tag -->

La société civile tunisienne résiste !

Le 22 juin, à l’invitation du groupe socialiste de l’Assemblée nationale, le CRLDHT a pris part, aux côtés de nombreuses personnalités et organisations engagées pour les libertés et la démocratie en Tunisie, à une rencontre consacrée à la situation du pays. Il y a porté le témoignage de la mobilisation et de la résistance de la société civile tunisienne, en Tunisie comme en exil, face à la dégradation continue des libertés fondamentales, de l’État de droit et des garanties démocratiques.

————————–

la société civile tunisienne résiste !

 Je vous remercie de me donner l’occasion de porter aujourd’hui la voix de la société civile tunisienne, qui traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire contemporaine.

La société civile tunisienne n’est pas une création récente. Elle est profondément enracinée dans notre société et constitue depuis des décennies un acteur essentiel de la défense des droits, des libertés et de la cohésion sociale. La Tunisie a vu naître la première ligue des droits humains en Afrique et dans le monde arabe, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, qui célébrera l’année prochaine son cinquantième anniversaire. Cette histoire témoigne d’une longue tradition d’engagement citoyen et démocratique.

Avant comme après la révolution de 2011, les associations, les syndicats, les organisations de défense des droits humains et les autres corps intermédiaires ont joué un rôle fondamental dans la stabilité du pays, la médiation sociale et la consolidation démocratique.

Or, le président Kaïs Saïed n’a jamais caché sa méfiance à l’égard de ces corps intermédiaires. Sa vision politique repose sur une relation directe entre le dirigeant et « le peuple », résumée par son slogan récurrent : « Le peuple veut ». Dans cette conception populiste du pouvoir, les partis politiques, les syndicats, les associations et les organisations indépendantes sont souvent perçus comme des obstacles plutôt que comme des composantes indispensables d’une démocratie vivante.

Après le coup de force du 25 juillet 2021, marqué par la dissolution du gouvernement, la suspension puis la fermeture du Parlement, une partie importante de la société civile avait pourtant choisi de lui accorder le bénéfice du doute. Le lendemain de cette prise de pouvoir, le président avait reçu longuement plusieurs représentants de la société civile et leur avait donné des assurances quant au respect des droits et des libertés. Ces promesses n’ont jamais été tenues.

À partir de 2023, la répression s’est progressivement étendue aux associations, notamment celles engagées dans la défense des migrants et l’action humanitaire. Plusieurs responsables associatifs ont été arrêtés et condamnés. Parmi eux figurent Cherifa Riahi, ancienne directrice de Tunisie Terre d’Asile, condamnée à deux ans de prison, ainsi que Mustapha Jemmali, Yadh Bousselmi, Abderrazek Krimi (dirigeants du Centre tunisien des réfugiés) aussi Abdallah Said président de l’association « les Enfants de la Lune » encore en prison, comme Saadia Mosbah, présidente de l’association anti-raciste Mnemty, a également été condamnée à une lourde peine de prison. Et d’autres encore. Ces poursuites ont envoyé un message clair : la solidarité est devenue suspecte.

Parallèlement, plusieurs organisations ont fait l’objet de suspensions administratives temporaires ou de multiples formes de harcèlement. L’Association tunisienne des femmes démocrates, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme et d’autres organisations ont été visés par des mesures restrictives qui entravent gravement leur travail.

Depuis plusieurs années, le pouvoir tunisien s’efforce de criminaliser la solidarité avec les migrants, mais aussi plus largement l’action sociale, humanitaire et de défense des droits humains. Ce qui devrait être considéré comme un engagement citoyen est désormais présenté comme une menace pour l’État.

Pourtant, face à la dérive autoritaire actuelle, la société civile demeure l’un des principaux espaces de résistance pacifique. Ce sont les associations, les collectifs citoyens, les défenseurs des droits humains et les organisations indépendantes qui continuent d’organiser des campagnes, de publier des communiqués, de documenter les violations des droits fondamentaux et de manifester pour la libération des prisonniers politiques, des prisonniers d’opinion et des journalistes emprisonnés.

Mais la répression ne s’arrête pas aux arrestations. Le pouvoir s’attaque également au financement des associations. Dans le discours officiel, les organisations de la société civile sont régulièrement accusées d’être au service d’intérêts étrangers et de recevoir des financements suspects. Cette campagne de discrédit vise à affaiblir leur légitimité auprès de l’opinion publique.

Pourtant, le financement international des associations est parfaitement légal en Tunisie. Il a permis, depuis la révolution, le développement de milliers d’initiatives qui ont apporté des services essentiels aux populations les plus vulnérables, souvent là où l’État était absent.

Aujourd’hui, de nombreux projets de réforme de la loi n°88 du 24 novembre 2011 sur les associations sont évoqués. Cette loi, adoptée après la révolution, est reconnue comme l’une des plus progressistes du monde arabe. Les réformes envisagées visent principalement à restreindre les financements étrangers, qui constituent pourtant la principale source de financement des associations tunisiennes en l’absence de véritables mécanismes de soutien public. Si ces projets aboutissent, ils risquent d’asphyxier une grande partie du tissu associatif tunisien.

La question qui se pose aujourd’hui n’est pas seulement celle de la survie des associations tunisiennes. C’est celle de l’avenir des libertés fondamentales en Tunisie. Une société civile libre, indépendante et pluraliste est un pilier indispensable de toute démocratie. Lorsqu’un pouvoir cherche à la réduire au silence, c’est l’ensemble de la société qui perd sa capacité à s’exprimer, à s’organiser et à défendre ses droits.

Nous vous appelons à rester vigilants, à soutenir publiquement les défenseurs des droits humains et les organisations de la société civile tunisienne, à demander la libération des personnes détenues pour leur engagement associatif et à vous opposer à toute réforme législative qui remettrait en cause la liberté d’association.

La société civile tunisienne a été un acteur majeur de la transition démocratique. Aujourd’hui, elle a besoin de votre solidarité pour continuer à défendre les valeurs universelles de liberté, de dignité et de justice.

Enfin, il est important de rappeler que la mobilisation en faveur des libertés en Tunisie ne se limite pas au territoire national. De nombreuses organisations de la société civile tunisienne établies à l’étranger, parmi lesquelles le CRLDHT, jouent un rôle de relais essentiel. Elles portent auprès des responsables politiques, des institutions européennes et des organisations internationales les préoccupations et les revendications de la société civile tunisienne. Par leurs actions de sensibilisation, leurs initiatives de plaidoyer et les manifestations qu’elles organisent pour la libération des prisonniers politiques et d’opinion, elles contribuent à maintenir l’attention de la communauté internationale sur la situation préoccupante des droits humains et des libertés fondamentales en Tunisie.

Je vous remercie de votre attention.  

Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT)

Partager l'article:

Articles Similaires

Retour en haut