Il est des organisations dont l’histoire dépasse largement leur existence institutionnelle. Le CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale) est de celles-là. À l’occasion de son soixantième anniversaire, il convient de rappeler qu’il ne fut jamais seulement une association de solidarité : il fut un lieu de formation politique, un laboratoire d’idées, un espace de rencontres et une école de l’internationalisme qui a profondément marqué plusieurs générations de militantes et de militants.
Né dans le prolongement des luttes anticoloniales, le CEDETIM s’est progressivement imposé comme un acteur majeur des combats contre le racisme, pour les droits des travailleurs immigrés, pour l’égalité, pour la démocratie et pour la solidarité entre les peuples. À une époque où les combats pour la décolonisation se prolongeaient dans ceux pour les droits des immigrés et contre les dictatures, il affirmait une idée simple mais exigeante : les droits humains sont universels et les luttes ne connaissent pas de frontières.
Cette aventure collective s’est construite dans des lieux devenus emblématiques : d’abord rue de Vaugirard, puis au 14 rue de Nanteuil, avant de trouver son ancrage historique au 21 ter rue Voltaire, au sein du Centre international de culture populaire (CICP). Pendant plusieurs décennies, ce lieu a accueilli des militantes et militants venus des deux rives de la Méditerranée, d’Afrique, d’Amérique latine, du Moyen-Orient et d’Europe. Syndicalistes, intellectuels, artistes, responsables associatifs, universitaires, réfugiés politiques et défenseurs des droits humains s’y retrouvaient pour débattre, construire des campagnes communes et inventer de nouvelles formes de solidarité.
Pour les militants issus de l’immigration, le CEDETIM fut une véritable école. Aux côtés de l’Union des travailleurs immigrés tunisiens (UTIT), des Collectifs unitaires Français-Immigrés (CUFI), de la Maison des travailleurs immigrés puis du Conseil des associations immigrées en France, il participa aux grandes campagnes pour l’égalité des droits, contre les discriminations, pour la régularisation des sans-papiers et pour la reconnaissance des immigrés comme acteurs de leur propre émancipation. Les festivals des travailleurs immigrés, les campagnes unitaires, les mobilisations locales et nationales témoignaient d’une pratique de la solidarité fondée sur la participation et la construction collective.
Mais le CEDETIM ne fut jamais un simple soutien extérieur. Il partageait les responsabilités, les analyses, les doutes comme les espoirs. Il contribuait à élaborer les stratégies d’action, accompagnait les familles confrontées aux difficultés administratives et rappelait sans cesse qu’aucune démocratie ne pouvait accepter l’exclusion de celles et ceux qui participent à sa richesse. Cette conception exigeante de l’engagement a profondément marqué celles et ceux qui ont croisé son chemin.
Très tôt, la Tunisie est devenue l’un des principaux terrains de cet engagement. Dès la répression qui suivit la grève générale du 26 janvier 1978, le CEDETIM fut parmi les premières organisations à dénoncer les violations des droits humains et à soutenir la campagne internationale pour la libération de Habib Achour et des syndicalistes emprisonnés. Cette solidarité ne s’est jamais interrompue. Pendant des décennies, l’organisation a accompagné les démocrates tunisiens, relayé leurs campagnes, accueilli les exilés et contribué à faire connaître leurs combats auprès de l’opinion publique française et des mouvements internationaux de solidarité.
Au-delà de la dénonciation des violations, le CEDETIM s’est attaché à rapprocher les différentes composantes des forces démocratiques tunisiennes. Dans cette démarche, Khémaïs Chammari joua un rôle essentiel par sa capacité à dialoguer avec des sensibilités diverses et à créer des espaces de confiance. Le débat organisé le 10 mars 1994 autour des élections présidentielles tunisiennes symbolise cette volonté constante de faire du dialogue un instrument de construction démocratique.
Cette dynamique déboucha naturellement, le 21 juin 1996, sur la création du Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT). Celui-ci ne naissait pas ex nihilo : il constituait l’aboutissement de près de vingt années de coopération, de confiance et de mobilisations communes. Le CEDETIM, le CICP et de nombreux militants de la Ligue française des droits de l’Homme offrirent au CRLDHT un environnement exceptionnel de rencontres, de débats et d’organisation. Sa création traduisait une conviction profondément partagée : la défense des libertés exige des solidarités durables, indépendantes et ouvertes sur le monde.
Au fil des années, le CEDETIM a également joué un rôle décisif dans la constitution de réseaux euro-méditerranéens de solidarité. Il a contribué à rapprocher des organisations syndicales, associatives et de défense des droits humains des deux rives de la Méditerranée, favorisant l’émergence d’une culture commune fondée sur le dialogue, l’égalité et la coopération entre les peuples. Cette capacité à construire des ponts entre des acteurs d’origines, de cultures et de sensibilités diverses constitue sans doute l’une de ses contributions les plus durables.
L’histoire commune ne s’est pas arrêtée là. Elle s’est poursuivie dans les mobilisations altermondialistes, les Forums sociaux mondiaux, les campagnes contre les guerres, contre le racisme, pour la justice climatique, pour les droits des migrants et dans le soutien constant au peuple palestinien. Le CEDETIM a toujours su relier les luttes sociales, démocratiques, écologiques et anticoloniales, refusant de les considérer comme des combats séparés.
Cette histoire est aussi celle de femmes et d’hommes qui ont incarné cette fraternité militante : Manuel Bridier ( premier président du CRLDHT) , Bernard Dreano, Gustave Massiah, François Della Sudda, Driss El Yazami, Élisabeth Alès, Saïd Bouziri, Khémaïs Chammari, Tarek Ben Hiba, ainsi que de nombreuses autres figures qui ont consacré leur vie aux combats pour l’émancipation, la justice et la solidarité internationale. Plus qu’une organisation, ils ont fait du CEDETIM une véritable communauté de valeurs fondée sur l’écoute, la confiance, le respect mutuel et la fidélité aux principes.
Soixante ans après sa création, le monde a profondément changé. Les formes de domination se sont transformées, les autoritarismes connaissent un inquiétant renouveau, les inégalités se creusent, les guerres se multiplient et les droits humains sont remis en cause dans de nombreuses régions du monde. Pourtant, les principes qui ont guidé le CEDETIM demeurent d’une remarquable actualité : relier les luttes, défendre l’universalité des droits humains, construire des solidarités entre les peuples et faire vivre un internationalisme fondé sur l’égalité, la justice, la liberté et la paix.
Le plus bel hommage que l’on puisse rendre aujourd’hui au CEDETIM n’est donc pas seulement de célébrer son histoire. C’est de transmettre son héritage aux nouvelles générations, de préserver cette culture du dialogue, de l’engagement et de la solidarité, et de poursuivre les combats qu’il a contribué à faire naître. À l’heure où les tentations nationalistes, xénophobes et autoritaires gagnent du terrain, l’expérience du CEDETIM rappelle qu’aucun peuple ne conquiert durablement sa liberté dans l’isolement. Depuis soixante ans, le CEDETIM démontre que les solidarités internationales ne relèvent pas de la générosité, mais d’une exigence politique, éthique et profondément humaine.