Depuis plusieurs mois, les annonces de décès en prison ou dans des circonstances liées à la détention se multiplient en Tunisie. Témoignages de familles, publications de médias indépendants, alertes d’activistes : un tableau inquiétant se dessine, celui d’un système carcéral marqué par la violence, la négligence médicale et l’absence d’enquêtes transparentes.
Le 16 janvier 2026, Atef Hammami décède à l’hôpital Charles-Nicolle de Tunis après plusieurs jours passés dans le coma. Il avait été transféré de la prison de Mornaguia où il était incarcéré depuis le 30 décembre 2025.
Selon les témoignages de ses proches, il aurait subi de graves violences en détention, alors même qu’il souffrait de troubles psychiques. La famille évoque un passage à tabac sévère. L’affaire relance les interrogations récurrentes sur les conditions de détention à Mornaguia.
Le 29 octobre 2025, Hatem Abed meurt après quatorze jours de coma. Incarcéré à la prison civile de Mornaguia, il aurait été violemment battu, notamment à la tête, provoquant une hémorragie cérébrale selon le récit de ses proches. La famille dénonce un transfert tardif vers l’hôpital et l’absence d’enquête approfondie.
D’autres noms circulent : Hazem Amara , Mohamed Amine Jendoubi , Wassim Ben Hafez Jaziri , Montassar Abdelwahed …
Les récits convergent : entrée en détention en bonne santé, sortie en état critique ou décès, justifications officielles évoquant un « malaise » ou une « cause naturelle ».
Les dénonciations portent sur :
- violences physiques en détention ;
- refus ou retard d’accès aux soins ;
- privation de médicaments ;
- absence de prise en charge d’urgences médicales ;
- intimidation des témoins.
Les obligations internationales de la Tunisie
En droit international, toute personne détenue est sous la garde exclusive de l’État : en cas de décès en détention, il existe une présomption de responsabilité de l’État, qui doit fournir une explication claire, documentée et vérifiable.
La Tunisie est tenue par plusieurs normes majeures :
- Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) (droit à la vie, interdiction de la torture et obligation de traiter les détenus avec dignité), dont les organes onusiens rappellent que l’absence de soins en détention peut violer ces droits ;
- la Convention contre la torture (CAT), qui impose la prévention, des enquêtes promptes et impartiales, et le droit des familles à plainte et réparation ;
- les Règles Mandela, qui exigent l’accès aux soins, l’indépendance médicale, l’enquête en cas de décès et l’information immédiate des proches.
En cas de décès, le droit international impose une enquête rapide, indépendante, impartiale, avec participation effective des proches et publicité suffisante des résultats. Une enquête opaque ou purement administrative ne suffit pas : l’absence d’enquête crédible est une violation en soi.
Enfin, la privation ou le retard de soins peut constituer un traitement inhumain, voire une torture par omission. La répétition de décès présentant les mêmes caractéristiques (transferts tardifs, opacité, difficultés d’accès aux dossiers, absence de sanctions) pose la question d’un problème structurel : quand cela se répète, ce n’est plus un accident.
Une question de vérité et de justice
La multiplication des décès en détention ne peut être réduite à une succession d’« incidents ».
Chaque décès engage la responsabilité de l’État. En droit international :
- Un détenu ne meurt pas « naturellement » sans que l’État n’ait à en répondre.
- L’absence d’enquête crédible constitue une violation.
- La répétition de cas similaires peut révéler une responsabilité structurelle.
Au-delà des faits individuels, la question est celle du respect par la Tunisie de ses engagements internationaux en matière :
- de droit à la vie,
- d’interdiction de la torture,
- de dignité humaine.
Lorsqu’une personne est privée de liberté, elle est sous la protection totale de l’autorité publique. Si elle meurt, l’État doit répondre. Non pas par des formules administratives.
Mais par la vérité, la justice et la reddition de comptes.