Soixante-dix ans après la promulgation du Code du statut personnel et près de neuf ans après l’adoption de la loi organique n°58 du 11 août 2017 relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes, la Tunisie dispose d’un cadre juridique et institutionnel important. Pourtant, les violences persistent et leur forme la plus extrême, le féminicide, atteint un niveau particulièrement préoccupant.
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Selon Aswat Nissa, les féminicides recensés sont passés de 6 en 2018 à 25 en 2023, 29 en 2024 et 30 en 2025. Le rapport détaillé présenté par l’association en août 2026 comptabilise, selon sa méthodologie, 24 meurtres et 5 tentatives de meurtre en 2025. Surtout, près de 65 % des violences meurtrières documentées s’inscrivent dans une relation conjugale présente ou passée : 14 victimes étaient mariées et 3 divorcées. Les crimes se sont par ailleurs étendus à 14 gouvernorats, alors qu’ils étaient davantage concentrés auparavant dans le Grand Tunis.
Les données disponibles pour juillet et août 2026 montrent que cette dynamique ne s’est nullement interrompue. Une veille régionale a recensé deux femmes tuées en Tunisie pendant le seul mois de juillet : le 5 juillet au Sejoumi, une femme âgée a été tuée à l’arme blanche par son fils ; le 15 juillet, une femme d’une soixantaine d’années a été retrouvée poignardée à son domicile à Kalaâ Sghira, dans le gouvernorat de Sousse, une enquête ayant été ouverte sur les responsabilités de son mari et de son fils.
La situation s’est encore aggravée en août. Au 17 août 2026, Aswat Nissa indiquait que 16 féminicides avaient déjà été enregistrés depuis le début de l’année. Ce jour-là, à Borj Touil dans le gouvernorat de l’Ariana, une femme a été tuée par son mari de plus de quarante coups de couteau. L’association signalait également le meurtre de Mariem Amer, mère de deux enfants, poignardée au cœur par son mari.
D’autres meurtres ont suivi, notamment à Oum Larayes, dans le gouvernorat de Gafsa, puis, à la fin du mois, à Hay Ettahrir à Tunis, où une femme enceinte de jumeaux et déjà mère d’un enfant de quatre ans a été battue puis étranglée par son mari. (Alchourouk Archive) Ces crimes successifs montrent qu’au 30 août le bilan de 16 féminicides annoncé à la mi-août était déjà dépassé. Faute d’un décompte officiel actualisé et consolidé, il serait toutefois imprudent de fixer un chiffre définitif pour les huit premiers mois de 2026.
Cette difficulté à connaître le nombre exact de victimes est en elle-même révélatrice d’une faiblesse majeure de la politique publique.
Une loi importante, mais une protection qui intervient encore trop tard
La Tunisie ne part pourtant pas de rien. La loi n°58 reconnaît les violences physiques, psychologiques, sexuelles, économiques et politiques et prévoit prévention, protection des victimes, prise en charge et poursuite des auteurs. Des unités spécialisées dans les violences contre les femmes et les enfants ont été créées, ainsi qu’un Observatoire national, une ligne d’écoute 1899 et un réseau de centres d’hébergement.
Mais l’enjeu n’est plus seulement de savoir combien d’institutions existent. Il est de savoir si elles parviennent à empêcher une femme menacée d’être tuée.
Le féminicide est rarement un acte surgissant sans signes précurseurs. Il constitue souvent l’aboutissement d’un continuum : violences répétées, menaces, contrôle, dépendance économique, harcèlement, séparation conflictuelle, poursuite de la victime après la rupture ou menaces de mort.
Une étude antérieure particulièrement éclairante portant sur 28 féminicides commis par des maris avait constaté que 27 avaient été précédés de violences physiques ou psychologiques. Dans l’échantillon étudié, 93 % des auteurs appartenaient à l’entourage familial et 61 % étaient les maris. (Tap Info)
La question essentielle devient alors : combien de ces morts auraient pu être évitées ?
Une femme qui signale des violences répétées ou une menace de mort ne peut être simplement renvoyée chez elle après l’enregistrement d’une plainte. Elle doit bénéficier d’une évaluation immédiate du niveau de risque, d’une protection effective, éventuellement de l’éloignement de l’agresseur, d’un hébergement sécurisé avec ses enfants et d’un accompagnement judiciaire, psychologique, social et économique.
Passer de la protection à la prévention
C’est aujourd’hui le principal changement de politique publique nécessaire. Il faut passer d’un système qui intervient principalement après les violences à un système capable d’identifier les situations dans lesquelles une femme risque d’être tuée.
Chaque plainte comportant des violences répétées, une menace de mort, un étranglement, une tentative antérieure de meurtre, un harcèlement après séparation, l’accès de l’auteur à une arme ou la violation d’une ordonnance de protection devrait déclencher un protocole national d’évaluation du risque létal.
Les situations classées à haut risque devraient ensuite être suivies conjointement par police, justice, santé, services sociaux, ministère de la Femme et structures spécialisées. Une femme ne doit plus pouvoir disparaître entre plusieurs institutions dont chacune ne connaît qu’une partie de son histoire.
Les ordonnances de protection doivent également être évaluées non selon leur nombre mais selon leur efficacité réelle : combien sont délivrées ? Dans quels délais ? Combien sont violées ? Que se passe-t-il lorsqu’un agresseur ne les respecte pas ? Combien de femmes ont effectivement été mises en sécurité ?
La protection doit aussi être territorialement accessible. Une femme de Kasserine, Gafsa ou Jendouba doit pouvoir bénéficier aussi rapidement qu’une femme de Tunis d’un refuge, d’une expertise médicale, d’un avocat et d’une intervention policière. La possibilité de quitter l’auteur dépend en outre du logement, des revenus, de l’emploi et de la prise en charge des enfants : l’autonomie économique fait donc partie intégrante de la protection contre la violence.
Une société civile qui documente ce que l’État ne mesure pas suffisamment
Face aux lacunes des données publiques, les associations jouent un rôle essentiel. Aswat Nissa a ainsi lancé le 12 août 2026 la première plateforme numérique tunisienne consacrée au recensement, au signalement et à la documentation des féminicides. L’association explique explicitement cette initiative par l’absence de statistiques officielles exhaustives et d’une stratégie nationale spécifique contre les féminicides. (Tap Info)
Cette mobilisation associative constitue une avancée, mais elle révèle aussi une anomalie : ce sont largement les organisations féministes qui recensent les victimes, reconstituent les circonstances des crimes, accompagnent les femmes, alertent l’opinion et parfois participent directement à leur hébergement. Le document joint souligne ainsi que les initiatives de la société civile viennent combler un vide institutionnel de documentation et de suivi.
L’État doit donc se doter d’une base nationale unifiée croisant les données de la police, de la justice, de la santé, des services sociaux et des structures d’accueil : plaintes antérieures, menaces, ordonnances de protection, violations de ces ordonnances, lien entre auteur et victime, récidive, suites judiciaires et circonstances du meurtre.
Après chaque féminicide : comprendre où la protection a échoué
Enfin, chaque féminicide devrait faire l’objet d’une revue systématique et indépendante.
La victime avait-elle déjà porté plainte ? Avait-elle signalé des menaces ? Avait-elle consulté un hôpital ? Une ordonnance de protection avait-elle été demandée ou délivrée ? L’auteur avait-il déjà été poursuivi ? Une place dans un centre lui avait-elle été proposée ? Une institution connaissait-elle le danger ?
Le rapport annuel sur les féminicides ne devrait donc plus seulement répondre à la question : combien de femmes ont été tuées ? Il devrait répondre à une autre question, autrement plus exigeante : combien de ces crimes auraient pu être empêchés ? C’est précisément le changement d’approche proposé dans le document : passer du décompte des victimes à l’évaluation de toute la chaîne de protection.
Les événements de juillet et surtout d’août 2026 donnent à cette interrogation une urgence particulière. Alors même que la Tunisie célébrait le 13 août les 70 ans du Code du statut personnel, plusieurs femmes continuaient d’être tuées, principalement dans leur environnement familial ou conjugal. La violence conjugale représente près des deux tiers des situations meurtrières documentées par Aswat Nissa.
Après neuf années de loi n°58, le défi n’est donc plus seulement de disposer de textes, d’unités spécialisées ou de centres d’accueil. Il est de faire fonctionner toutes ces composantes ensemble et suffisamment tôt.
La véritable mesure d’une politique de lutte contre les violences faites aux femmes ne devrait plus être seulement le nombre de plaintes enregistrées, d’ordonnances prononcées ou de centres créés.
Elle devrait être beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeante : combien de femmes en danger avons-nous réussi à protéger avant qu’elles ne deviennent une victime de plus ?