Dans une Tunisie où l’espace public est chaque jour davantage verrouillé, où les libertés sont restreintes, où les associations sont fragilisées, où les médias sont soumis à des pressions constantes et où tant de responsables politiques, syndicaux, associatifs et citoyens sont poursuivis ou emprisonnés, la constitution d’un cadre commun par l’UGTT, l’ONAT, la LTDH et plusieurs organisations de la société civile revêt une importance particulière.
La réunion du 29 septembre, tenue au siège de l’UGTT, et l’appel à une marche nationale à Tunis le 17 octobre sous le slogan « La Tunisie d’abord… le peuple au-dessus de toute considération », constituent un fait politique et civique majeur. Autour de l’UGTT, de l’Ordre national des avocats de Tunisie et de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme se retrouvent le SNJT, le FTDES, l’UGET, l’Organisation tunisienne des jeunes médecins, l’ATFD et l’Union des diplômés chômeurs.
Cette initiative a le mérite essentiel de relier ce que le pouvoir cherche précisément à dissocier : la défense des libertés et celle des droits sociaux ; la liberté syndicale et le droit au travail ; l’indépendance de la justice et le droit à une vie digne ; la liberté d’association et la défense des services publics.
Elle exprime une vérité simple : on ne répondra ni à la précarité, ni au chômage, ni à l’effondrement du pouvoir d’achat, ni à la crise de l’école, de la santé ou des transports, en étouffant la parole collective, en criminalisant la critique ou en fermant la porte au dialogue. Les droits sociaux et les libertés démocratiques ne sont pas deux dossiers séparés. Ils sont les deux conditions de la dignité du peuple tunisien.
Ce cadre commun ne prétend pas, à lui seul, résumer toute la diversité politique et sociale du pays. Ce n’est pas sa fonction. Il rassemble des organisations indépendantes, ayant leurs histoires, leurs mandats et leurs sensibilités propres, autour d’un socle immédiatement nécessaire : les libertés, la justice, le travail, les services publics, la dignité et le refus de l’exclusion.
Dans la période présente, la responsabilité de toutes les forces attachées aux libertés est aussi de savoir taire momentanément les divergences qui les divisent. Non pour les nier, ni pour abandonner leurs convictions, mais pour reconnaître qu’il existe un commun plus urgent : défendre les libertés, protéger les droits sociaux, refuser l’arbitraire et rendre au peuple sa capacité de s’exprimer et d’agir.
Cela vaut même lorsque l’on sait que certaines intentions, certains calculs ou certaines pratiques peuvent demeurer exclusifs et sectaires. Il ne s’agit ni d’être naïf, ni de fermer les yeux sur les tentatives d’hégémonie ou d’exclusion. Mais il faut refuser que ces dérives, réelles ou redoutées, deviennent un prétexte pour paralyser toute action commune. Elles doivent être combattues par la vigilance, le pluralisme et l’exigence démocratique, non par le retrait et la dispersion.
L’unité n’exige pas l’uniformité. Elle suppose la maturité de placer, pour un temps, les différends secondaires derrière ce qui peut mobiliser largement. Ceux qui font de chaque nuance un motif de rupture, de chaque absence une condamnation et de chaque initiative imparfaite une raison de se retirer, servent objectivement le verrouillage qu’ils prétendent combattre.
C’est pourquoi les critiques qui cherchent déjà à dévaluer l’initiative au motif qu’elle ne correspondrait pas à telle ou telle représentation partisane, ou qu’elle ne réunirait pas toutes les forces imaginables, sont à la fois injustes et stériles. Elles relèvent moins d’une exigence démocratique que du dépit de ceux qui préfèrent mesurer les absences plutôt que reconnaître le courage de celles et ceux qui prennent aujourd’hui la responsabilité de se lever.
Aucune organisation ne devrait être sommée de renoncer à son autonomie, ni de devenir l’instrument d’une force politique. Mais aucune force démocratique ne devrait non plus se croire autorisée à affaiblir une initiative qui tente de rouvrir un espace de débat, de mobilisation et de solidarité dans un pays soumis à un verrouillage sans précédent.
Il faut au contraire soutenir cette coordination, la renforcer et l’élargir dans le respect de son indépendance. Il faut que les citoyens, les militants, les travailleurs, les jeunes, les femmes, les journalistes, les avocats, les défenseurs des droits humains et toutes les victimes de l’arbitraire y voient un espace à protéger.
La marche du 17 octobre doit être un moment de dignité collective. Non contre une partie des Tunisiens, mais pour tous les Tunisiens. Non pour restaurer les vieilles exclusions et les anciennes querelles, mais pour affirmer qu’aucune sortie de crise ne sera possible sans libertés, sans justice sociale, sans dialogue réel et sans reconnaissance de la pluralité de la société tunisienne.