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Le 20 mars fait-il encore date ?

Le 20 mars 1956. Une date inscrite dans la mémoire collective tunisienne. Soixante-dix ans plus tard, elle continue d’être célébrée — mais que dit-elle encore du présent ?

À l’occasion de cet anniversaire, une initiative du CRLDHT a réuni des voix intellectuelles et militantes autour d’une interrogation volontairement dérangeante : la date du 20 mars a-t-elle encore un sens ? Ou bien a-t-elle été à ce point instrumentalisée, retournée, vidée de sa substance, qu’elle ne permet plus de penser le présent ?

L’échange, mené dans un esprit de rigueur et sans complaisance, ne visait pas à célébrer une date, mais à interroger ce que soixante-dix ans d’indépendance ont produit — sur des promesses que ces décennies n’ont pas tenues.

Une indépendance sans promesse de liberté

Un premier constat s’impose : parler de trahison de l’indépendance suppose qu’une promesse de liberté ait été faite. Or, cette promesse n’a jamais été formulée.

Dans le discours dominant de l’époque, sous Habib Bourguiba, l’indépendance ne signifie pas l’avènement d’une vie politique libre. Elle incarne d’abord la souveraineté nationale retrouvée, le développement et l’affirmation d’une identité collective face à la puissance coloniale. Les libertés individuelles, les droits civils ou la démocratie ne constituent pas le cœur du projet. Si la promesse de construction nationale existait ( « d’une poussière d’individus, j’ai fait une nation » Habib Bourguiba ), celle des libertés était absente en dépit du fait que la Constitution de 1959 garantit toutes les libertés .

En cela, la Tunisie s’inscrit dans une trajectoire partagée par de nombreux pays accédant à l’indépendance à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Une distinction fondamentale apparaît alors : la libération nationale n’implique pas nécessairement la liberté. L’histoire politique tunisienne en apporte une démonstration constante (Sophie bessis).

Le récit national comme enjeu de pouvoir

Dès les premières années de l’indépendance, le récit national devient un terrain de confrontation. Sous Bourguiba, un récit dominant s’impose, marginalisant certaines figures du mouvement national et reléguant notamment la mémoire de Salah Ben Youssef.

Ce récit ne cesse ensuite d’être réécrit. Il est mobilisé, transformé, instrumentalisé selon les besoins du moment. Zine El Abidine Ben Ali, dans les premières années de son pouvoir, réactive certaines références — notamment autour de Ben Youssef, de l’islam et de l’arabité — afin de se distinguer de Bourguiba et de légitimer sa prise de pouvoir.

La révolution de 2011 marque un moment de réappropriation (« En 2011, nous avons accédé à une seconde indépendance « Moncef Marzouki) . Le 20 mars est alors investi d’un sens nouveau : celui d’une indépendance qui devrait enfin se traduire par la liberté et la démocratie.

Plus récemment, avec Kaïs Saïed, une autre inflexion s’opère. La non célébration de cette date s’inscrit dans la construction d’un récit centré sur une trajectoire individuelle présentée comme exclusive, au détriment de l’histoire collective et de ses acteurs.

Les germes d’un accaparement du pouvoir apparaissent dès 1963 avec l’interdiction du Parti communiste tunisien (PCT) et l’instrumentalisation de juridiction ‘exception.

Les continuités de l’Etat postcolonial

Si l’indépendance a rompu avec l’ordre colonial, elle en a aussi prolongé certaines logiques  lies libérateurs ont endossé les pantoufles colonialistes « Héla Beji) . Les élites nationales ont repris des structures, des méthodes et un rapport autoritaire au pouvoir hérités de la période coloniale.

L’appareil répressif construit sous Bourguiba n’a pas eu besoin d’être profondément transformé sous Ben Ali. Il existait déjà, prêt à être utilisé. Cette continuité constitue l’un des angles morts du récit officiel, qui met davantage en avant les ruptures que les permanences.

Cela n’efface pas les transformations importantes opérées après l’indépendance : évolution du statut des femmes, accès élargi à l’éducation, émergence d’une classe moyenne. Mais ces avancées se sont toujours accompagnées d’un encadrement strict des libertés, limitées et contrôlées.

Une citoyenneté empêchée

L’histoire politique tunisienne est également marquée par une forte personnalisation du pouvoir. Sous Bourguiba, puis sous Ben Ali, la nation, la liberté et l’indépendance se sont progressivement incarnées dans la figure du chef, un monarque, voire un despote éclairé.

Dans ce cadre, toute opposition a pu être assimilée à une forme de trahison.

Kaïs Saïed s’inscrit dans cette continuité tout en en accentuant les traits. Son discours, à tonalité messianique, le présente comme celui qui vient « sauver » le peuple. L’usage répété de la formule « le peuple veut » interroge : renvoie-t-elle à une volonté citoyenne réelle ou à une représentation simplifiée de la souveraineté populaire ?

Le tournant politique de 2021 apparaît, dans cette perspective, moins comme une rupture accidentelle que comme le révélateur d’une faiblesse structurelle : celle d’une classe politique incapable, sur la durée, de résister aux dynamiques autoritaires.

Le paradoxe d’un souverainisme sans souveraineté

La période actuelle est fortement marquée par une rhétorique appuyée de la souveraineté. Celle-ci s’accompagne d’un discours de rejet qui cible successivement les migrants subsahariens — comme en témoigne la condamnation à huit ans de prison de la militante Saadia Mesbah pour leur avoir apporté assistance — ainsi que l’Occident ou encore les institutions internationales.

Cependant, cette posture relève davantage de l’affirmation que d’une réalité effective. Elle ne se traduit pas par un renforcement concret de la souveraineté, mais tend au contraire à en masquer l’érosion. Le discours souverainiste devient ainsi un écran, qui occulte des formes réelles d’abandon ou de fragilisation de la souveraineté.

Au contraire, elle tend à isoler le pays et à fragiliser ses capacités d’action. La souveraineté réelle suppose autre chose : la capacité à redéfinir le rapport à l’autre, à négocier sa place dans le monde et à faire vivre un espace politique intérieur pluraliste.

Or, cet espace est aujourd’hui largement étouffé. Dans ce contexte, la date du 20 mars risque de devenir un simple instrument de légitimation du pouvoir, au lieu de constituer un moment de réflexion critique.

Réinvestir le 20 mars

L’initiative portée par le CRLDHT s’inscrit précisément dans ce refus. Il ne s’agit pas de célébrer une date de manière formelle, mais d’en faire un objet de réflexion politique.

Soixante-dix ans après l’indépendance, la question n’est pas tant de savoir si le 20 mars doit être célébré que de déterminer ce que l’on veut en faire : un outil critique pour penser le présent ou un rituel vidé de sens au service d’un récit dominant.

Dans cette perspective, l’indépendance apparaît moins comme un événement achevé que comme un processus inachevé. Elle renvoie à une responsabilité collective et à un horizon politique : celui d’une société où les citoyennes et les citoyens disposent réellement des moyens de se gouverner librement.

À cet égard, le constat demeure : soixante-dix ans après, le combat reste entier.

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