En Tunisie, une nouvelle initiative citoyenne vient raviver le débat sur les libertés publiques. Une pétition appelant à l’abrogation du décret-loi 54 relatif à la lutte contre les infractions liées aux systèmes d’information et de communication suscite un écho croissant dans les milieux politiques, médiatiques et associatifs.
Lancée dans un contexte de crispation institutionnelle et de multiplication des poursuites pour des publications sur les réseaux sociaux, cette pétition marque un tournant : celui d’une mobilisation ouverte et transversale pour la défense de la liberté d’expression.
Le décret-loi 54 : un texte liberticide
Adopté le 13 septembre 2022 par le président Kaïs Saïed, le décret-loi 54 était initialement présenté comme un instrument destiné à lutter contre les cybercrimes, le piratage informatique et les atteintes aux systèmes d’information.
Mais très rapidement, son champ d’application s’est élargi bien au-delà de ces objectifs techniques.
L’article 24, en particulier, prévoit une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison et 50 000 dinars d’amende pour la diffusion de “fausses informations” portant atteinte à l’ordre public ou aux droits d’autrui, avec un doublement de la peine si la cible est un agent public.
De nombreux juristes et parlementaires ont dénoncé une formulation jugée floue, susceptible d’interprétations extensives et ouvrant la voie à une criminalisation de l’expression critique.
Une inquiétude partagée :
Un consensus sociétal de plus en plus large se dessine autour de la nécessité de revoir, voire d’abroger, le décret-loi 54. Son application ne s’est pas limitée aux professionnels des médias : des centaines de jeunes ont été poursuivis pour de simples publications sur les réseaux sociaux.
Des citoyens exprimant des revendications sociales, critiquant des administrations publiques ou formulant des opinions politiques se sont retrouvés exposés à des poursuites pénales. L’extension du champ d’application du texte a produit des effets dévastateurs : convocations répétées, gardes à vue, détentions provisoires prolongées, condamnations à des peines de prison ferme, installation d’un climat d’autocensure dans les médias et sur les plateformes numériques, affaiblissement du débat public et banalisation de la peur.
Au-delà des cas individuels, l’usage extensif de l’article 24 a contribué à fragiliser la confiance dans l’institution judiciaire et à accentuer la crispation politique. Des familles ont été déstabilisées, des parcours professionnels brisés, des journalistes et des militants poussés au silence ou à l’exil.
Cette inquiétude ne se limite plus aux organisations de défense des droits humains. Elle s’exprime désormais jusque dans l’enceinte même du Parlement issu du processus actuel, dont l’un des membres vient d’être condamné, illustrant à quel point le champ de la répression peut s’élargir sans distinction. Un projet d’amendement avait été déposé par plusieurs députés de sensibilités différentes, mais il est resté bloqué, sans inscription à l’ordre du jour des débats. Le maintien du statu quo prolonge ainsi un cadre juridique dont les effets continuent de peser lourdement sur les libertés publiques
Presse et société civile en alerte
Parallèlement, des citoyens et des journalistes ont lancé une autre pétition pour défendre l’indépendance de la presse et dénoncer les pressions exercées sur les médias publics.
Les signataires évoquent :
des interventions répétées dans les lignes éditoriales ;
la marginalisation des instances de régulation ;
l’usage du décret 54 et d’autres textes pour poursuivre des journalistes.
Ils alertent également sur le recours à des dispositions telles que l’article 67 du Code pénal relatif à “l’outrage au chef de l’État”, ainsi que sur l’invocation de législations antiterroristes ou relatives aux télécommunications pour engager des poursuites.
Un contexte pesant et étouffant
Le débat autour du décret 54 s’inscrit dans la séquence politique ouverte par le coup d’état du 25 juillet 2021, lorsque Kaïs Saïed a suspendu le Parlement, gouverné par décrets et initié un processus unilatéral.
Pour ses soutiens, ces mesures relèvent d’une “correction du processus révolutionnaire”.
Pour ses détracteurs, elles ont accéléré la concentration des pouvoirs et affaibli les contre-pouvoirs institutionnels.
Dans ce climat polarisé, la pétition pour l’abrogation du décret 54 apparaît comme un appel à la décrispation et à la restauration de garanties effectives pour la liberté d’expression.
Un acte civique à saluer
Au-delà des clivages partisans, cette pétition constitue un acte citoyen fort. Elle rappelle que la liberté d’expression n’est pas un privilège réservé aux journalistes ou aux acteurs politiques, mais un droit fondamental garanti par les conventions internationales ratifiées par la Tunisie.
Elle pose également une question centrale : peut-on lutter contre la désinformation sans fragiliser les libertés ?
En saluant cette initiative, il ne s’agit pas de nier la nécessité de réguler les usages numériques. Il s’agit d’affirmer qu’aucune régulation ne peut se faire au prix de la peur, de l’autocensure ou de la prison pour un statut Facebook.
La vitalité démocratique d’un pays se mesure à sa capacité à tolérer la critique, à protéger la parole dissidente et à garantir un débat public ouvert.
La pétition pour l’abrogation du décret 54 s’inscrit dans cette exigence. Elle mérite d’être entendue — et discutée publiquement.
Cette mobilisation a franchi une étape importante, le jeudi 12 février 2026, lors de la première rencontre des signataires de la pétition, tenue au siège du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES). Actant la volonté de transformer une pétition — qui a déjà dépassé le millier de signatures — en véritable dynamique citoyenne structurée., les échanges ont porté sur le recul préoccupant des libertés publiques parallèlement à la dégradation économique et sociale du pays, et sur la nécessité d’élargir les revendications au-delà de la seule dénonciation des emprisonnements pour inclure les secteurs en crise tels que les médias, la justice, la santé ou l’éducation.
Les signataires ont décidé d’organiser une « journée ouverte » consacrée à l’état des médias en Tunisie ainsi qu’une marche citoyenne sous le slogan « Nous voulons un média public, pas un média gouvernemental », partant du siège du Syndicat des journalistes vers la radio nationale, en soutien aux journalistes confrontés aux pressions. Trois commissions ont par ailleurs été proposées — suivi, relations publiques et communication — afin de structurer l’action, élargir les alliances avec la société civile et maintenir une présence active dans l’espace public. L’objectif affiché est clair : créer de nouveaux rapports de force pacifiques pour défendre les acquis encore existants et empêcher toute nouvelle érosion des libertés.
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