Les 6 et 7 février 2026, au siège de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) à Tunis, s’est tenu le Congrès national des mouvements sociaux, organisé par le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES).
Dans un pays où l’espace public se rétrécit et où l’action civile est de plus en plus judiciarisée, ce rendez-vous annuel n’avait rien d’un simple rituel militant. Il s’est imposé comme un moment charnière : celui d’une tentative de structurer une résistance sociale fragmentée et dispersée.
Un congrès dans un climat de fermeture politique
Le congrès s’est tenu dans un contexte marqué par :
- la restriction des libertés publiques,
- la poursuite de militants et d’opposants,
- l’affaiblissement des médiations institutionnelles,
- l’absence de perspectives économiques tangibles.
Depuis le 25 juillet 2021, date du coup de force initié par le président Kaïs Saïed, la centralisation du pouvoir a progressivement marginalisé les partis et réduit les marges d’action du champ politique traditionnel.
Face à cela, les mouvements sociaux n’ont pas disparu. Ils ont proliféré.
5196 protestations en 2025
Selon le dernier rapport du FTDES, 5 196 mouvements de protestation ont été recensés en 2025, dont 427 mouvements environnementaux
Ces chiffres traduisent une hausse spectaculaire par rapport aux années précédentes
Les revendications couvrent un spectre large :
- droit à l’eau potable,
- emploi et conditions de travail,
- santé et protection sociale,
- justice environnementale,
- défense des libertés publiques.
La politique, chassée des institutions, s’est déplacée vers la rue.
Gabès : l’environnement comme ligne de fracture
À Gabès, la contestation contre la pollution industrielle est devenue emblématique. Les habitants dénoncent depuis des années les effets du complexe chimique sur la santé et l’économie locale. En 2025, la mobilisation a gagné en continuité et en capacité d’organisation
Mais le rapport souligne un paradoxe : malgré l’aggravation des crises environnementales, ces luttes restent souvent isolées, faute d’un discours unifié reliant justice sociale et justice écologique
Les femmes au cœur des mobilisations
Le dernier trimestre 2025 a enregistré une hausse de 45 % des protestations, avec une présence féminine particulièrement marquée
Travailleuses agricoles, ouvrières du textile, chômeuses diplômées : les femmes ne sont plus seulement participantes, elles sont organisatrices et porte-parole.
Les chiffres confirment l’ampleur des inégalités :
- 22 % de chômage chez les femmes contre 13,6 % chez les hommes ;
- 31,2 % chez les diplômées du supérieur ;
- seulement 25,3 % bénéficient d’une protection sociale
La précarité structurelle alimente la contestation.
Génération Z : une nouvelle grammaire du politique
Dans la rue, un autre phénomène interpelle : l’irruption d’une génération née avec Internet, rompue aux codes visuels et numériques.
Références à One Piece, slogans hybrides, fumigènes, performances collectives : la protestation devient image, rythme, viralité.
Cette génération ne rejette pas la politique. Elle en redéfinit les codes. Elle privilégie la cause à l’appareil, le symbole à la tribune, l’instant à la structure.
Le Congrès des mouvements sociaux n’a pas ignoré cette transformation. Il a tenté d’en tirer les leçons : comment articuler cette énergie diffuse avec des stratégies durables ?
Accuser l’appareil, sans réformer le système
Dans la gestion des conflits sociaux, la stratégie du pouvoir et surtout de Kaïs Saïed repose sur une mise en scène récurrente : celle d’un président présenté comme extérieur à l’appareil qu’il dirige, se posant en arbitre vertueux face à une administration accusée de blocage, de corruption ou d’inertie.
À chaque crise — pénuries, catastrophes locales, grèves ou drames sociaux — le discours pointe « les responsables locaux », « les lobbies », « l’État profond », comme si le sommet du pouvoir échappait à la chaîne de décision.
Cette rhétorique d’opposition interne permet de canaliser la colère vers des échelons intermédiaires tout en préservant l’image d’un chef supposé du côté du peuple.
Mais au-delà de la dénonciation, les réformes structurelles annoncées — refonte administrative, nouveaux mécanismes de contrôle, projets de démocratie de base — peinent à se traduire en dispositifs opérationnels ou en améliorations concrètes.
Le paradoxe s’installe : un pouvoir fortement centralisé qui, face aux conflits sociaux, s’exonère politiquement en désignant l’administration comme adversaire, sans que les promesses de transformation n’aboutissent à des changements tangibles dans la vie quotidienne.
Entre fragmentation et tentative d’unité
Trois axes ont structuré les débats du congrès :
- Définir des outils juridiques et organisationnels pour protéger les militants dans un contexte de criminalisation croissante.
- Renforcer les passerelles entre luttes sociales, environnementales et défense des libertés.
- Interroger les nouvelles formes de mobilisation portées par les jeunes générations.
Le défi est immense. Les mobilisations se multiplient, mais elles restent souvent locales, ponctuelles, isolées.
La Tunisie vit un paradoxe : jamais les protestations n’ont été aussi nombreuses, mais jamais l’espace institutionnel n’a été aussi étroit.
La rue comme dernier médiateur
Restreindre les partis, marginaliser le Parlement, fragiliser les syndicats : ces choix n’ont pas supprimé la conflictualité sociale. Ils l’ont déplacée.
Lorsque les institutions cessent d’absorber les tensions, la rue devient le lieu central du politique.
Le Congrès des mouvements sociaux, en février 2026, n’a pas seulement dressé un état des lieux. Il a posé une question fondamentale : comment transformer l’explosion des colères en projet collectif, capable de relier justice sociale, libertés et démocratie ?
Car lorsque la rue devient l’unique espace d’expression politique, ce n’est pas seulement un symptôme. C’est un signal d’alerte.