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Tunisie : répression économique et illusion des sociétés dites communautaires – les deux faces d’une même impasse

Une cible massive mais diffuse : combien d’hommes d’affaires ?

Par-delà la diversité apparente des affaires judiciaires récentes, une constante s’impose : les hommes d’affaires sont devenus des cibles privilégiées dans une reconfiguration autoritaire du champ politique et économique. Loin de relever d’une simple intensification de la lutte contre la corruption, ces poursuites dessinent une stratégie plus profonde : gouverner par l’incertitude, discipliner par la peur et redessiner les rapports de pouvoir à travers l’arme judiciaire.

Une séquence judiciaire spectaculaire : sanctionner, frapper, dissuader

Depuis 2021, les poursuites visant des acteurs économiques se sont intensifiées. Arrestations, détentions prolongées, condamnations lourdes et amendes très élevées s’enchaînent.

L’affaire dite « Orange », jugée en mars 2026, en donne une illustration marquante : des peines importantes, des sanctions financières sans rapport évident avec les montants en jeu et une responsabilité pénale retenue de manière sélective dans une décision pourtant collective.

Ce type d’affaires met en évidence trois tendances :

  • la pénalisation de décisions politiques ou économiques,
  • la sélection des personnes poursuivies,
  • et une sévérité des sanctions qui dépasse la logique de réparation pour entrer dans celle de la dissuasion voire de l’extorsion 

L’extension du soupçon : vers une insécurité juridique généralisée

Aucun chiffre officiel global n’est disponible. Mais les éléments convergent :
• un nombre important d’hommes d’affaires ont été directement poursuivis ou condamnés depuis 2021,
• un cercle beaucoup plus large est concerné, de manière indirecte, par des enquêtes, des gels d’avoirs ou diverses restrictions,
• et des listes informelles, largement diffusées, font circuler de nombreux noms dans l’espace public, entre soupçon, procédure et rumeur.

Au-delà des chiffres, c’est un climat qui s’installe : celui d’une incertitude permanente où la frontière entre gestion, erreur et infraction devient floue.

Dans ce contexte, les acteurs économiques adoptent des stratégies de prudence. Les investissements ralentissent, les projets sont différés, les décisions se prennent avec hésitation.

Progressivement, la peur remplace l’initiative. L’économie ne s’arrête pas brutalement, mais elle perd en dynamisme. Elle fonctionne sous contrainte, dans un environnement où le risque n’est plus seulement économique, mais aussi judiciaire.

La pari risqué et largement incertain des sociétés dites communautaires

Parallèlement, depuis 2022, le pouvoir met en avant les « sociétés dites communautaires » comme une alternative économique inscrite dans une logique de refondation « par la base ». Présentées comme des structures collectives destinées à valoriser les ressources locales, à créer de l’emploi et à réduire les inégalités régionales, elles visent aussi à contourner les circuits économiques traditionnels et les acteurs établis.

Mais, dans les faits, ces structures reposent largement sur des ressources publiques — financements directs ou indirects, mobilisation du système bancaire, facilités administratives et avantages fiscaux — dans un contexte où les capacités de l’État sont déjà fortement contraintes.

Leur mise en œuvre révèle rapidement des limites structurelles : absence de modèles économiques solides, faiblesse de l’accompagnement technique, difficulté d’accès aux marchés. En conséquence, peu de projets sont réellement opérationnels, les retombées économiques restent limitées et l’impact sur l’emploi demeure marginal.

Faute de résultats, les ressources mobilisées ne génèrent pas de valeur. Elles pèsent, au contraire, sur un système économique déjà en crise.

Un renversement des logiques économiques

Un paradoxe apparaît clairement :

  • les acteurs économiques existants sont fragilisés, parfois exclus ;
  • les dispositifs publics peu productifs mobilisent des ressources importantes.

Ce déséquilibre affaiblit à la fois la création de richesse et la stabilité financière.

Ce double mouvement traduit une logique de pouvoir.

En installant l’incertitude, le pouvoir réduit l’autonomie des acteurs économiques. En promouvant des structures dépendantes de l’État, il redéfinit les équilibres.

La justice devient alors un outil de régulation, au-delà de sa fonction première.

Des principes fondamentaux détournés amenant à une double impasse

La lutte contre la corruption est nécessaire. Mais elle doit respecter des principes essentiels : légalité, présomption d’innocence, proportionnalité des peines, droit à un procès équitable.

Or, plusieurs affaires récentes soulèvent des interrogations. Lorsque ces principes sont fragilisés, la justice perd sa fonction protectrice et devient un instrument.

La Tunisie se trouve aujourd’hui face à deux dynamiques problématiques :

  • une répression judiciaire qui installe la peur sans restaurer la confiance ;
  • un modèle économique alternatif qui consomme des ressources sans produire de résultats.

Entre les deux, l’économie est fragilisée, les finances publiques sont sous pression et l’État de droit est malmené.

Une question demeure : la lutte contre la corruption vise-t-elle à rendre la justice — ou à redéfinir qui a le droit d’exister économiquement ?

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