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EMMENEZ L’HURLUBERLU À L’ASILE !

« هزّ الكازي للرازي » — « Emmenez l’hurluberlu à l’hôpital Razi ! »

C’est l’un des slogans qui aura marqué la manifestation organisée à Tunis, le 20 août 2026, par le collectif Nafas, contre la dégradation des libertés publiques et des droits fondamentaux, mais aussi contre une situation économique et sociale devenue chaque jour plus difficile.

Cette manifestation était, à bien des égards, celle de tous les défis.

D’abord celui de la date. Mobiliser à la mi-août, en pleine période de vacances et sous la chaleur éprouvante de Tunis, n’avait rien d’évident. L’été est aussi traditionnellement une période de ralentissement de la vie publique dont les gouvernements tunisiens ont souvent profité, depuis l’époque de Hédi Nouira, pour faire passer des mesures impopulaires. Les autorités actuelles n’ont pas échappé à cette tentation, avec notamment de fortes augmentations touchant les médicaments, alors que le pouvoir d’achat ne cesse de se dégrader.

Mais le principal défi était politique : réunir dans la rue des Tunisiens appartenant à des sensibilités différentes.

Dans un pays où les oppositions accumulées depuis 2011 ont laissé de profondes fractures, faire manifester côte à côte militants de la société civile, activistes indépendants et membres de différents courants politiques relève presque de la prouesse. La polémique provoquée avant la manifestation par une affiche associant, sur un même visage, Kaïs Saïed et Ben Ali l’a montré : certains militants destouriens menaçaient de boycotter la marche avant que l’image litigieuse ne soit retirée.

Dans ces conditions, le nombre ne saurait être le seul critère permettant de mesurer le succès d’une mobilisation. La peur de la répression, le découragement, la défiance envers les partis et l’épuisement économique ont éloigné une grande partie des Tunisiens de la vie publique.

Pour Nafas, il importait néanmoins de préserver la dynamique créée par ses précédentes initiatives, notamment celle du 25 juillet. Une baisse de la participation aurait pu fragiliser un mouvement qui, au contraire, devrait logiquement prendre de l’ampleur avec l’aggravation des difficultés économiques et sociales et l’approche d’une rentrée scolaire et universitaire particulièrement difficile.

Or la manifestation du 20 août a réuni un nombre conséquent de participants et, surtout, une réelle diversité de profils.

De « Présente le bilan de ton pouvoir » à « À bas Kaïs Saïed »

C’est surtout l’évolution des slogans qui mérite attention.

En 2025, les manifestations étaient encore largement structurées autour de la libération des prisonniers politiques, de l’indépendance de la justice et de la défense des libertés. Le fameux slogan « الشعب يريد إسقاط النظام » — « Le peuple veut la chute du régime » avait certes déjà fait son retour dans la rue dès le printemps 2025, mais il coexistait encore avec des revendications essentiellement défensives.

Au printemps et à l’été 2026, le discours évolue.

Le 5 juin, Nafas choisissait encore une formule d’interpellation : « هات حصيلة حكمك » — « Présente le bilan de ton pouvoir ».

Le 25 juillet, un seuil était franchi avec : « ارحل » — « Dégage ! » et le retour massif de :

« الشعب يريد إسقاط النظام » — « Le peuple veut la chute du régime ».

D’autres slogans visaient directement le président :

« وجاك الدور يا قيس يا دكتاتور » — « Ton tour est venu, Kaïs, dictateur ».

Le 20 août, la personnalisation devient encore plus explicite :

« يسقط يسقط قيس سعيد » — « À bas, à bas Kaïs Saïed ! »

« يسقط يسقط الانقلاب » — « À bas, à bas le coup d’État ! »

« لا خوف لا رعب، الشارع ملك الشعب » — « Ni peur ni terreur, la rue appartient au peuple ».

En quelques semaines, on est ainsi passé de « هات حصيلة حكمك » — « Présente le bilan de ton pouvoir », à « ارحل » — « Dégage ! », puis à « يسقط يسقط قيس سعيد » — « À bas, à bas Kaïs Saïed ! »

Cette évolution est politiquement importante. La contestation ne demande plus seulement la libération des détenus ou le rétablissement des libertés : elle commence à désigner explicitement le maintien de Kaïs Saïed au pouvoir comme une partie centrale du problème.

Surtout, les revendications démocratiques rejoignent désormais une colère sociale beaucoup plus large : inflation, chômage, médicaments trop chers ou introuvables, pénuries, coupures d’eau et d’électricité en pleine canicule, détérioration des services publics. La contestation politique et le mécontentement quotidien commencent à emprunter les mêmes rues.

« Emmenez l’hurluberlu à Razi ! »

C’est dans ce contexte qu’a surgi le slogan qui allait provoquer la polémique :

« هزّ الكازي للرازي » — « Emmenez l’hurluberlu à l’hôpital Razi ! »

Le jeu de mots a été immédiatement interprété comme une allusion à Kaïs Saïed et à l’hôpital psychiatrique Razi de La Manouba : autrement dit, « Emmenez Kaïs à Razi ! »

Mais le slogan ne nomme pas explicitement Kaïs Saïed.

L’ironie de l’affaire est que ce sont précisément certains de ses partisans qui, sur les réseaux sociaux, se sont empressés d’affirmer que le mystérieux « الكازي » — « l’hurluberlu », dans le sens donné au slogan par ses interprètes, ne pouvait être que le président. Une campagne s’est alors développée pour dénoncer une formule jugée insultante et indigne à l’égard du chef de l’État et réclamer des poursuites.

Il faut évidemment distinguer la satire politique d’un diagnostic médical. Rien ne permet d’affirmer comme un fait médical que Kaïs Saïed souffrirait d’une pathologie psychiatrique. La formule relève de la caricature et de la dérision politiques, aussi brutales puissent-elles être. Or cette liberté de tourner le pouvoir en dérision constitue précisément l’un des tests de la liberté d’expression.

De la rue au tribunal

La manifestation n’avait été ni interdite ni violemment dispersée. On aurait pu y voir une volonté d’éviter l’escalade.

Mais dès le lendemain, Seifeddine Arfaoui, jeune militant de Nafas, était arrêté.

Le ministère public est resté discret sur les raisons initiales de son interpellation, tandis qu’une campagne de partisans de Kaïs Saïed liait ouvertement son arrestation au slogan « هزّ الكازي للرازي » — « Emmenez l’hurluberlu à l’hôpital Razi ! »

L’affaire a ensuite pris une tournure judiciaire précise. Après sa garde à vue, un mandat de dépôt a été délivré contre Arfaoui. Contrairement aux premières hypothèses évoquant une infraction spécifique d’outrage au président, les poursuites ont finalement été engagées sur le fondement de l’article 86 du Code des télécommunications, notamment à propos de la reprise sur les réseaux sociaux de slogans de la manifestation.

Il lui est reproché : « الإساءة إلى الغير عبر الشبكات العمومية للاتصالات » — « porter atteinte à autrui par l’intermédiaire des réseaux publics de télécommunications ».

L’épisode est révélateur d’une méthode : éviter éventuellement l’affrontement collectif dans la rue, puis exercer la pression individuellement sur certains militants.

Le message adressé aux autres est facile à comprendre : manifester reste possible, mais chacun doit savoir qu’il pourra ensuite être convoqué, poursuivi ou emprisonné.

Pourtant, la répression produit parfois l’effet inverse de celui recherché.

En arrêtant Arfaoui et en judiciarisant l’affaire, les autorités et leurs soutiens ont offert au slogan « هزّ الكازي للرازي » — « Emmenez l’hurluberlu à l’hôpital Razi ! » une publicité qu’il n’aurait probablement jamais obtenue. Une formule provocatrice qui aurait pu disparaître avec la fin de la manifestation est devenue un sujet politique national.

Quand la peur commence à changer de camp

L’enjeu dépasse donc le sort de Seifeddine Arfaoui.

Il concerne la capacité de Nafas et, au-delà, de toutes les forces démocratiques, sociales et politiques, à maintenir cette dynamique, à dépasser leurs anciennes fractures et à faire converger la défense des libertés avec les revendications économiques et sociales.

Car le phénomène le plus important n’est peut-être pas seulement que les slogans se radicalisent. C’est que ceux qui pourraient demain les reprendre deviennent plus nombreux et plus divers.

Lorsque les prisonniers politiques, la justice et les libertés mobilisent principalement les militants, le pouvoir peut encore tenter d’isoler la protestation. Mais lorsque s’y ajoutent l’eau qui manque, l’électricité qui se coupe, les médicaments introuvables ou trop chers, le chômage, la vie chère et la dégradation des services publics, la nature de la contestation peut changer.

Le défi consiste maintenant à transformer cette colère en mouvement pacifique, civique et responsable, suffisamment large pour que la peur change progressivement de camp et qu’une sortie de l’autoritarisme devienne possible avec le moins de violence et de dégâts possible.

Car le véritable objectif ne peut pas être seulement de faire partir un homme.

Après la fermeture de cette parenthèse autoritaire commencera une tâche autrement plus difficile : restaurer l’État de droit, reconstruire les institutions, redresser l’économie, rétablir la confiance entre les Tunisiens et réapprendre le compromis démocratique.

Faire partir un pouvoir autoritaire est une étape. Reconstruire ce qu’il aura abîmé sera le véritable défi.

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