La grève générale observée le 18 juin 2026 par les avocats tunisiens a constitué bien davantage qu’un mouvement corporatiste. Par son ampleur exceptionnelle, elle a pris la dimension d’un véritable acte de résistance face à ce que le barreau considère comme la destruction méthodique des fondements de l’État de droit.
Le message porté par les avocats est sans ambiguïté : ce n’est plus seulement la profession qui est attaquée, c’est la justice elle-même.
Devant les palais de justice de Tunis, Sfax, Sousse, Kairouan et dans l’ensemble du pays, des centaines d’avocats en robe noire ont dénoncé la transformation progressive de l’institution judiciaire en un appareil soumis au pouvoir exécutif. Les slogans résumaient cette conviction : « Liberté ! Non à une justice sous instruction ! », « Non au retour de l’arbitraire ! », « Ministre de l’échec, démission ! ».
Ces mots traduisent un constat devenu largement partagé au sein du barreau : la justice tunisienne n’est plus perçue comme un pouvoir indépendant mais comme un instrument de gouvernement.
La réaction du ministère de la Justice a encore aggravé la crise. Plutôt que d’entendre les alertes lancées par l’une des plus anciennes institutions de défense des libertés du pays, la ministre a qualifié la grève d’« illégale », accusant les avocats de porter atteinte aux intérêts des justiciables. Les affiches officielles placardées dans plusieurs tribunaux appelant à la poursuite normale des audiences ont été ressenties comme une démonstration d’autorité et une tentative d’humilier publiquement le barreau.
Cette attitude illustre une logique désormais bien installée : toute contestation est délégitimée, toute critique est présentée comme une atteinte à l’État, toute opposition est traitée comme un acte de défiance envers les institutions.
Pourtant, les griefs formulés par l’Ordre des avocats dépassent très largement les revendications professionnelles. Ils concernent l’effondrement progressif des garanties d’un procès équitable, la multiplication des poursuites contre des avocats dans l’exercice de leur mission, le recours abusif à la détention provisoire, les pressions exercées contre la défense et l’effacement progressif du contradictoire dans les procédures sensibles.
Le barreau rappelle une évidence que le pouvoir semble vouloir oublier : sans défense indépendante, il n’existe ni justice indépendante, ni procès équitable, ni État de droit.
Élu bâtonnier en septembre 2025, Me Boubaker Bethabet a engagé l’Ordre des avocats dans une ligne de défense beaucoup plus offensive de l’État de droit. Considérant que l’indépendance de la justice est désormais gravement compromise, le barreau affirme qu’il lui appartient de s’opposer sans ambiguïté aux dérives autoritaires qui transforment progressivement la justice en instrument du pouvoir.
Cette mobilisation s’est traduite par un soutien constant à plusieurs de ses membres ainsi qu’à de nombreuses personnalités poursuivies dans des dossiers à forte dimension politique. L’Ordre est intervenu en faveur de l’ancien bâtonnier Chawki Tabib, de Me Ayachi Hammami, de Ahmed Néjib Chebbi et de nombreux autres détenus d’opinion ou responsables politiques issus d’horizons idéologiques très différents.
Ce choix est loin d’être anodin. En défendant indistinctement islamistes, démocrates, militants des droits humains, syndicalistes ou opposants laïques, le barreau rappelle que les garanties du procès équitable ne se divisent pas selon les opinions politiques. Elles constituent un droit universel consacré par la Constitution tunisienne, par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et par l’ensemble des engagements internationaux de la Tunisie.
Depuis le 25 juillet 2021, cette bataille s’inscrit dans un contexte plus large de démantèlement des contre-pouvoirs. Après la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, la révocation arbitraire de magistrats, la reprise en main du ministère public, la multiplication des procès politiques, l’utilisation extensive de la législation antiterroriste et des infractions de droit commun contre les opposants, le barreau apparaît aujourd’hui comme l’une des dernières institutions capables d’opposer une résistance organisée à la concentration des pouvoirs.
La portée de cette grève dépasse donc largement les intérêts de la profession. Elle constitue probablement l’un des derniers avertissements lancés par une institution historique avant que ne disparaisse définitivement l’indépendance de la justice tunisienne.
Lorsque des avocats déclarent aujourd’hui qu’« il n’y a plus de justice en Tunisie », ils ne dénoncent pas seulement des dysfonctionnements ou des excès ponctuels. Ils affirment que la justice a cessé d’être un pouvoir autonome pour devenir un instrument de la répression politique.
Dans toute société, lorsque les avocats descendent massivement dans la rue, c’est que les citoyens sont déjà en danger. Car lorsque ceux qui défendent les libertés doivent eux-mêmes défendre le droit d’exercer leur métier, ce n’est plus seulement le barreau qui est menacé : c’est l’ensemble de l’État de droit qui vacille.