La grève de la faim est devenue le dernier recours de celles et ceux à qui l’on a retiré tous les autres moyens de se faire entendre. Dans les prisons tunisiennes, des hommes et des femmes en arrivent à mettre leur santé et leur vie en jeu non pour réclamer un privilège, mais pour obtenir ce à quoi tout détenu a droit : voir sa famille, recevoir des soins, accéder à une information pluraliste, parler à son avocat, être traité avec dignité.
Ahmed Néjib Chebbi, président du Front de salut national, a entamé une grève de la faim dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 2026. Il proteste contre la privation du droit à l’information et la censure imposée aux détenus : l’accès à des médias pluralistes, notamment France 24, lui est refusé ou entravé. À 83 ans, emprisonné après sa condamnation à 12 ans dans l’affaire dite du « complot », il se voit contraint de mettre sa santé en jeu pour demander le droit de savoir ce qui se passe dans son pays et dans le monde.
Son état de santé rend cette situation encore plus alarmante. Sa famille a déjà signalé des malaises et une fragilité préoccupante : diabète, traitement lourd, antécédents cardiovasculaires et quadruple pontage. Il a dû être transféré à l’hôpital après une chute brutale de sa glycémie, descendue à 0,5 g/l en l’espace de vingt-quatre heures. Le maintenir dans des conditions où il ne bénéficie que d’une visite hebdomadaire de vingt minutes derrière un parloir engage directement la responsabilité des autorités pénitentiaires et politiques.
Sahbi Atig, dirigeant du mouvement Ennahdha, est en grève de la faim depuis le 29 septembre 2026. Son épouse a annoncé, à l’issue d’une visite, qu’il protestait contre la décision de le priver de visites en directe avec les siens. À 67 ans, condamné à de très lourdes peines et déjà marqué par de longues années de prison sous Ben Ali, il refuse l’idée de ne plus pouvoir voir ses enfants et ses petits-enfants. Lui retirer ce lien, ce n’est pas une simple mesure administrative : c’est organiser une punition supplémentaire, une violence de plus à l’homme autant qu’à toute sa famille.
Ces deux nouvelles grèves ne sont pas des faits isolés. Elles prolongent une longue série qui, depuis le printemps, montre le visage réel du système carcéral tunisien : un système où le détenu doit se mettre en danger pour être entendu.
Jawher Ben Mbarek, dirigeant du collectif Citoyens contre le coup d’état, a mené une grève de la faim de la fin mars au 27 avril pour dénoncer une détention prolongée et un procès politique dénué des garanties fondamentales d’équité. Zied El Heni a fait grève après son arrestation pour protester contre les poursuites liées à l’exercice de son métier de journaliste. Mourad Zeghidi a suivi, pour dénoncer l’injustice de sa condamnation et le harcèlement judiciaire dont il est victime.
En août, Rached Ghannouchi, président du mouvement Ennahdha, âgé de 84 ans, a protesté contre son isolement, les restrictions pesant sur ses contacts avec sa famille et ses avocats et l’absence d’informations fiables sur sa situation. Chawki Tabib, ancien bâtonnier, a mis sa santé en danger pour dénoncer sa détention, ses conditions d’incarcération et les entraves mises à sa défense.
Wael Naouar, animateur de la flottille Soumoud, a entamé une grève de la faim le 16 août, réclamant sa libération et celle de ses compagnons poursuivis dans l’affaire liée à la flottille Soumoud. Son état est devenu critique après plus d’un mois de grève. Ghassen Henchiri, Ghassen Boughdiri et Nabil Chennoufi l’ont rejoint pour dénoncer la prolongation de leur détention préventive et la criminalisation de la solidarité avec la Palestine. Ayachi Hammami, avocat,à son tour a observé une grève de solidarité.
Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre, a également annoncé une nouvelle grève pour protester contre sa détention et les restrictions imposées à sa défense.
Tous n’ont pas été poursuivis pour les mêmes chefs d’accusation. Mais aucun ne devrait être contraint de risquer sa vie pour défendre des droits élémentaires.
Ils se retrouvent impliqués dans trois types de dossiers :
- les affaires de « complot » et de sûreté de l’État, utilisées contre des opposants politiques pacifiques ;
- les poursuites pour expression publique, souvent fondées sur le décret-loi 54 ou le Code des télécommunications, visant journalistes, avocats et voix critiques ;
- les dossiers financiers, fiscaux ou de corruption, dont les intéressés et leurs défenseurs en dénoncent l’usage car faisant office d’habillage pénal d’une répression politique et civique.
Ce que le pouvoir cherche à présenter comme des affaires judiciaires séparées révèle, en réalité, une même politique : enfermer les opposants, les épuiser, les isoler, les couper de leurs proches, de leurs avocats, de l’information et de l’espace public ; puis les livrer aux campagnes de haine et de diabolisation menées par ses relais.
Le scandale n’est pas le fait des grèves de la faim : il est dans le système qui les rend inévitables. Lorsque des détenus politiques, des journalistes, des avocats et des militants n’ont plus d’autre moyen pour être entendus que de mettre leur santé en jeu , c’est que la prison est devenue un lieu de négation organisée de la dignité humaine.
Le pouvoir ne peut se réfugier derrière des communiqués, des gesticulations ou des dénégations. Il porte l’entière responsabilité de la vie, de la santé et de l’intégrité physique et morale de tous les détenus. Il doit mettre fin aux mesures arbitraires, garantir les soins, les visites familiales, l’accès à l’information, les droits de la défense et des conditions de détention conformes à la dignité humaine.
Car une détention qui interdit à un père de voir ses enfants, qui prive un détenu malade du droit d’etre soigné et de s’informer et qui entrave le lien avec son avocat n’est plus un lieu de droit: elle devient un instrument de cruauté, le symbole assumé de l’inhumanité d’un régime.
Le CRLDHT exige :
- le rétablissement immédiat des visites en directe entre les détenus et leurs familles, et la fin de toute restriction arbitraire de ce droit fondamental ;
- l’accès effectif de tous les détenus à une information pluraliste, à la presse, aux radios, aux chaînes d’information et aux médias indépendants ;
- un suivi médical régulier, sérieux et indépendant pour tous les grévistes de la faim, ainsi qu’une information complète des familles et des avocats sur leur état de santé ;
- le respect absolu du droit des détenus à communiquer librement et confidentiellement avec leurs avocats et à disposer des moyens nécessaires à leur défense ;
- la fin de l’isolement abusif, des mesures punitives, des privations administratives et de toutes les pratiques destinées à épuiser, humilier ou briser les détenus ;
- l’accès sans entrave aux mécanismes indépendants de contrôle, notamment le Mécanisme national de prévention de la torture, des établissements pénitentiaires et des détenus dont l’état de santé est préoccupant ;
- la cessation des campagnes de haine, de diffamation et de diabolisation visant les détenus politiques, leurs familles, leurs avocats et les personnes qui les soutiennent ;
- la libération immédiate et inconditionnelle de toutes les personnes emprisonnées pour leurs opinions, leur droit à l’expression , leur activité politique pacifique, leur travail journalistique, leur défense des droits humains ou leur solidarité civique.
Le CRLDHT appelle les autorités tunisiennes à cesser de traiter la prison comme un instrument de vengeance politique. Protéger la vie et la dignité des détenus n’est ni une faveur, ni une concession : c’est une obligation légale, constitutionnelle et conforme aux droits humains.
Paris, le 3 octobre 2026