On continue de parler des réseaux sociaux comme s’ils n’étaient que des espaces d’expression, des lieux de débat, parfois excessifs mais fondamentalement neutres. Cette lecture est non seulement naïve, elle est désormais dangereuse. Un travail académique récent, rigoureux et dérangeant, nous oblige à regarder la réalité en face : les réseaux sociaux sont devenus un champ de bataille politique, où se fabrique l’opinion, où se manipule le consentement et où se redéfinissent, en profondeur, les conditions mêmes de la liberté de choix.
Dans L’opinion publique et les réseaux sociaux, tiré d’une thèse primée en sciences politiques ( en langue arabe), Najeh Salem démonte deux illusions qui structurent encore trop souvent notre rapport au numérique. La première consiste à croire que l’« opinion publique » serait toujours visible, stable et mesurable. La seconde repose sur l’idée que le numérique libérerait mécaniquement les sociétés par la simple multiplication des canaux d’expression.
Or l’opinion publique, rappelle l’auteur, est tout sauf un bloc homogène. Elle est instable, fragmentée, traversée de rapports de force. En s’inscrivant dans la lignée critique de Pierre Bourdieu, Najeh Salem montre que sondages, indicateurs et “baromètres” ne sont jamais neutres. Ils peuvent devenir de véritables outils politiques, capables de produire une majorité fictive, d’imposer des thèmes et de fabriquer des “évidences” médiatiques. Ce qui se présente comme une photographie objective de la société relève souvent d’une mise en scène du consensus.
Mais l’apport le plus décisif de ce travail est ailleurs. Il réside dans la mise au jour d’un mécanisme central de domination contemporaine : le « guidage doux » des choix citoyens (التوجيهالناعم). On ne vous interdit pas de penser. On vous oriente. On vous sature. On vous enferme dans des bulles informationnelles. À coups de tendances artificielles, de “buzz”, de narratifs émotionnels et d’algorithmes opaques, on fabrique l’illusion que « tout le monde pense pareil ». Cette manipulation est d’autant plus efficace qu’elle n’a pas besoin de censure. Elle produit de la confusion, de l’épuisement et, à terme, de la résignation.
En Tunisie, cette lecture est particulièrement éclairante — et profondément inquiétante. Depuis le tournant du 25 juillet 2021, le pays connaît une transformation du mode de gouvernement marquée par la concentration du pouvoir, l’affaiblissement des contre-pouvoirs et une gestion de plus en plus sécuritaire de l’espace public. Les thèses développées par Najeh Salem permettent de comprendre comment, sans fermer totalement internet, un régime peut néanmoins gouverner l’opinion.
Le pouvoir n’a plus seulement intérêt à faire taire. Il a intérêt à produire un récit : le “peuple” contre les “traîtres”, la “souveraineté” contre “l’ingérence”, l’“ordre” contre le “chaos”. Les réseaux sociaux deviennent alors l’arène centrale où se fabrique l’apparence de ce récit, à coups de campagnes coordonnées, de mises à l’index, de disqualification morale et de polarisation permanente. La criminalisation de l’expression agit en tandem avec l’espace numérique : le numérique sert à repérer, exposer, stigmatiser ; le droit sert à punir, dissuader, faire exemple.
Dès lors, une question s’impose, brutale et incontournable : le choix politique est-il encore libre lorsque l’environnement informationnel est orienté ? Le problème démocratique n’est plus seulement la fraude dans l’urne. Il est la fraude en amont, dans la formation même de l’opinion.
La conclusion est claire. Défendre les droits humains aujourd’hui, c’est défendre la liberté de choisir, de s’informer et de débattre. C’est lutter contre la propagande, contre les “tendances” fabriquées, contre la criminalisation de l’opinion et contre la transformation du numérique en machine à gouverner les consciences. À ce titre, le travail de Najeh Salem n’est pas seulement une contribution académique majeure : c’est un outil critique indispensable pour toutes celles et ceux qui refusent de voir la démocratie se dissoudre dans l’illusion algorithmique.
Référence : Najeh Salem, L’opinion publique et les réseaux sociaux, extraits de thèse de doctorat en sciences politiques, Association tunisienne de défense des libertés individuelles (ADLI), Tunis, 2025. الرأي العام ومواقع التواصل الاجتماعي – ADLI | Tunisie