La publication, le 3 mai 2026 — Journée mondiale de la liberté de la presse — du rapport annuel du Syndicat national des journalistes tunisiens sur l’état des libertés de la presse, intervient dans un contexte national particulièrement difficile, marqué par un recul préoccupant des libertés publiques et un rétrécissement croissant de l’espace public. L’importance de ce rapport ne réside donc pas seulement dans le fait qu’il documente les violations subies par les journalistes, mais aussi dans le fait qu’il offre, en profondeur, une image des transformations que connaît le régime en place depuis le 25 juillet 2021, ainsi que de son rapport à la liberté d’expression, au droit à la différence, à la critique et à la reddition des comptes.
Il est évident que la liberté de la presse ne concerne pas un secteur professionnel isolé que l’on pourrait dissocier du reste du système des droits et des libertés. Elle constitue, dans son essence même, un indicateur révélateur de l’état de l’ensemble de la société politique. Elle est souvent la première des libertés à se briser lorsque la vie publique commence à se refermer, car le coût du musellement de la presse est moindre que celui du musellement de toute la société, et parce que le contrôle de la circulation de l’information représente le moyen le plus efficace de contrôler l’ensemble de l’espace public.
Lorsqu’un journaliste est exposé à des menaces de poursuites judiciaires, à des pressions administratives ou à des restrictions dans l’accès à l’information, cela ne traduit pas seulement une crise professionnelle propre au secteur des médias, mais un déséquilibre plus profond touchant à la nature même des rapports entre le pouvoir et la société dans toutes ses composantes.
Le rapport acquiert une importance supplémentaire au regard de la forte dégradation du classement de la Tunisie dans l’Indice mondial de la liberté de la presse publié par l’organisation « Reporters sans frontières ». Alors que le pays occupait le 73e rang mondial en 2021, apparaissant comme l’une des exceptions relatives dans la région, la Tunisie a reculé à la 137e place mondiale en 2026. Ce recul ne saurait être réduit à des chiffres techniques ou à quelques incidents isolés : il reflète une trajectoire politique et juridique continue marquée par la contraction progressive des espaces de liberté, la montée des logiques de contrôle, de menace, de surveillance et des tentatives de maîtrise de l’espace public.
Dans ce contexte, le rapport du Syndicat dresse un tableau particulièrement sombre de la situation de la presse et des médias, en documentant les agressions, les poursuites judiciaires ainsi que les entraves administratives et de terrain visant les journalistes. Mais ce que révèle le rapport de plus inquiétant n’est pas seulement le nombre des violations, mais leur nature évolutive : les pressions ne s’exercent plus principalement à travers la censure directe ou l’interdiction explicite, comme dans les régimes autoritaires traditionnels ; elles passent de plus en plus par des instruments juridiques, judiciaires et administratifs répressifs, produisant un effet plus dangereux encore : la diffusion de la peur et l’élargissement de l’autocensure.
À cet égard, le rapport exprime une vive inquiétude face au recours croissant au décret-loi 54 et à d’autres textes à caractère répressif dans des affaires liées à la liberté d’expression et au travail journalistique. Au lieu d’être utilisés pour protéger les droits et garantir la liberté des médias, ces textes servent dans de nombreux cas d’outils de dissuasion, de pression et de réduction au silence des voix critiques, créant ainsi un climat qui pousse le journaliste à réfléchir aux conséquences judiciaires avant même de penser à publier une information. C’est là que réside le véritable danger : lorsque la censure cesse d’être un appareil extérieur pour devenir une peur intériorisée par le journaliste lui-même.
Le rapport attire également l’attention sur la détérioration progressive du droit d’accès à l’information, à travers le recul de la transparence, les difficultés croissantes d’accès aux données officielles et le refus d’un nombre toujours plus important d’institutions publiques de communiquer avec la presse. Cette situation ne constitue pas seulement un problème professionnel pour les journalistes ; elle porte atteinte au droit des citoyens à l’information, car l’absence de données fiables ouvre la voie aux rumeurs, à la désinformation et au monopole — malgré sa faiblesse — du récit officiel des événements.
Mais la crise, comme le montre le rapport, est plus profonde que de simples restrictions conjoncturelles : il s’agit d’une crise structurelle complexe qui frappe les fondements mêmes du secteur médiatique. D’une part, les entreprises de presse font face à une fragilité économique étouffante, en raison de la baisse des ressources publicitaires et de l’absence de politiques publiques claires de soutien à une presse indépendante et sérieuse. Beaucoup d’entre elles vivent ainsi au bord de la faillite ou sous la dépendance de sources de financement susceptibles d’affecter leur indépendance éditoriale.
D’autre part, la précarité de la situation professionnelle et sociale des journalistes ne cesse de s’aggraver : généralisation de l’emploi précaire, faiblesse des salaires, absence de stabilité professionnelle et insuffisance de la couverture sociale. Dans un tel contexte, parler d’un journalisme d’investigation solide ou d’une réelle indépendance éditoriale devient extrêmement difficile, voire impossible dans certains cas, car un journaliste menacé dans ses moyens de subsistance et sa stabilité professionnelle est davantage exposé aux pressions et plus vulnérable face aux injonctions politiques ou économiques.
À cela s’ajoutent l’érosion des mécanismes de régulation et de gouvernance des médias ainsi que le blocage des institutions garantes du pluralisme et de l’indépendance, ce qui accentue l’opacité juridique et institutionnelle et rend le secteur encore plus vulnérable aux interventions du pouvoir exécutif ou aux influences financières et politiques.
En définitive, ce que le rapport révèle de plus inquiétant, c’est que ce qui se passe ne semble pas relever de dysfonctionnements isolés ou d’une crise passagère, mais d’une transformation progressive de la nature même de l’espace public : d’un espace fondé sur le pluralisme et le débat ouvert vers un espace qui se referme chaque jour davantage, où la relation entre le pouvoir et les médias se redéfinit sur la base de la loyauté, du silence ou de la peur excessive.
C’est pourquoi ce rapport ne devrait pas être lu comme un simple document syndical ou professionnel, mais comme un document profondément politique et fondamentalement lié aux droits humains. Il alerte sur le fait que le recul de la liberté de la presse n’est pas seulement le problème des journalistes, mais le signe d’une crise plus large touchant l’avenir des libertés publiques et de la démocratie en Tunisie : lorsque la presse libre s’affaiblit, ce n’est pas seulement le journaliste qui perd, c’est la société tout entière qui se voit privée de l’un de ses principaux instruments de compréhension, de contrôle démocratique et de défense de la vérité