, les collectivités territoriales et la société civile, afin que les grandes orientations économiques reposent sur une véritable démocratie participative plutôt que sur des décisions unilatérales.
La relance économique, le respect des droits humains et le renforcement de l’État de droit ne constituent pas des objectifs concurrents mais les composantes d’un même projet de société. C’est en réconciliant ces trois exigences que la Tunisie pourra restaurer durablement la confiance, mobiliser les investissements, renforcer sa résilience face aux crises futures et offrir à ses citoyens les conditions d’un développement inclusif, durable et respectueux de la dignité humaine.
[1] Arrow. K. (1972) Gifts and Exchanges, Philosophy and Public Affairs
[2] North, D. (1990, Institutions, Institutional Change an Economic Performance, Political Economy of Institutions and Decisions, Cambridge.
[4] Rapport annuel de la Banque Centrale de Tunisie (2025)
[5] Ministère Tunisien de l’Énergie
[6] IDE : Investissements Directs Etrangers
[7] STEG : Société Tunisienne d’Electricité et de Gaz
[8] Après le limogeage de Hichem Mechichi en juillet 2021, Najla Bouden a dirigé le gouvernement entre octobre 2021 et août 2023, avant d’être remplacée par Ahmed Hachani, lui-même remplacé en août 2024 par Kamel Madouri. En mars 2025, Sarra Zaâfrani Zenzri est devenue cheffe du gouvernement.
[9] JORT, Loi n° 2025-17 du 12 décembre 2025 portant loi de finances pour l’année 2026.