L’affaire du juge Bechir Akremi : un acharnement politique sous couvert judiciaire

Le mardi 18 février 2025, la chambre criminelle de la Cour de cassation a rendu une décision acceptant formellement le recours introduit par Bachir Akremi et Habib Ellouz, dirigeant du mouvement Ennahdha,  tout en le rejetant sur le fond. Ainsi, elle a confirmé la décision de la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Tunis, qui avait ordonné leur renvoi devant la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme du tribunal de première instance de Tunis.

L’affaire du juge Béchir Akremi ne peut être comprise sans analyser le contexte de manipulation et de désinformation qui l’entoure. Son arrestation, le 12 février 2023, sous des accusations de corruption financière, dissimulation de preuves et entrave à la justice, est loin d’être un simple dossier judiciaire. Elle révèle un mélange explosif de manipulations politiques, de désinformation et de violations de l’indépendance judiciaire. Elle illustre une stratégie visant à détruire son image et à décourager toute contestation de la dérive autoritaire en cours en Tunisie. Elle s’inscrit dans un processus de démantèlement systématique de l’indépendance judiciaire et dans une volonté de réécrire l’histoire récente de la Tunisie.

Un magistrat cible de l’instrumentalisation politique

Béchir Akremi, en tant que Procureur de la République au Tribunal de première instance de Tunis, a été l’un des acteurs-clés des enquêtes sur les assassinats politiques et les crimes terroristes. Son engagement dans la lutte contre le terrorisme l’a mis en opposition frontale avec plusieurs lobbys politiques et sécuritaires. Dès 2013, son rôle dans les investigations sur les assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi a été délibérément attaqué.

Depuis plusieurs années, la transition démocratique en Tunisie a été l’objet d’une guerre informationnelle, alimentée par des acteurs internes et externes qui considèrent que la démocratie tunisienne naissante a profité aux islamistes et qu’elle doit être éradiquée sous couvert de lutte contre l’extrémisme. Dans ce cadre, des forces politiques et des États étrangers, hostiles à l’idée d’une Tunisie démocratique où les courants islamistes ont une place sur l’échiquier politique, ont exploité et amplifié des accusations infondées pour justifier un retour à un régime répressif.

La campagne médiatique contre Akremi s’inscrit dans cette logique : il a été présenté comme un complice du terrorisme, alors même que ses enquêtes étaient validées par les plus hautes instances judiciaires tunisiennes et internationales.

Deux fronts se sont alors constitués contre lui :

  • Des courants politiques cherchant à exploiter ces assassinats pour éliminer leurs adversaires.
  • Des réseaux sécuritaires et judiciaires refusant toute remise en cause de leur rôle dans la gestion des affaires du terrorisme.

La désinformation et la manipulation comme armes politiques

L’opinion publique tunisienne a été matraquée par une campagne médiatique orchestrée où Akremi a été présenté comme un magistrat au service des terroristes. Cette narration fabriquée servait un objectif précis : discréditer non seulement l’homme, mais aussi toute la transition démocratique post-2011, en la délégitimant sous prétexte qu’elle aurait favorisé l’islamisme.

Plusieurs acteurs ont joué un rôle central dans cette manipulation :

  • Des médias locaux et internationaux, alignés sur des agendas géopolitiques, visant à fragiliser l’expérience démocratique tunisienne.
  • Des États étrangers ayant intérêt à présenter la révolution tunisienne comme un échec, afin de justifier leurs propres politiques autoritaires et leurs interventions dans la région.
  • Une partie de l’appareil sécuritaire et judiciaire, en connivence avec ces intérêts, pour empêcher toute réforme de fond de l’État profond.

Cette offensive médiatique intense a entraîné dans son sillage des acteurs qui, d’ordinaire, défendent les libertés et l’État de droit, démontrant ainsi comment la peur et la désinformation peuvent pervertir les luttes démocratiques.

Une justice sélective et une répression sous couvert égal

Toutes les enquêtes judiciaires et administratives contre Akremi n’ont démontré aucun manquement professionnel grave. Pourtant, il a été écarté par une procédure disciplinaire entachée d’irrégularités, avant d’être illégalement privé de ses fonctions et arrêté.

Cette procédure a suivi un schéma typique des purges politiques :

  • Suspension arbitraire par le Conseil de la magistrature en juillet 2021.
  • Annulation de cette suspension par la justice administrative, qui a reconnu une violation des droits fondamentaux.
  • Intervention directe de l’exécutif pour l’écarter définitivement en juin 2022, en dehors de tout cadre légal.

L’internement psychiatrique : une méthode de persécution politique

L’élément le plus choquant de cette affaire reste son placement forcé à l’hôpital psychiatrique de Manouba. Cette décision, prise en dehors de tout cadre légal clair, a pour but évident de dégrader son état psychologique et de le discréditer publiquement.

Le refus des autorités de permettre à ses avocats de lui rendre visite ne fait que renforcer l’idée qu’il s’agit d’un acte de représailles orchestré pour briser l’individu moralement et psychologiquement. Il a entamé une grève de la faim, dénonçant les conditions inhumaines de sa détention et le harcèlement politique dont il fait l’objet.

Une dérive autoritaire et un message pour l’ensemble des magistrats

L’affaire Akremi est symptomatique d’une dérive autoritaire. Elle envoie un signal fort aux autres magistrats : toute tentative de garantir une justice indépendante sera sévèrement réprimée.

Cela s’inscrit dans un contexte général de :

  • Purge du pouvoir judiciaire pour le mettre au service du régime.
  • Criminalisation des opposants, sous prétexte de lutte contre la corruption ou le terrorisme.
  • Répression des libertés démocratiques, au nom de la stabilité.

Une affaire emblématique d’un projet de restauration autoritaire

L’arrestation de Béchir Akremi n’est pas un cas isolé, mais un jalon dans une stratégie plus large visant à enterrer l’héritage de la révolution tunisienne. Elle illustre comment la lutte contre l’islamisme est utilisée comme prétexte pour bâillonner toute opposition et réécrire l’histoire de la transition démocratique.

Cette affaire met en lumière une volonté claire de revenir à une justice soumise au pouvoir exécutif, en réhabilitant les anciennes méthodes de persécution politique et judiciaire. L’indépendance de la justice, déjà mise à rude épreuve, est aujourd’hui en péril.

Le CRLDHT appelle

  • À l’annulation des procédures judiciaires et disciplinaires entachées d’irrégularités et à une réhabilitation immédiate de Béchir Akremi.
  • À garantir une enquête impartiale sur les conditions de sa détention et sur l’usage abusif de l’internement psychiatrique comme instrument de persécution politique.
  • À mettre fin aux pressions politiques sur les magistrats et rétablir un Conseil Supérieur de la Magistrature réellement indépendant.
  • À instaurer un mécanisme de protection pour les juges indépendants afin qu’ils ne soient plus victimes de représailles politiques.
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