L’été 2026 marque une nette aggravation de la situation sociale en Tunisie. Coupures d’eau et d’électricité, difficultés d’accès aux médicaments, pénuries d’eau embouteillée, incendies, déchets, canicule et conflits du travail ne relèvent plus de crises isolées. Leur accumulation traduit une dégradation plus générale des services essentiels et une difficulté croissante de l’action publique à répondre aux besoins quotidiens.
Cette évolution se reflète directement dans les mobilisations. Selon l’Observatoire social tunisien du FTDES, 1 101 mouvements de protestation ont été recensés en juillet 2026, le niveau le plus élevé pour un mois de juillet depuis dix ans. Le chiffre est en hausse de 27 % par rapport à juin et de 168 % par rapport à mai. Surtout, la nature des revendications change : 373 mobilisations concernent les coupures d’eau potable et 305 les interruptions d’électricité. À elles seules, ces deux questions représentent plus de 60 % des mouvements recensés. Les revendications liées à l’emploi et aux conditions de travail restent importantes, mais passent désormais au second plan.
La composition des mobilisations évolue elle aussi. Les habitants sont désormais les principaux acteurs, avec une participation à 746 mouvements, soit près des deux tiers du total. Cette tendance montre que la contestation déborde les cadres syndicaux et professionnels traditionnels pour partir directement des difficultés de la vie quotidienne. Kairouan figure parmi les gouvernorats les plus mobilisés avec 67 mouvements, Mahdia en compte 48.
Les réseaux sociaux jouent dans cette dynamique un rôle déterminant. Environ 670 mobilisations ont été relayées ou exprimées principalement dans l’espace numérique et les médias. À côté de cela, l’Observatoire a recensé 124 rassemblements, 95 sit-in, une centaine de barrages routiers ou manifestations de colère, ainsi que 41 grèves.
Eau et électricité : les deux principaux foyers de colère
La question de l’eau est devenue centrale. Au-delà de la sécheresse, les documents disponibles insistent sur la vétusté du réseau de la SONEDE et sur des pertes qui pourraient approcher 50 % de l’eau produite dans certaines configurations.
La crise est donc autant une crise de distribution que de disponibilité. Le cas de Sfax le montre : un projet réalisé avec la coopération japonaise a permis, dans une zone pilote, de faire passer les pertes d’eau non facturée de 50 % à 26 %. Cela indique que l’amélioration du réseau est possible lorsque la réhabilitation des infrastructures devient une priorité.
Les inégalités territoriales restent fortes. Plus de 3 000 alertes citoyennes avaient déjà été enregistrées en 2025, dont 87 % liées à des coupures ou des perturbations. Le raccordement administratif à l’eau ne garantit donc pas toujours un accès réel et régulier selon l’Observatoire tunisien de l’eau
La pénurie d’eau embouteillée accentue encore le sentiment de crise. Pour de nombreux ménages, acheter des bouteilles n’est plus un choix de confort mais une protection contre l’incertitude du robinet.
La crise de l’électricité ne s’explique pas seulement par la canicule. Selon les données avancées fin août, la pointe de consommation aurait atteint 6 400 MW en juillet 2026, pour seulement 4 630 MW de capacité disponible, soit un déficit potentiel de 1 770 MW. Cette situation résulterait notamment du recul des investissements, du retard de plusieurs projets de centrales et de la lenteur du développement des renouvelables.
La dépendance extérieure reste importante : les importations d’électricité d’Algérie auraient représenté 11 % de la consommation en 2025, tandis que les renouvelables n’en fourniraient qu’environ 9 %. Entre le 22 juillet et le 3 août, la plateforme Famma Dhaw a par ailleurs recensé 2 665 signalements de coupures dans 376 zones du pays, chiffres citoyens qui ne constituent toutefois pas des données officielles.
La canicule a donc surtout révélé une fragilité structurelle du système électrique, avec des conséquences en chaîne sur l’eau, l’irrigation, les commerces, les établissements de santé et les personnes dépendantes d’équipements médicaux.
Canicule et santé : un risque accru
La canicule agit comme un multiplicateur des difficultés. Elle augmente la consommation électrique, aggrave le stress hydrique, favorise les incendies et rend les coupures beaucoup plus dangereuses.
Une estimation interne de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins évoque 150 à 200 décès potentiellement liés, directement ou indirectement, à la combinaison de la chaleur et des coupures. Ce chiffre n’est toutefois pas confirmé officiellement et doit donc être traité avec prudence.
Il souligne néanmoins la nécessité de disposer de données sanitaires fiables sur l’impact de la chaleur, des coupures d’électricité et de la dégradation des conditions dans les hôpitaux et les lieux de détention.
Médicaments : disponibilité et pouvoir d’achat
À la question des pénuries s’ajoute désormais celle des prix. Le 24 juillet, la Pharmacie centrale a publié une nouvelle grille concernant 306 médicaments. Certaines augmentations identifiées par une comparaison ultérieure ont été particulièrement importantes, notamment pour plusieurs traitements chroniques.
L’UGTT a dénoncé ces hausses, estimant qu’elles risquent d’aggraver les difficultés d’accès aux soins pour les salariés, les retraités, les ménages modestes et les travailleurs du secteur informel. Elle a également alerté sur le risque de voir certains patients interrompre leur traitement pour des raisons financières.
La crise du médicament se double par ailleurs d’un conflit persistant entre la CNAM et les pharmacies d’officine. Les retards de paiement fragilisent leur trésorerie et menacent, à terme, la continuité du système de soins de proximité.
Conflits du travail et limites des réponses sociales anciennes
Les mobilisations des salariés des sociétés de l’environnement, de plantation et de jardinage à Gafsa et Tataouine montrent que les conflits du travail restent importants.
Début août, les salariés ont protesté pour réclamer le versement de leurs salaires, l’application des augmentations et la régularisation de leurs situations administratives. À Gafsa, les mobilisations ont notamment conduit à la fermeture d’accès à la Compagnie des phosphates, avant l’annonce du paiement du salaire de juillet et des rappels correspondants.
Ces conflits révèlent surtout les limites d’un modèle ancien : ces sociétés ont été créées comme instruments d’absorption du chômage et d’apaisement social, mais restent aujourd’hui confrontées à des retards de salaires, un financement incertain et un statut juridique mal défini.
Une crise sociale qui devient une crise de confinace dans l’action publique
Dans ce contexte, la manifestation organisée par Nafas le 20 août prend une importance particulière. Elle a cherché à rapprocher les revendications liées aux libertés et aux détenus de celles concernant le pouvoir d’achat, l’eau, l’électricité, les médicaments et les services publics.
La question centrale est désormais de savoir si les colères locales et sectorielles peuvent converger.
Car le point commun entre ces mobilisations est de plus en plus évident : l’État reste la cible principale des revendications. Ministères, gouvernorats, municipalités, SONEDE, STEG et autres établissements publics sont directement interpellés.
L’été 2026 révèle ainsi une crise qui n’est pas seulement sociale mais aussi une crise de confiance dans l’action publique. Le problème ne réside plus uniquement dans la pénurie ou la coupure elle-même, mais dans le sentiment que les décisions sont prises, les crises gérées et les hausses imposées sans explications suffisantes.
La question sociale tunisienne semble ainsi se déplacer vers le fonctionnement quotidien de l’État : eau, électricité, médicaments, santé, déchets, protection contre les incendies et paiement des salaires deviennent autant de critères à partir desquels les citoyens évaluent désormais l’efficacité du pouvoir public.
Lorsque des centaines de mobilisations locales portent simultanément sur ces mêmes besoins essentiels, la succession de colères dispersées peut commencer à former une contestation sociale de portée nationale.