Depuis plusieurs années, la notion de classe moyenne occupe une place centrale dans les analyses économiques et les discours politiques sur la Tunisie. Elle est souvent présentée comme le pilier de la stabilité sociale, le moteur de la consommation et l’un des fondements du contrat social. Pourtant, derrière cette expression se cache une réalité beaucoup plus complexe. La fragilisation croissante des couches intermédiaires ne constitue pas seulement un phénomène économique : elle soulève désormais une question fondamentale de droits humains.
Une récente note d’analyse publiée par l’Association des économistes tunisiens (ASECTU), intitulée « Quand les crises redessinent la classe moyenne en Tunisie : vulnérabilités révélées et résilience en action », met en lumière l’ampleur des transformations sociales en cours. Selon l’étude, l’accumulation des crises économiques, sociales et environnementales exerce une pression croissante sur des ménages qui étaient jusqu’ici considérés comme appartenant à la classe moyenne.
Une catégorie floue qui masque les inégalités sociales
La notion de classe moyenne est souvent utilisée comme un indicateur de stabilité sociale. Pourtant, dans les approches critiques de l’économie politique et de la sociologie, cette catégorie est largement contestée. Elle regroupe des groupes sociaux très différents — cadres salariés, fonctionnaires, techniciens, petits entrepreneurs — qui n’ont ni les mêmes ressources ni les mêmes marges de sécurité.
Cette catégorie statistique peut parfois masquer une réalité plus dure : celle d’une société traversée par des inégalités économiques profondes et par une vulnérabilité croissante des travailleurs et des ménages.
Du point de vue des droits humains, la question centrale n’est pas tant de savoir combien de personnes appartiennent à la classe moyenne, mais de déterminer si les conditions de vie permettent réellement de garantir les droits économiques, sociaux et culturels fondamentaux reconnus par les instruments internationaux ratifiés par la Tunisie, notamment :
- le droit à un niveau de vie suffisant,
- le droit à la sécurité sociale,
- le droit au travail et à une rémunération équitable,
- le droit à l’éducation, à la santé et au logement.
L’érosion du pouvoir d’achat et la remis en cause du droit à un niveau de vie décent
L’étude de l’ASECTU montre que la classe moyenne tunisienne ne peut être définie uniquement par le revenu. Elle repose aussi sur la stabilité professionnelle, l’accès aux services essentiels et la capacité à maintenir un certain niveau de vie.
Or ces trois piliers sont aujourd’hui fragilisés.
L’inflation persistante, la hausse du coût des services, les pénuries de produits essentiels et l’augmentation de la pression fiscale entraînent une érosion accélérée du pouvoir d’achat. Des ménages situés au-dessus du seuil de pauvreté se trouvent désormais confrontés à un risque réel de déclassement social.
Cette évolution pose une question centrale du point de vue des droits humains : celle du respect du droit à un niveau de vie suffisant, tel que reconnu par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.
Ses stratégies d’adaptation révélatrices d’une vulnérabilité structurelle
Face à la dégradation des conditions économiques, de nombreux ménages développent des stratégies d’adaptation pour préserver leur niveau de vie.
L’étude met en évidence plusieurs mécanismes :
- la diversification des revenus,
- le recours accru à l’économie informelle,
- le renforcement des solidarités familiales,
- et l’augmentation de la migration.
Si ces stratégies permettent d’amortir les chocs économiques, elles traduisent aussi une insécurité structurelle croissante. La multiplication des activités informelles fragilise l’accès à la protection sociale, tandis que la migration de travailleurs qualifiés contribue à la fuite des compétences et à l’affaiblissement du capital humain national.
La fragilisation des couches intermédiaires : un enjeu de justice sociale
La transformation actuelle de la structure sociale tunisienne suggère une évolution préoccupante : la polarisation croissante de la société.
Alors qu’une minorité continue de bénéficier d’une relative sécurité économique, une partie croissante des ménages autrefois considérés comme appartenant à la classe moyenne connaît une dégradation progressive de ses conditions de vie.
Cette évolution pose une question essentielle de justice sociale et de cohésion nationale. Dans de nombreuses sociétés, les couches intermédiaires jouent un rôle crucial dans la stabilité politique, l’investissement éducatif et la dynamique économique. Leur fragilisation peut contribuer à accentuer les tensions sociales et la perte de confiance dans les institutions.
Préserver la classe moyenne , un impératif de droits humains
La note de l’ASECTU souligne la nécessité d’une réponse publique intégrée afin de renforcer la résilience des ménages et de prévenir une dégradation durable des conditions sociales.
Préserver les couches intermédiaires suppose notamment :
- le renforcement de la protection sociale,
- la sécurisation des trajectoires professionnelles,
- l’amélioration de l’accès au financement et aux services essentiels,
- et la valorisation du potentiel de la diaspora à travers des politiques de migration circulaire et de transfert de compétences.
Dans cette perspective, la formalisation progressive de l’économie informelle et le soutien à l’auto-entrepreneuriat peuvent également contribuer à élargir les opportunités économiques et à améliorer l’accès aux droits sociaux.
Au-delà de la classe moyenne : reconstruire le contrat social
La question centrale n’est donc pas seulement celle de la « classe moyenne » en tant que catégorie sociologique. Elle renvoie plus largement à la capacité de la société tunisienne à garantir les droits économiques et sociaux de l’ensemble de ses citoyens.
Dans un contexte marqué par l’inflation, les inégalités et l’incertitude économique, la fragilisation des couches intermédiaires constitue un signal d’alerte. Elle rappelle que la stabilité sociale et la dignité humaine reposent avant tout sur la garantie effective des droits fondamentaux.
Préserver ces droits ne relève pas uniquement de la politique économique. C’est aussi une exigence démocratique et un engagement inscrit dans les obligations internationales de la Tunisie en matière de droits humains.