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Tunisie : un climat de répression croissante contre journalistes, opposants et société civile

Suspension de la LTDH pour un mois et pressions accrues sur les associations (FTDES, Al-Khat) ; le journaliste Zied Heni placé en détention rejoint Mourad Zghidi et Borhene Bessaies ; Jawhar Ben Mbarek au 28e jour de grève de la faim ; état de santé préoccupant de Chaïma Issa ; l’ex-bâtonnier Chawki Tabib incarcéré et Sihem Ben Sedrine menacée de détention ; Rached Ghannouchi, condamné à des peines cumulées de plusieurs décennies de prison et Khayem Turqui, également frappé par des peines très élevées

Ainsi va la Tunisie. Une dérive inquiétante et assumée se confirme jour après jour, marquée par la multiplication des poursuites judiciaires, la répression des voix critiques et la dégradation alarmante des conditions de détention de figures politiques, médiatiques et de la société civile.

Le 24 avril 2026, le journaliste Zied Heni a été placé en garde à vue pour 48 heures sur la base de l’article 86 du Code des télécommunications, pour avoir exprimé une opinion critique sur les réseaux sociaux concernant une décision judiciaire liée à l’affaire du journaliste Khalifa Guesmi. Ce texte, qui prévoit des peines allant jusqu’à deux ans de prison, est aujourd’hui détourné de son esprit pour criminaliser l’expression et faire taire les voix dissidentes.

Ce cas n’est ni isolé ni accidentel. Il s’inscrit dans une offensive plus large contre la liberté de la presse et les médias indépendants. Les journalistes Mourad Zghidi et Borhene Bessaies sont détenus depuis plus de 700 jours et continuent de faire l’objet de condamnations supplémentaires, dans un acharnement judiciaire manifeste. Dans le même temps, des médias indépendants, tels que Inkyfada, sont exposés à des menaces graves, allant jusqu’à leur possible dissolution.

La société civile est également ciblée. Des organisations comme Al-Khat et le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) subissent des pressions multiples — administratives, judiciaires et financières — dans une volonté évidente de les affaiblir. Le FTDES est particulièrement visé à travers le harcèlement de ses responsables. Quant à la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), elle fait face à une suspension de ses activités pour un mois, une mesure qui constitue une atteinte directe et grave à la liberté d’association.

Sur le plan politique et judiciaire, la logique de poursuite systématique se poursuit. Sihem Ben Sedrine, ancienne présidente de l’Instance Vérité et Dignité, fait l’objet d’un enchaînement de procédures depuis 2023 et se trouve aujourd’hui sous la menace d’une nouvelle incarcération. L’ancien bâtonnier Chawki Tabib a, quant à lui, été placé en détention en avril 2026, dans le cadre d’un processus marqué par la multiplication des dossiers à son encontre, traduisant une pression continue.

Parallèlement, la situation des détenus politiques atteint un niveau alarmant. Dans l’affaire dite de “complot contre la sûreté de l’État”, des condamnations extrêmement lourdes — jusqu’à 66 ans de prison — ont été prononcées au terme de procédures entachées de graves manquements aux garanties d’un procès équitable. Plusieurs figures politiques majeures ont été visées.

Rached Ghannouchi, président du mouvement Ennahdha et ancien président de l’Assemblée des représentants du peuple, est détenu depuis avril 2023 et fait l’objet d’une série de poursuites dans des dossiers multiples, notamment pour complot contre la sûreté de l’État, financement étranger et accusations liées au terrorisme. En avril 2026, il a été condamné, ainsi que des membres de son parti, à 20 ans de prison dans une affaire liée à des réunions politiques, peine qui s’ajoute à d’autres condamnations récentes — dont 20 ans en appel dans une affaire distincte et 3 ans pour financement étranger — portant le cumul à plusieurs décennies d’emprisonnement.

Khayem Turqui, personnalité politique, arrêté en 2023, est également poursuivi dans le cadre de l’affaire de complot ainsi que dans des dossiers financiers. En avril 2026, il a été condamné à 14 ans de prison pour blanchiment d’argent et escroquerie. Cette condamnation s’ajoute à d’autres peines particulièrement lourdes prononcées dans l’affaire de complot, atteignant dizaines d’années de prison. Sa défense souligne par ailleurs que certains faits à caractère financier avaient déjà fait l’objet de procédures à l’étranger, notamment en Suisse, ayant abouti à un acquittement, ce qui soulève des interrogations sur la cohérence et l’équité des poursuites engagées en Tunisie.

Jaouhar Ben Mbarek, en grève de la faim depuis 28 jours, voit sa santé se dégrader dangereusement, mettant sa vie en péril.

La situation de Chaïma Issa, emprisonnée depuis février 2023, illustre elle aussi cette dérive. Son état de santé se détériore, marqué par des douleurs aiguës au niveau du cou, dans une zone déjà opérée, sans que les garanties nécessaires en matière de soins ne soient clairement assurées. Ces éléments font écho à des alertes répétées, notamment lors de sa grève de la faim en 2025.

Face à cette situation, il ne s’agit plus seulement d’alerter, mais de dénoncer avec fermeté une trajectoire préoccupante qui détruit les acquis démocratiques. Le respect des droits humains, l’indépendance de la justice et la protection des libertés fondamentales ne peuvent être négociables. Ils doivent être garantis sans réserve

Face à la gravité de la situation, nous appelons les autorités tunisiennes à :

  • Libérer immédiatement et sans condition tous les prisonniers politiques et d’opinion en Tunisie, ainsi que toutes les personnes détenues pour l’exercice pacifique de leurs droits et libertés fondamentales.
  • Libérer immédiatement et sans condition le journaliste Zied Heni ainsi que tous les journalistes poursuivis ou détenus pour l’exercice de leur métier, notamment Mourad Zghidi et Borhene Bessaies.
  • Garantir la protection de la vie et de la santé des détenus, en assurant un accès immédiat à des soins médicaux adéquats et indépendants, notamment pour Jawhar Ben Mbarek et Chaïma Issa.
  • Mettre fin à l’utilisation abusive de l’article 86 du Code des télécommunications et aligner la législation nationale sur les standards internationaux en matière de liberté d’expression.
  • Respecter les garanties d’un procès équitable, notamment dans les affaires à caractère politique, et mettre fin aux poursuites visant les opposants, les journalistes et les acteurs de la société civile.
  • Cesser toute forme de harcèlement judiciaire, administratif et financier à l’encontre des associations, y compris le FTDES, Al-Khat et les autres organisations indépendantes.
  • Annuler la suspension de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et garantir pleinement la liberté d’association et d’organisation.
  • Garantir l’indépendance de la justice et mettre un terme à toute instrumentalisation du système judiciaire à des fins politiques.
  • Respecter les engagements internationaux de la Tunisie en matière de droits humains, notamment en ce qui concerne la liberté de la presse, la liberté d’expression et la protection des défenseurs des droits humains.

Nous appelons l’ensemble des forces vives — organisations de la société civile, syndicats, partis politiques, journalistes, intellectuels et citoyens — en Tunisie et à l’international, à se mobiliser et à exprimer leur solidarité active avec toutes les victimes de ces atteintes aux droits et libertés.

Nous appelons à :

  • Unir les efforts pour défendre la liberté d’expression, la liberté de la presse et la liberté d’association ;
  • Soutenir les journalistes, les détenus politiques et leurs familles, confrontés à des conditions de plus en plus difficiles ;
  • Multiplier les initiatives de plaidoyer, de sensibilisation et de mobilisation pacifique, afin de faire reculer les atteintes aux droits fondamentaux ;
  • Interpeller les autorités tunisiennes ainsi que les instances internationales pour qu’elles assument pleinement leurs responsabilités en matière de respect des droits humains.

La défense des libertés fondamentales est une responsabilité collective. Elle exige aujourd’hui une mobilisation large, déterminée et continue pour préserver les acquis et empêcher tout recul durable de l’État de droit.

Paris, le 25 avril 2026

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