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Saadia Mosbah : quand l’antiracisme devient un crime d’Etat

Le 23 juin 2026, la cinquième chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme près la Cour d’appel de Tunis a confirmé la condamnation de Saadia Mosbah à huit années d’emprisonnement et à une amende de plus de 120 000 dinars pour des accusations de blanchiment d’argent liées à la gestion de son association Mnemty. Cette décision ne constitue pas seulement un jugement d’une sévérité exceptionnelle. Elle marque une rupture profonde dans l’histoire récente de la Tunisie. En condamnant l’une des principales figures de la lutte contre le racisme, le pouvoir envoie un message clair : ce ne sont plus les discriminations qui sont combattues, mais celles et ceux qui les dénoncent. Ce verdict fait de Saadia Mosbah l’un des symboles les plus marquants de la criminalisation de la société civile et des défenseurs des droits humains dans la Tunisie de Kaïs Saïed.

Cette condamnation dépasse donc largement le destin personnel de la présidente de l’association Mnemty. Elle est devenue le symbole de la criminalisation de l’antiracisme, de la solidarité et, plus largement, de l’ensemble des défenseurs des droits humains.

D’une avancée historique à une régression sans précédent

L’ironie de l’histoire est particulièrement cruelle.

Pendant la transition démocratique née de la révolution de 2011, la Tunisie avait accompli une avancée majeure en matière de droits fondamentaux. Le 23 octobre 2018, l’Assemblée des représentants du peuple adoptait la loi organique n° 2018-50 relative à l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, première législation de ce type dans le monde arabe.

Cette loi constituait une rupture historique. Pour la première fois, le droit tunisien reconnaissait explicitement l’existence du racisme, définissait juridiquement les discriminations raciales, réprimait les actes et discours racistes par des sanctions pénales et imposait aux pouvoirs publics une politique de prévention, de protection des victimes et de sensibilisation. Son adoption fut saluée par les Nations unies, la Commission africaine des droits de l’homme et de nombreux partenaires internationaux comme l’un des plus importants acquis démocratiques de la transition tunisienne.

Cette victoire portait aussi le visage de Saadia Mosbah.

Femme noire, victime elle-même des discriminations qu’elle dénonçait, elle avait consacré des années à faire reconnaître une réalité que beaucoup préféraient nier : le racisme existe en Tunisie. Avec l’association Mnemty, elle avait accompagné des victimes, documenté les discriminations, sensibilisé l’opinion publique et contribué de manière décisive à l’élaboration de cette loi historique.

Huit ans plus tard, le contraste est saisissant.

L’une des principales artisanes de cette conquête démocratique est aujourd’hui condamnée à huit années d’emprisonnement.

Celle qui avait contribué à faire entrer la lutte contre le racisme dans le droit tunisien est désormais traitée comme une criminelle.

Le 23 février 2023 : le basculement

Ce renversement trouve son origine dans le discours prononcé par Kaïs Saïed le 21 février 2023 devant le Conseil de sécurité nationale.

En dénonçant un prétendu complot visant à modifier la composition démographique de la Tunisie par l’installation de migrants originaires d’Afrique subsaharienne, le chef de l’État reprend les ressorts de la théorie complotiste du « grand remplacement », popularisée par les mouvements d’extrême droite européens.

Il évoque des « hordes de migrants clandestins », accuse des parties étrangères de chercher à transformer l’identité du pays et laisse entendre que certaines associations tunisiennes participeraient à ce projet.

Ce discours constitue un véritable tournant.

En quelques jours, les agressions contre les migrants subsahariens se multiplient. Des milliers de personnes sont expulsées de leurs logements, perdent leur emploi, sont victimes de violences ou abandonnées dans des zones désertiques aux frontières du pays. Les insultes racistes deviennent banales. La haine, jusque-là marginale, trouve une caution politique au plus haut niveau de l’État.

Le racisme cesse d’être seulement un phénomène social : il devient un instrument de gouvernement.

Saadia Mosbah, une cible désignée

Dans ce nouveau contexte politique, Saadia Mosbah devient une cible évidente.

Parce qu’elle est noire. Parce qu’elle défend les migrants. Parce qu’elle incarne la loi de 2018 contre les discriminations raciales.

Parce qu’elle rappelle, par son engagement même, que le discours de haine porté au sommet de l’État est incompatible avec les principes d’égalité et de dignité consacrés par cette loi.

Mais Saadia Mosbah n’est pas une victime isolée. Son arrestation s’inscrit dans une offensive beaucoup plus large contre les associations et les militants qui, depuis des années, viennent en aide aux migrants d’Afrique subsaharienne et défendent leurs droits.

Après le discours présidentiel du 21 février 2023, les organisations de la société civile sont progressivement désignées comme les complices d’un prétendu projet de « changement de la composition démographique » de la Tunisie. Celles qui apportaient une assistance humanitaire, juridique ou médicale aux migrants deviennent, dans le discours officiel, des instruments de puissances étrangères. Les financements internationaux, longtemps considérés comme un levier du développement de la société civile tunisienne, sont soudainement présentés comme la preuve d’une entreprise de déstabilisation.

Cette campagne ne vise pas uniquement Mnemty. Le Conseil tunisien pour les réfugiés (CTR), Terre d’Asile Tunisie, partenaire de France Terre d’Asile, ainsi que plusieurs autres organisations engagées dans la protection des réfugiés et des migrants font l’objet de perquisitions, d’enquêtes financières, de gels d’activités ou de poursuites judiciaires. Plusieurs responsables associatifs sont convoqués, interrogés ou placés sous enquête pour blanchiment d’argent, financement étranger ou aide à l’immigration irrégulière. L’objectif apparaît clairement : faire de l’action humanitaire un objet de suspicion et dissuader toute forme de solidarité avec les migrants.

Le 6 mai 2024, cette stratégie franchit une nouvelle étape. À l’issue d’une réunion du Conseil de sécurité nationale, Kaïs Saïed accuse publiquement les associations de servir des agendas étrangers et reproche aux autorités compétentes de ne pas enquêter suffisamment sur leurs financements. Quelques heures plus tard seulement, le parquet ouvre une information judiciaire contre Mnemty. Le siège de l’association est perquisitionné et Saadia Mosbah est arrêtée dans la foulée. Une telle célérité, exceptionnelle dans la pratique judiciaire tunisienne, laisse difficilement croire à une simple coïncidence. Tout se passe comme si la décision politique avait précédé la décision judiciaire.

L’affaire ne s’arrête d’ailleurs pas à Saadia Mosbah. Son fils Farès Kablaoui, plusieurs membres de MnemtyGhofrane Benous, Zied Rouine, Amina Boukamcha et Hiba Abassi — sont également poursuivis dans ce dossier, même si certains bénéficieront par la suite d’un sursis ou d’un non-lieu partiel. Cette différence de traitement renforce l’impression que Saadia Mosbah constituait, dès l’origine, la véritable cible de cette procédure.

Les poursuites pour blanchiment d’argent apparaissent ainsi comme un instrument de répression politique davantage que comme la réponse à une véritable criminalité financière. Elles permettent de transformer des défenseurs des droits humains en délinquants de droit commun, de discréditer leur engagement et d’éviter que leur emprisonnement n’apparaisse pour ce qu’il est : une sanction infligée à une femme dont le principal « crime » est d’avoir défendu les plus vulnérables et refusé de se soumettre au discours officiel.

Criminaliser la solidarité

L’affaire Saadia Mosbah est ainsi devenue le symbole d’une politique plus générale : après avoir désigné les migrants subsahariens comme des ennemis de l’intérieur, le pouvoir s’en prend désormais à celles et ceux qui les défendent. En criminalisant la solidarité, il cherche à faire taire toute une société civile indépendante et à imposer un climat de peur où l’engagement humanitaire lui-même devient suspect.

Le véritable procès n’est pas celui d’une comptabilité associative.

Ce qui comparaît devant les tribunaux, ce n’est pas une gestion financière. C’est la solidarité elle-même.

À travers Saadia Mosbah, le pouvoir ne cherche pas seulement à condamner une militante. Il adresse un avertissement à l’ensemble de la société civile tunisienne. Le message est limpide : défendre les migrants, dénoncer le racisme, documenter les violations des droits humains, bénéficier de financements internationaux ou simplement exercer un regard critique sur les politiques publiques peut désormais conduire à une mise en examen, à une détention provisoire et à une lourde condamnation pénale.

L’objectif dépasse largement le cas de Mnemty. Il s’agit de dissuader toute initiative citoyenne indépendante et de transformer l’engagement associatif en activité à haut risque. La suspicion devient la règle ; la solidarité, un motif d’enquête ; les financements étrangers, pourtant strictement encadrés par la loi et longtemps encouragés dans le cadre de la coopération internationale, sont désormais présentés comme les preuves d’une trahison nationale.

Cette stratégie s’inscrit dans une évolution plus générale observée depuis le 25 juillet 2021. Après les partis politiques, les magistrats, les journalistes, les avocats et les syndicats, c’est désormais la société civile qui est directement visée. Les associations ne sont plus considérées comme des acteurs indispensables de la démocratie, mais comme des contre-pouvoirs qu’il convient de neutraliser.

Le choix du blanchiment d’argent n’est évidemment pas anodin. Cette qualification pénale, particulièrement infamante, permet de substituer à l’image d’une défenseure des droits humains celle d’une délinquante financière. Elle évite d’assumer ouvertement une répression politique tout en discréditant publiquement les personnes poursuivies. L’accusation devient ainsi une arme de délégitimation : on ne répond plus aux idées ni aux combats, on salit celles et ceux qui les portent.

La peine de huit années d’emprisonnement, confirmée en appel, prend alors tout son sens. Par son exceptionnelle sévérité, elle dépasse de loin le seul cadre de la répression judiciaire. Elle vise à produire un effet d’exemplarité, à installer la peur et à convaincre les autres acteurs associatifs que le prix de l’engagement peut être la prison. Dans un contexte où des dizaines de défenseurs des droits humains, d’avocats, de journalistes et de militants sont déjà poursuivis ou emprisonnés, la condamnation de Saadia Mosbah constitue un nouveau jalon dans la construction d’un État où le droit pénal devient un instrument de gouvernement.

Une responsabilité européenne

Cette évolution n’aurait sans doute pas atteint une telle ampleur sans la bienveillance, ou du moins l’extrême indulgence, des partenaires européens.

Depuis la signature du mémorandum d’entente entre l’Union européenne et la Tunisie en juillet 2023, les autorités tunisiennes occupent une place centrale dans la politique européenne d’externalisation du contrôle des frontières. En échange d’un soutien financier de plusieurs centaines de millions d’euros, Tunis s’est vu confier un rôle stratégique : empêcher les départs vers l’Europe et retenir sur son territoire les migrants en route vers le continent européen.

Cette priorité accordée au contrôle migratoire a profondément modifié le regard porté par plusieurs capitales européennes sur la situation des droits humains en Tunisie. Alors que les arrestations arbitraires, les procès politiques, les campagnes de haine contre les migrants et la répression de la société civile se multipliaient, les réactions officielles sont restées timides, souvent limitées à des déclarations de principe, sans véritable conséquence politique.

Ce silence n’est pas neutre. Il est interprété par les autorités tunisiennes comme un feu vert implicite. Tant que la Tunisie remplit son rôle de gardienne des frontières de l’Europe, la dégradation de l’État de droit semble reléguée au second plan. La défense des libertés fondamentales devient une variable d’ajustement des politiques migratoires.

L’affaire Saadia Mosbah illustre tragiquement cette contradiction. Celle qui est condamnée aujourd’hui est précisément une femme qui défendait les personnes les plus directement concernées par les accords migratoires entre Tunis et Bruxelles. En criminalisant son action, les autorités tunisiennes rendent plus difficile toute assistance indépendante aux migrants. Et en continuant de privilégier la coopération sécuritaire malgré cette dérive, les partenaires européens prennent le risque d’apparaître non seulement comme des témoins silencieux, mais aussi comme les bénéficiaires indirects d’une répression qui facilite la mise en œuvre de leur politique migratoire.

À force de faire de la Tunisie le rempart avancé de l’Europe contre les migrations, l’Union européenne a contribué à créer un contexte dans lequel les défenseurs des droits humains sont devenus des obstacles plutôt que des partenaires. Cette responsabilité politique et morale ne peut plus être éludée.

Le symbole d’une époque

L’affaire Saadia Mosbah résume à elle seule la trajectoire politique de la Tunisie depuis 2021.

En 2018, la transition démocratique faisait voter une loi historique contre les discriminations raciales.

En 2023, le plus haut sommet de l’État reprenait une rhétorique inspirée des théories xénophobes du « grand remplacement ».

En 2026, l’une des principales artisanes de cette loi est condamnée à huit années de prison.

Cette succession d’événements raconte bien davantage que le destin d’une militante. Elle illustre le passage d’une Tunisie qui aspirait à protéger les victimes de discrimination à une Tunisie où les défenseurs de l’égalité deviennent eux-mêmes les victimes de la répression.

Lorsque la lutte contre le racisme est criminalisée, lorsque la solidarité est assimilée à une menace pour la sécurité nationale et lorsque les défenseurs des droits humains sont poursuivis comme des criminels, ce n’est plus seulement une femme qui est jugée.

C’est l’héritage démocratique de la révolution tunisienne qui se retrouve dans le box des accusés.

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