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Ben Guerdane : quand la frontière se ferme, la mer devient un horizon

Le naufrage survenu au large de Zarzis en août 2026 n’est pas seulement un nouveau drame de la migration. Il révèle une crise plus profonde : celle de Ben Guerdane, de son économie frontalière et d’une jeunesse qui ne voit plus d’avenir dans sa propre région.

Quinze Tunisiens avaient pris place à bord de l’embarcation partie le 19 août 2026. Selon le dernier bilan communiqué, douze sont morts, deux restent portés disparus et un seul a survécu. Quatorze étaient originaires de Ben Guerdane et un de Zarzis.

Au-delà du deuil, une question s’impose : comment des jeunes, dont plusieurs avaient entre 18 et 25 ans, en sont-ils arrivés à considérer la Méditerranée comme une perspective plus acceptable que de rester chez eux ?

Une ville qui vivait de sa frontière

Ben Guerdane s’est construite autour de sa situation frontalière. Pendant des décennies, Ras Jedir n’a pas seulement séparé la Tunisie de la Libye : il a constitué une artère économique et sociale. Commerce formel et informel, transport, circulation des marchandises et des personnes ont fait vivre directement ou indirectement des milliers de familles.

Cette économie était fragile et largement informelle. Mais elle constituait une réalité qu’aucune politique publique ne pouvait ignorer.

Le 7 mars 2016, lorsque Daech lança une attaque de grande ampleur contre Ben Guerdane, la population joua, aux côtés des forces militaires et sécuritaires, un rôle déterminant dans l’échec de cette tentative. Il faut le rappeler : Ben Guerdane n’a pas seulement été une région exposée au terrorisme ; sa population a été un acteur essentiel de la résistance à Daech.

Dix ans plus tard, le contraste est saisissant. La ville qui avait alors payé de son sang la défense du territoire national enterre aujourd’hui des jeunes partis chercher ailleurs l’avenir qu’ils ne trouvaient plus chez eux.

La sécurisation de la frontière qui suivit l’attaque de 2016 était nécessaire. Mais les réponses apportées aux problèmes de la région sont restées principalement sécuritaires, sans véritable politique économique et sociale à la hauteur de ses besoins.

Le renforcement des contrôles et les restrictions sur les échanges ont progressivement fragilisé l’économie transfrontalière sans que des alternatives suffisantes soient créées.

C’est là que réside une partie du problème : on ne peut réduire une économie construite pendant des décennies autour de la frontière sans offrir de nouvelles possibilités à ceux qui en vivent.

La ville qui accueillait autrefois des jeunes venus d’autres régions de Tunisie chercher du travail voit aujourd’hui ses propres enfants chercher le moyen d’en partir.

Ras Jedir et l’horizon qui se ferme

Les difficultés persistantes à Ras Jedir ont aggravé cette situation. Fermetures, réouvertures, restrictions et incertitudes ont des conséquences immédiates sur l’activité et les revenus des habitants.

Les mécanismes locaux de médiation, fondés sur les relations familiales, sociales et historiques entre les deux côtés de la frontière, ont parallèlement perdu une partie de leur rôle.

Une frontière ne peut pourtant être seulement une ligne à sécuriser. Pour les populations qui y vivent, elle est aussi un espace économique, social et humain.

Lorsque cet espace se ferme sans qu’un autre horizon économique s’ouvre, la recherche d’une issue se déplace. Et pour une partie des jeunes, cette autre frontière est désormais la Méditerranée.

Empêcher les départs ou sauver des vies ?

Le naufrage interroge également les politiques migratoires tunisiennes et européennes.

Depuis plusieurs années, des moyens importants sont consacrés à la surveillance des côtes, au contrôle des frontières et à l’interception des embarcations. Une partie des financements européens soutient également les capacités de recherche et de sauvetage, mais la prévention des départs reste au cœur du dispositif migratoire.

Le drame de Ben Guerdane pose donc une question essentielle : comment une embarcation transportant quinze personnes peut-elle disparaître dans une zone aussi surveillée, tandis que son unique survivant reste près de deux jours en mer avant d’être recueilli par un navire commercial ?

Cette question ne permet pas, à elle seule, d’établir une responsabilité. Mais elle justifie une enquête sur la chronologie du naufrage, de l’alerte et des secours ainsi que sur les moyens effectivement mobilisés.

Elle est d’autant plus légitime que le sud-est tunisien avait déjà connu le naufrage de Zarzis en septembre 2022. Quatre années plus tard, une nouvelle tragédie frappe pratiquement la même région.

Une ville en deuil

À mesure que les corps ont été retrouvés, Ben Guerdane est entrée dans un deuil qui dépasse désormais les seules familles des victimes. C’est toute une ville qui enterre ses enfants.

Le mercredi 26 août, plusieurs des victimes ont été accompagnées vers leur dernière demeure au cimetière de Sidi Khlif, dans une atmosphère de profonde douleur. Les familles, les proches et de très nombreux habitants ont participé aux cortèges funèbres. Les photographies publiées par Legal Agenda – Tunis donnent à voir cette dimension collective du deuil : derrière les statistiques d’un nouveau naufrage apparaissent des cercueils, des familles et une ville entière frappée par la perte de ses jeunes.

Les victimes ont des noms, des familles, des histoires. Elles ne peuvent être réduites à une catégorie administrative de « migrants irréguliers » ni à une ligne supplémentaire dans les statistiques des morts en Méditerranée.

Ce sont des enfants de Ben Guerdane qui sont partis chercher une vie et que leur ville a vus revenir dans des cercueils.

Le contraste avec l’histoire récente de la ville est particulièrement douloureux. Il y a dix ans, après l’attaque terroriste du 7 mars 2016, Ben Guerdane enterrait ceux qui étaient morts en défendant leur ville et leur pays. En août 2026, elle enterre une autre génération : des jeunes qui ne sont pas morts pour rester à Ben Guerdane, mais en essayant de la quitter.

Entre ces deux cortèges funèbres séparés par dix années se lit une partie du bilan des politiques menées dans cette région.

Et où était l’État ?

Une autre image restera de ces funérailles : celle de l’absence des plus hauts responsables de l’État.

Alors que les familles enterraient leurs enfants et que Ben Guerdane vivait l’un des drames les plus douloureux de ces dernières années, aucune présence politique nationale de premier plan n’est venue, lors de ces obsèques, incarner publiquement la solidarité de l’État avec les familles et la population, selon les informations et témoignages disponibles.

Cette absence est d’autant plus frappante que Ben Guerdane occupe une place particulière dans l’histoire récente du pays. En mars 2016, lorsque la ville avait résisté à l’offensive de Daech, elle avait été célébrée comme un symbole national. Pendant quelques jours, Ben Guerdane était devenue, symboliquement, la capitale de la Tunisie résistante.

Dix ans plus tard, lorsque cette même ville enterre des jeunes morts en tentant de quitter le pays, elle semble beaucoup plus seule.

Il ne s’agit pas simplement de protocole. Dans un moment de deuil collectif, la présence des responsables publics constitue aussi une reconnaissance : celle de la souffrance des familles, de la gravité de ce qui s’est produit et de la responsabilité de l’État d’apporter des réponses.

Or le silence ou l’absence prennent eux aussi une signification politique lorsqu’une population a déjà le sentiment d’être abandonnée.

Du deuil à la colère sociale

À Ben Guerdane, la douleur s’est rapidement transformée en colère. Les manifestations ont d’abord demandé l’intensification des recherches. Mais elles ont aussi exprimé des revendications plus anciennes : chômage, difficultés de Ras Jedir, projets de développement bloqués et absence de perspectives.

La réponse policière à certaines de ces manifestations, notamment par l’usage de gaz lacrymogène, contraste avec l’absence de parole politique nationale forte adressée directement aux familles et aux habitants.

La Garde nationale a certes indiqué que les recherches faisaient l’objet d’un suivi présidentiel. Mais le suivi opérationnel ne remplace ni une parole politique, ni une présence auprès des familles, ni une réponse aux causes profondes du drame.

Le contraste devient alors difficile à ignorer : l’État apparaît lorsqu’il faut surveiller la frontière, contrôler les passages, intercepter les embarcations ou contenir les protestations ; il paraît beaucoup plus lointain lorsqu’il faut créer des emplois, ouvrir des perspectives ou simplement partager publiquement le deuil d’une population.

Ben Guerdane ne demande pourtant pas la compassion. Elle demande depuis des années que sa place particulière dans l’économie et la géographie tunisiennes soit enfin prise en compte.

Car derrière les discours récurrents sur la « contrebande » se trouve une autre réalité : Ben Guerdane est aussi l’un des exemples les plus anciens de l’incapacité des gouvernements successifs à construire une véritable politique de développement des régions frontalières.

Il est facile de reprocher à une population de vivre de l’économie informelle. Il est beaucoup plus difficile de répondre à la question essentielle : quelles alternatives lui a-t-on réellement proposées?

Le naufrage commence sur terre

Les victimes ne sont pas seulement des « migrants irréguliers ». Ce sont d’abord des jeunes Tunisiens qui cherchaient une possibilité de vivre autrement.

Il faut combattre les réseaux qui exploitent leur détresse et poursuivre les responsables de traversées dangereuses. Mais cela ne suffira pas.

Lorsque le commerce frontalier se réduit sans alternative, que le chômage s’installe, que Ras Jedir devient synonyme d’incertitude, que les possibilités de mobilité légale sont limitées et que les politiques de développement ne produisent pas les résultats attendus, la mer finit par apparaître comme une issue, même lorsque chacun sait qu’elle peut devenir un tombeau.

Le naufrage de Ben Guerdane dépasse donc la seule question migratoire. Il interroge le développement des régions frontalières, les relations tuniso-libyennes, les politiques migratoires européennes et tunisiennes et, surtout, la place laissée à la jeunesse dans le pays.

Mais les funérailles du 26 août ajoutent désormais une question supplémentaire : comment une ville qui fut célébrée lorsqu’elle défendait la frontière peut-elle se sentir aussi seule lorsqu’elle enterre les enfants que l’absence de perspectives a poussés vers une autre frontière, autrement plus dangereuse : la mer ?

La véritable alternative à la migration dangereuse n’est pas seulement une frontière mieux surveillée. C’est une société dans laquelle partir reste un choix et où rester redevient une possibilité.

Une question demeure alors : comment en est-on arrivé à ce que des jeunes de Ben Guerdane voient davantage d’espoir dans une embarcation précaire et la Méditerranée que dans leur propre pays ?

Car le naufrage ne commence pas lorsque le bateau prend l’eau.

Il commence bien avant, lorsque l’horizon se ferme sur terre.

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