Pas de défaut de paiement pour le moment. Pas d’effondrement spectaculaire.
Mais dans les foyers tunisiens, la crise est déjà là. Silencieuse, diffuse, quotidienne.
Elle ne s’exprime pas en pourcentage du PIB. Elle se voit dans les prix qui explosent, les produits qui manquent et une vie qui devient chaque jour plus difficile.
Une stabilité trompeuse
Officiellement, la Tunisie tient. La dette publique tourne autour de 85 % du PIB. Le pays continue de rembourser, avec un service de la dette d’environ 23 milliards de dinars par an (6,8 milliards €). Mais cette stabilité repose sur un équilibre fragile :
- près de 19 milliards de dinars d’emprunts intérieurs en 2026
- dont 11 milliards directement auprès de la Banque centrale
Autrement dit : l’État paie ses dettes… en s’endettant davantage à l’intérieur.
La dépendance extérieure a reculé. Mais elle a été remplacée par une dépendance intérieure : banques locales, Banque centrale, entreprises publiques et budgets futurs
La dette ne disparaît pas. Elle change de forme — et devient plus invisible, mais aussi plus dangereuse.
Quand l’Etat aspire l’économie
Pour se financer, l’État mobilise massivement les ressources nationales. Les banques prêtent au Trésor plutôt qu’aux entreprises. Conséquence directe : moins de crédit pour le secteur privé, moins d’investissement , moins de croissance.
Le cercle vicieux est enclenché : dette → banques mobilisées → économie privée étouffée → croissance faible → nouvelle dette
Avec une croissance attendue entre 1 % et 2 %, l’économie ne crée pas assez de richesse.
Le chômage reste élevé, autour de 15 à 16 %. Et l’investissement s’effondre.
La dette ne finance plus l’avenir. Elle sert à maintenir le présent.
Le quotidien rattrape les chiffres
Ce déséquilibre se traduit directement dans la vie des Tunisiens.
Les prix ont explosé :
- viande devenue inaccessible pour beaucoup
- produits alimentaires en hausse continue
- énergie et transport de plus en plus coûteux
Même quand l’inflation ralentit sur le papier, elle reste très élevée là où cela compte : dans l’assiette. Résultat : le pouvoir d’achat s’érode, mois après mois.
Pénuries : quand l’économie ne répond plus
À la cherté de la vie s’ajoute un phénomène encore plus brutal : les pénuries.
Farine, semoule, sucre, médicaments, eau dans certaines régions… les produits essentiels ne sont plus toujours disponibles. Ce n’est pas un simple problème logistique. C’est le signe d’un système sous tension :
- manque de devises pour importer
- production locale insuffisante
- circuits de distribution désorganisés
- finances publiques contraintes
Concrètement : les citoyens paient plus cher… ce qu’ils ne trouvent pas toujours.
Le pain, symbole d’un basculement
Rien n’illustre mieux cette crise que le pain. Produit de base par excellence, longtemps accessible et stable, il devient aujourd’hui le révélateur des tensions économiques. Faute de disponibilité suffisante de farine subventionnée, les boulangers ont été contraints, dans plusieurs cas, de modifier la composition du pain, en mélangeant différents types de farines ou en réduisant la qualité.
Ce glissement, discret mais profond, signifie que même le produit le plus essentiel n’échappe plus aux contraintes financières.
Le pain n’est plus seulement un aliment.
Il devient un indicateur : des difficultés d’approvisionnement, de la pression sur les subventions et de l’incapacité du système à garantir une qualité constante.
Quand le pain change, c’est que le système change.
Subventions : un bouclier qui se fissure
L’État continue de consacrer près de 10 milliards de dinars aux subventions : carburants, électricité, produits de base. Objectif : protéger les ménages. Mais la réalité est plus complexe :
- produits subventionnés parfois introuvables
- détournements vers le marché parallèle
- aides mal ciblées
Le paradoxe est cruel : on subventionne… mais les produits manquent ou restent inaccessibles.
Inflation et pénuries : la double peine
La population subit deux chocs simultanés :
- les prix augmentent
- les produits disparaissent
C’est la combinaison la plus dure socialement.
Elle impose :
- files d’attente
- recours au marché informel
- perte de temps et de dignité
- arbitrages permanents entre besoins essentiels
Pourquoi cette situation ? Parce que l’État est pris dans un étau :
- déficit budgétaire autour de 11 milliards de dinars
- dette élevée
- service de la dette très lourd
Pour tenir, il doit :
- emprunter massivement
- retarder certaines dépenses
- limiter les importations
- solliciter la Banque centrale
Et ces ajustements se traduisent directement dans le quotidien : moins de produits disponibles, plus chers et plus rares.
Le recours à la Banque centrale est présenté comme une solution souveraine. Mais il n’est gratuit qu’en apparence. Son coût se déplace : inflation, érosion de l’épargne, pression sur le Dinar , fragilisation des banques.
C’est une réalité simple : ce qui n’est pas payé aujourd’hui par l’État est payé demain par les citoyens
Une dette qui s’étend au-delà des chiffres
La dette officielle ne dit pas tout. Il faut y ajouter : entreprises publiques déficitaires, garanties de l’État , arriérés de paiement et caisses sociales fragiles. La charge réelle est donc bien plus lourde. Et elle continue de croître.
La Tunisie n’est pas en faillite. Elle ne s’effondre pas. Mais elle s’épuise.
Progressivement : moins d’investissement, moins de production, plus de dette intérieure, plus de pression sur les prix et plus de pénuries. C’est une crise lente et profonde.
La vraie question n’est plus :“Peut-on continuer à payer la dette ?”. Mais :“Peut-on encore vivre dignement au quotidien ?”
La dette tunisienne ne se voit pas seulement dans les comptes publics.
Elle se voit dans les rayons vides, dans un pain qui change de nature…et dans une population progressivement privée de ses conditions de vie essentielles.