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Mohamed Youssefi : emprisonner un journaliste pour faire taire la presse indépendante

Le journaliste Mohamed Youssefi, rédacteur en chef du média d’investigation Al Qatiba, est détenu depuis le 4 septembre 2026. Son arrestation, son placement en garde à vue puis son emprisonnement ne constituent pas une simple procédure judiciaire parmi d’autres. Ils s’inscrivent dans une politique de pression, de disqualification et d’intimidation contre les voix journalistiques indépendantes en Tunisie.

Une arrestation soudaine, au moment même où il allait parler de l’eau

Le vendredi 4 septembre, Mohamed Youssefi se rendait dans les studios d’Express FM pour participer à une émission consacrée à la crise de l’eau en Tunisie. Il n’a pas pu y entrer. Il a été arrêté devant la radio et conduit à l’unité de recherche sur les crimes financiers complexes.

La scène est lourde de sens : un journaliste connu pour ses enquêtes et ses positions critiques est empêché de s’exprimer sur une question d’intérêt public majeur, puis placé en garde à vue.

L’enquête aurait été déclenchée à partir de publications et de commentaires circulant sur Facebook au sujet d’un prétendu enrichissement suspect. Autrement dit, des rumeurs et des accusations diffusées en ligne ont servi de point de départ à une procédure extrêmement grave, dirigée contre un journaliste qui, depuis des années, exerce son métier avec indépendance.

Une telle démarche heurte les principes les plus élémentaires de nécessité, de proportionnalité et de présomption d’innocence. On ne prive pas un citoyen, et a fortiori un journaliste, de sa liberté sur la base de campagnes de dénigrement, sans éléments matériels sérieux, vérifiables et contradictoirement discutés.

Une détention maintenue malgré une opération d’urgence

Dans la nuit du 4 au 5 septembre, Mohamed Youssefi a subi un grave problème de santé qui a nécessité son transfert à l’hôpital et une intervention chirurgicale urgente pour une appendicite. Pourtant, le 7 septembre, sa garde à vue a été prolongée de quarante-huit heures.

Le 8 septembre, alors que son état de santé s’était encore dégradé et que son audition avait dû être interrompue, un mandat de dépôt a été émis contre lui. Sa défense et le Syndicat national des journalistes tunisiens ont dénoncé les conditions dans lesquelles cette décision a été prise, ainsi que les difficultés rencontrées pour lui fournir les médicaments et les soins nécessaires.

La prison ne peut jamais devenir le prolongement d’une procédure menée au mépris de la santé d’un détenu. Dans le cas de Mohamed Youssefi, elle apparaît d’autant plus injustifiable que rien ne permet d’affirmer qu’il ne pouvait pas comparaître libre, sous contrôle judiciaire si nécessaire.

La privation de liberté avant jugement doit être l’exception. Elle ne peut devenir une peine anticipée, ni un moyen de briser moralement, physiquement et professionnellement un journaliste.

Le faux procès du « financement étranger »

Les accusations font notamment référence à des flux financiers qui auraient transité par une association liée au média Al Qatiba. Il faut ici remettre les choses à leur place.

Le financement étranger d’une association n’est pas, en Tunisie, une infraction en soi. Le décret-loi n° 88 de 2011 garantit la liberté associative et autorise les associations à recevoir des financements, sous réserve des interdictions expressément prévues par la loi, des obligations de déclaration, de traçabilité et de transparence.

Une association doit naturellement rendre compte de ses ressources, respecter ses obligations administratives et financières, et peut être contrôlée. S’il existe un soupçon sérieux d’irrégularité, il doit être examiné avec rigueur, sur pièces, par une enquête respectueuse des droits de la défense. Mais le fait de recevoir un financement extérieur légal, déclaré et destiné à soutenir une activité associative ou journalistique ne saurait être transformé automatiquement en blanchiment d’argent, en enrichissement illicite ou en atteinte à la sûreté publique.

C’est précisément là que réside le danger. À force de présenter tout financement extérieur comme suspect, le pouvoir ouvre la voie à la criminalisation de la société civile, des médias indépendants, de la recherche, de la culture et de toutes les initiatives qui ne dépendent pas de lui.

La lutte contre la corruption ne peut pas devenir un mot d’ordre commode pour emprisonner les journalistes qui enquêtent, critiquent et demandent des comptes.

Une solidarité large et digne

L’arrestation de Mohamed Youssefi a suscité une mobilisation importante. Le Syndicat national des journalistes tunisiens, les journalistes d’Al Qatiba, des avocats, des organisations tunisiennes et internationales de défense des droits humains, des militants syndicaux ainsi que la Ligue tunisienne des droits de l’homme ont exprimé leur solidarité et exigé sa libération.

Le 13 septembre, des enseignants et enseignantes de l’Institut de presse et des sciences de l’information ont publié une pétition remarquable. Ils ont rappelé que la liberté de la presse n’est pas un privilège corporatiste, mais une condition du droit de la société à savoir, à débattre et à contrôler les détenteurs du pouvoir.

Leur appel souligne avec raison que l’exercice du journalisme, la publication d’analyses, les enquêtes, les interviews et les critiques relatives aux affaires publiques ne doivent jamais, en eux-mêmes, devenir le motif d’une poursuite ou d’un emprisonnement.

Depuis sa prison, Mohamed Youssefi a remercié celles et ceux qui se sont mobilisés. Il a affirmé son innocence et rappelé le prix de son indépendance : ses positions critiques sur les droits et libertés, la justice, la santé, les transports, l’eau et l’électricité. Il a aussi réaffirmé une conviction essentielle : « la presse est un pouvoir et non une fonction ».

Cette phrase résume ce qui est en jeu. Une presse réduite à reproduire les consignes, à craindre les poursuites ou à se taire devant les abus n’est plus une presse libre. Elle ne peut plus remplir sa mission envers la société.

Libérez Mohamed Youssefi

L’affaire Mohamed Youssefi concerne le droit de tous les journalistes à exercer sans peur. Elle concerne le droit de tous les Tunisiens et toutes les Tunisiennes à une information libre, pluraliste et indépendante.

Les autorités doivent :

  • libérer immédiatement Mohamed Youssefi et lui permettre de se défendre en liberté ;
  • garantir sa prise en charge médicale complète et effective ;
  • respecter les droits de la défense et la présomption d’innocence ;
  • mettre fin aux campagnes de diffamation, d’incitation et de stigmatisation contre les journalistes ;
  • cesser de détourner les procédures pénales et financières pour intimider les médias indépendants.

Liberté pour Mohamed Youssefi.
Liberté pour tous les journalistes détenus ou poursuivis en raison de leur travail.

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