Sihem Ben Sedrine continue de faire face, avec une dignité et une détermination remarquables, à une machine judiciaire qui semble ne plus vouloir lui laisser de répit. Après avoir consacré une grande part de sa vie à la liberté de la presse, aux droits humains et à la lutte contre la dictature, l’ancienne présidente de l’Instance Vérité et Dignité (IVD) est aujourd’hui poursuivie, condamnée et continuellement ramenée devant les tribunaux pour des actes accomplis dans l’exercice de ses fonctions.
Le 21 septembre 2026, elle devait comparaître devant la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière du tribunal de première instance de Tunis. Le dossier porte sur une décision arbitrale prise par l’IVD au bénéfice de l’homme d’affaires Lazhar Sta. L’audience a été reportée au 1er octobre. Sihem Ben Sedrine a comparu libre ; Khaled Krichi, ancien membre de l’Instance et président de sa commission d’arbitrage et de réconciliation, a été extrait de prison pour comparaître avec elle. L’affaire a de nouveau été renvoyée au 12 octobre.
Cette nouvelle procédure s’inscrit dans une série de poursuites qui visent son action à la tête de l’IVD, institution créée pour établir la vérité sur les violations passées, rendre justice aux victimes et combattre l’impunité. Le 26 juin 2026, elle a été condamnée à des peines totalisant vingt-cinq ans de prison dans deux dossiers liés aux travaux de l’Instance et à l’affaire de la Banque franco-tunisienne. Elle reste libre dans l’attente de l’appel, mais vit sous la menace permanente d’une réincarcération et sous le coup d’une interdiction de voyager.
À ces condamnations s’ajoutent encore plusieurs procédures. Ce qui est en cause dépasse donc le sort personnel de Sihem Ben Sedrine. À travers elle, c’est le travail de l’IVD qui est mis au banc des accusés ; ce sont les décisions prises collectivement par ses structures qui sont transformées en fautes individuelles ; c’est le sens même de la justice transitionnelle qui est attaqué.
On peut contester une décision, en débattre, la soumettre au contrôle du droit. Mais on ne peut accepter que l’appareil judiciaire soit utilisé pour transformer en « crimes » les choix, les arbitrages et les investigations menés dans le cadre légal d’une institution publique chargée de la vérité et de la dignité. Lorsque celles et ceux qui ont travaillé à documenter les violations, à entendre les victimes et à rechercher les responsabilités deviennent eux-mêmes des cibles, le message est glaçant : il faudrait désormais renoncer à chercher la vérité.
Face à cette lâcheté politique et à cette cruauté judiciaire, Sihem Ben Sedrine oppose le courage, la constance et la fidélité à ses convictions. Elle refuse de se taire, de renier son parcours ou d’accepter que l’on efface le travail accompli par des milliers de victimes, de témoins et d’acteurs de la justice transitionnelle.
Nous lui exprimons notre entière solidarité. Nous exigeons sa relaxe dans les affaires encore pendantes, l’annulation des condamnations prononcées contre elle et l’arrêt immédiat de toutes les procédures engagées en raison de son action légitime à la tête de l’IVD. La justice ne doit pas servir à punir celles et ceux qui ont voulu la vérité ; elle doit protéger leurs droits, garantir un procès équitable et préserver la mémoire des victimes.