Contre les approches à géométrie variable
La défense des droits et des libertés ne se déploie pas dans un espace neutre. Elle s’inscrit dans des contextes marqués par des rapports de pouvoir, des dispositifs institutionnels et des pratiques politiques qui peuvent organiser, dans certaines situations, la violation systématique de ces droits. Dans ces contextes, affirmer leur universalité ne suffit pas : encore faut-il en analyser les conditions concrètes d’exercice et les entraves structurelles.
1- Ni sélection, ni sacralisation, ni diabolisation
Le féminisme ne se réduit pas à l’adhésion à une association ou à la participation à des activités de défense des femmes. De même, la défense des droits humains ne se limite pas à l’appartenance à une organisation de défense des droits, tout comme l’action syndicale ne se résume pas à une inscription ou à un engagement dans une structure étudiante ou ouvrière. L’action politique, elle non plus, ne se réduit pas à l’adhésion à un parti ou à la coordination avec des forces politiques.
Tout cela ne constitue pas des identités toutes faites, mais des pratiques quotidiennes et des épreuves permanentes. Car nous ne sommes pas des « défenseur·es des droits », des « féministes » ou des « militant·es politiques » de manière achevée et définitive. Nous essayons de le devenir tout au long de notre vie. Ces valeurs ne sont pas des slogans : elles sont une mise à l’épreuve quotidienne de nous-mêmes avant même de l’être face aux autres.
Comme le disait feu Adel Haj Salem : « Je ne suis pas né démocrate, mais cela fait quarante ans que j’essaie de le devenir. »
2- Pas de sélectivité dans la défense des personnes
Les droits et les libertés sont indivisibles. Ils ne se hiérarchisent pas et ne se distribuent pas en fonction de l’accord ou du désaccord. Ils sont uniques, égaux et ne sauraient faire l’objet d’un tri sélectif. Dès lors, la défense des droits ne peut être sélective, liée à celles et ceux qui nous ressemblent, que nous fréquentons, que nous aimons ou avec qui nous sommes d’accord, ni soumise à nos relations personnelles, à nos positions subjectives ou à nos différends.
Au moment de défendre un droit, les calculs tombent, les désaccords tombent, les relations tombent : il ne reste plus que le principe.
C’est en cela que résonne profondément la maxime attribuée à Ali ibn Abi Talib : « On reconnaît les hommes par le vrai, on ne reconnaît pas le vrai par les hommes. »
Nous ne devons donc pas soumettre le juste à nos relations, ni le redéfinir selon nos affinités ou nos appartenances.
Cette exigence d’indivisibilité ne signifie pas l’effacement des responsabilités. Toutes les atteintes aux droits ne se situent pas sur le même plan. Lorsqu’un État mobilise ses appareils sécuritaires, judiciaires ou administratifs pour restreindre les libertés, il engage une responsabilité particulière, liée au monopole de la force (contrainte dite légitime) dont il dispose. Défendre les droits de manière non sélective ne revient donc pas à neutraliser les rapports de pouvoir, mais à les éclairer.
3- Ni innocence absolue, ni condamnation éternelle
Défendre une personne dans une affaire donnée ne signifie pas lui accorder un blanc-seing dans toutes les autres, ni la transformer en saint·e ou en héros·ïne. Nous dénonçons une injustice précise dont elle est victime, à un moment donné.
Il n’y a aucune contradiction à condamner une personne dans une affaire, puis à la soutenir dans une autre où elle subit une injustice.
Nos positions doivent se construire à partir des causes, non des personnes.
Toutefois, distinguer les situations ne signifie pas suspendre l’analyse des responsabilités. Certaines trajectoires ou prises de position ont pu contribuer à légitimer ou renforcer des dispositifs autoritaires. Les rappeler relève d’une exigence de vérité politique. Défendre une personne contre une injustice présente n’implique ni l’oubli ni l’effacement des responsabilités passées.
4- Le pouvoir autoritaire n’est pas digne de confiance : l’illusion du « feu froid »
Le pouvoir autoritaire n’est pas digne de confiance. Il ne protège même pas celles et ceux qui s’en approchent ou le servent.
Même si certain·es ont contribué à légitimer ce pouvoir avant d’en devenir les victimes, cela n’a rien de surprenant.
Nous les défendons non parce qu’ils avaient raison, mais parce que le principe l’exige.
Les régimes autoritaires ne se maintiennent pas uniquement par la répression, mais aussi par des mécanismes de cooptation, d’intégration sélective et de fragmentation des acteurs. Ils produisent des zones grises où se brouillent les frontières entre opposition, accommodation et participation. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour analyser les conditions de reproduction du pouvoir.
5-Le corps des femmes, le racisme et la ségrégation sont des lignes rouges
Au cœur de ces affrontements, les questions liées au corps des femmes réapparaissent de manière récurrente. Ce n’est pas nouveau. Mais elles constituent une ligne rouge qui ne peut faire l’objet ni de relativisation, ni de marchandage.
Il est essentiel de rappeler que défendre une cause juste, ou se trouver dans une situation d’oppression, ne confère aucune immunité morale. Cela ne saurait en aucun cas justifier le recours à des pratiques contraires aux principes. Une oppression, aussi réelle soit-elle, ne donne pas le droit de porter atteinte aux droits d’autrui, ni, en particulier, à l’intégrité du corps des femmes.
Le corps des femmes ne doit être ni une arme, ni un instrument d’exploitation, ni un levier de pression ou de disqualification. Il ne peut être invoqué pour justifier, minimiser ou détourner des atteintes. Ni la proximité, ni l’intention, ni aucune relation ne peuvent servir d’argument pour en relativiser le respect.
Le nombre croissant de prises de parole et de dénonciations ne traduit pas une prétendue « exagération » ou une sensibilité accrue des femmes. Il témoigne avant tout d’une rupture du silence et d’une capacité plus grande à nommer des violences longtemps tues ou banalisées.
Mettre en doute ces paroles en les qualifiant d’exagérées, intéressées ou malveillantes constitue une violence supplémentaire. Cela prolonge les atteintes subies en fragilisant la parole et en réinstallant des mécanismes de disqualification.
La reconnaissance de cette parole suppose qu’elle soit accueillie avec sérieux, respect et vigilance, dans un cadre qui protège à la fois les personnes et les principes de justice.
Enfin, cette exigence ne concerne pas uniquement les femmes. Elle s’inscrit dans un cadre plus large : celui du respect de l’ensemble des droits et des libertés, notamment ceux des minorités, tels qu’ils sont consacrés par les principes universels des droits humains. Ces droits ne peuvent être fragmentés, hiérarchisés ou subordonnés à des considérations politiques ou circonstancielles.
6- Le courage dans la prise de position est l’épreuve décisive
Ces principes ne se mesurent pas aux discours, mais aux positions que l’on prend — au moment précis où ce qui est juste devient coûteux.
Le courage consiste à garder la même exigence de principe, y compris à l’égard de ses proches comme de ses adversaires : condamner les positions de ses proches lorsqu’elles sont contestables, et défendre le droit de ses adversaires lorsqu’ils subissent une injustice.
Le courage, c’est aussi refuser le silence. Car le silence n’est pas neutre : il vaut alignement, il fragilise les victimes et instille le doute sur leur parole.
Notre voix ne peut pas être sélective — forte quand cela nous convient, absente quand cela dérange.
L’épreuve véritable commence lorsque les valeurs entrent en tension avec les relations :
condamner les positions d’un proche, défendre un opposant, refuser autant la sacralisation que la diabolisation, s’en tenir aux principes lorsqu’ils s’imposent.
7- Les violations des droits ne sont pas de la même nature
Toutes les atteintes aux droits ne relèvent pas du même registre. Certaines sont individuelles, ponctuelles. D’autres sont structurelles, organisées et portées par des institutions.
Dans les contextes autoritaires, la violation des droits devient un mode de gouvernement : instrumentalisation de la justice, restriction des libertés, criminalisation de l’opposition, pression sur les médias et la société civile.
Dans ces situations, la défense des droits doit s’inscrire dans une analyse globale des politiques mises en œuvre et des logiques qui les sous-tendent.
La cohérence individuelle est nécessaire, mais elle ne suffit pas. La défense des droits est aussi une pratique collective, qui suppose organisation, stratégie et capacité à construire des rapports de force.
Elle ne consiste pas seulement à dire le juste, mais à créer les conditions de son effectivité.
C’est dans cette articulation entre exigence éthique et engagement collectif que se joue la possibilité de défendre les droits et les libertés.