En ce mois d’août 2026, la situation dans les prisons tunisiennes est devenue une urgence humaine et sanitaire qui concerne l’ensemble de la population carcérale.
La canicule exceptionnelle qui frappe le pays, les températures extrêmes, les pénuries et coupures d’eau et d’électricité ainsi que les difficultés d’accès aux soins prennent une dimension autrement plus dangereuse derrière les murs des prisons. Dans des cellules surpeuplées, surchauffées et insuffisamment ventilées, des milliers de personnes sont exposées à la chaleur sans pouvoir s’y soustraire.
Les détenus âgés, malades, handicapés, atteints de maladies chroniques ou affaiblis par de longues périodes de détention sont particulièrement vulnérables. Il en va de même pour ceux qui ont recours à la grève de la faim comme ultime moyen de protestation.
Les alertes se multiplient
Parmi les prisonniers politiques et d’opinion, plusieurs situations suscitent aujourd’hui une inquiétude majeure.
Rached Ghannouchi, âgé de 85 ans, a connu une dégradation préoccupante de son état de santé. Ahmed Néjib Chebbi, âgé de plus de 80 ans, a souffert de difficultés respiratoires, d’épuisement et de troubles aggravés par les fortes températures.
L’état de santé de Mondher Ounissi, médecin spécialiste en néphrologie et transplantation rénale et professeur à la faculté de médecine de Tunis, est particulièrement alarmant. Détenu à la prison civile d’Oudhna et souffrant lui-même de pathologies rénales chroniques, il connaît depuis plusieurs semaines une dégradation de son état et d’importantes difficultés d’élocution : selon les informations recueillies par l’association Intersection, il ne parvient plus qu’à parler à voix très faible. Transféré à l’hôpital le 19 août, il a subi plusieurs analyses, mais l’échographie rénale jugée nécessaire en raison de ses douleurs n’aurait pas été réalisée. Sa défense dénonce également des conditions de transport entre la prison et l’hôpital inadaptées à son état de santé.
Fin août, Abir Moussi a elle aussi dû être transférée à l’hôpital après une importante détérioration de son état, marquée par des douleurs, des difficultés respiratoires, un épuisement physique et des problèmes de mobilité. Sa défense rappelle qu’elle avait auparavant alerté l’administration pénitentiaire sur son exposition au stress thermique.
Ghazi Chaouachi a dû interrompre une grève de la faim en raison de son état de santé.
La situation de Chawki Tabib a également nécessité une vigilance particulière. Souffrant notamment de diabète et d’arthrite, il avait déjà connu un malaise en prison nécessitant son transfert à l’hôpital de Nabeul. Pendant sa grève de la faim commencée le 11 août, sa famille a en outre signalé qu’il n’aurait pas eu accès à certains médicaments et dispositifs médicaux prescrits par son spécialiste, notamment pour ses douleurs dorsales. Il a finalement interrompu sa grève le 28 août, après dix-sept jours.
Wael Naouar, détenu depuis mars avec plusieurs militants de la Flottille Soumoud, poursuivait pour sa part sa grève de la faim à la fin du mois.
À ces situations s’ajoutent celles de Chaïma Issa, Ayachi Hammami, Jaouhar Ben Mbarek, Issam Chebbi, Khayam Turki, Ridha Belhaj, Ajmi Lourimi, Lotfi Mraïhi et Saadia Mosbah, ainsi que celles des journalistes Mourad Zeghidi, Borhen Bsaïes et Zied El Heni.
Mais s’arrêter aux personnalités connues donnerait une image profondément incomplète de la situation.
Les détenus de droit commun sont exposés aux mêmes dangers
La protection de la vie et de la santé ne saurait dépendre du statut politique ou de la notoriété du détenu.
Les détenus de droit commun constituent l’immense majorité de la population carcérale. Ils subissent les mêmes cellules surchauffées, la même promiscuité, les mêmes pénuries et les mêmes difficultés d’accès aux soins, mais leurs situations sont beaucoup moins souvent rendues publiques.
Plusieurs affaires documentées cet été montrent pourtant la gravité des risques.
Ces situations démontrent que la crise carcérale ne distingue pas entre prisonniers politiques et détenus de droit commun.
Des morts qui imposent de sortir de l’attentisme
Plus grave encore, des décès en détention ont été signalés au cours de l’été.
L’association Intersection avait recensé au début du mois d’août huit décès qualifiés de suspects depuis le début de l’année 2026, dont quatre au seul mois de juillet.
À la fin du mois, l’alerte est devenue encore plus grave : cinq décès auraient été signalés durant la seule journée du 28 août dans des prisons du Grand Tunis, selon le président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, qui indiquait tenir ces informations de sources judiciaires.
Aucun bilan national officiel n’a encore permis de confirmer l’ensemble de ces décès ni, surtout, d’en déterminer les causes.
Chaque décès survenu en détention doit faire l’objet d’une enquête indépendante, rapide et transparente, permettant d’établir les causes médicales de la mort, les conditions dans lesquelles la personne était détenue, les soins qui lui ont été dispensés et, le cas échéant, les responsabilités.
L’affaire d’Anis Charni, 28 ans, montre précisément pourquoi cette transparence est indispensable. Interpellé le 22 juillet et placé en garde à vue dans un poste de police de l’Ariana, il a ensuite été retrouvé par sa famille à l’hôpital Charles-Nicolle, sous assistance respiratoire. Il est décédé le 28 juillet. Sa famille affirme avoir constaté des traces de violences sur son visage et son corps et a demandé une autopsie. Une enquête judiciaire a été ouverte pour déterminer les circonstances exactes de sa mort.
Il faut donc éviter deux écueils : minimiser les décès faute d’explications officielles, mais également attribuer sans preuve chacun d’eux à la chaleur. Ce qui est déjà établi suffit à justifier une intervention urgente : températures extrêmes, pénuries, surpopulation, détenus malades ou âgés, difficultés d’accès aux soins et multiplication des alertes.
Il faut agir avant de compter de nouveaux morts
La situation exige désormais davantage que des communiqués et des déclarations d’inquiétude.
Une personne détenue est placée sous la responsabilité de l’État. La peine prononcée par un tribunal est la privation de liberté. Elle ne saurait devenir une exposition à la déshydratation, à une chaleur insupportable, à la privation de médicaments, au défaut de soins ou au risque de mort.
Les autorités doivent donc prendre immédiatement des mesures exceptionnelles de protection dans l’ensemble des établissements pénitentiaires : garantir en permanence l’accès à l’eau potable et aux sanitaires ; assurer la ventilation des cellules et la continuité de l’électricité ; renforcer les équipes médicales ; procéder à un recensement immédiat des personnes âgées, malades, handicapées ou atteintes de pathologies chroniques ; leur assurer une surveillance médicale renforcée ; garantir l’accès sans délai aux médicaments, examens et équipements prescrits ; transférer immédiatement vers des structures hospitalières adaptées toute personne dont l’état le nécessite.
Une surveillance médicale spécifique doit également être organisée pour les personnes engagées dans une grève de la faim.
Il faut surtout réexaminer sans délai le maintien en détention des personnes âgées, gravement malades ou dont l’état de santé est incompatible avec les conditions actuelles d’incarcération, ainsi que le maintien en détention provisoire lorsqu’une mesure alternative est possible. Ces mesures doivent concerner tous les détenus, sans distinction entre prisonniers politiques, journalistes, militants, prévenus et condamnés de droit commun.
Les règles nationales et internationales sont pourtant claires. Le droit tunisien garantit le droit à la santé des personnes privées de liberté. Les règles Nelson Mandela imposent notamment une prise en charge sanitaire équivalente à celle disponible dans la société et le transfert des détenus nécessitant des soins spécialisés vers les structures appropriées.
Dans une prison, contrairement au reste de la société, le détenu ne peut ni quitter une cellule devenue irrespirable, ni chercher lui-même de l’eau, ni consulter librement un médecin, ni se rendre à l’hôpital. Il dépend entièrement de l’administration.
C’est pourquoi la responsabilité de l’État est ici directe et renforcée.
La Tunisie traverse une situation exceptionnelle de chaleur et de pénuries. Les autorités connaissent désormais les risques. Les familles, les avocats, les associations et les organisations de défense des droits humains les ont alertées. Des hospitalisations ont déjà eu lieu. Des états de santé se sont gravement détériorés. Des morts en détention ont été signalées.
Il n’est plus temps d’attendre.
Il faut agir maintenant, avant qu’une nouvelle coupure d’eau, quelques heures supplémentaires dans une cellule surchauffée ou un retard dans l’administration d’un médicament ne transforme une situation prévisible en un décès évitable.
Protéger aujourd’hui les personnes détenues n’est ni une faveur ni une concession politique. C’est une obligation de l’État et une urgence vitale.