Tunisie : un peuple privé d’aire

2025 : répression politique, étouffement de la société civile et criminalisation du débat public

L’année 2025 a été marquée en Tunisie par une intensification de la répression contre les opposants politiques, l’écrasement progressif de la société civile et une criminalisation assumée du débat public, en violation flagrante des droits humains fondamentaux.

Quinze ans après une révolution qui paraissait porteuse d’espoir et de rupture avec l’autoritarisme, le pays replonge dans un régime de pouvoir personnel assumé. Le président Kaïs Saïed concentre aujourd’hui l’ensemble des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire entre ses mains, au mépris des principes élémentaires de l’État de droit, de la séparation des pouvoirs et des engagements internationaux de la Tunisie en matière de droits humains.

Dans un climat social extrêmement tendu, et alors qu’il se montre incapable de répondre aux attentes économiques et sociales des Tunisiens, Kaïs Saïed entend se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Il continue de présenter son mode de gouvernance comme une « mise en ordre » d’un pays dont il brandit la souveraineté, mais les manifestations de mécontentement se multiplient, malgré le climat de peur et d’intimidation qui s’est réinstallé.

Colère social et rétrécissement des libertés

L’automne 2025 a été particulièrement éprouvant. Il a été marqué à la fois par une crise sanitaire et environnementale aiguë à Gabès, dans le sud-est du pays, et par des condamnations extrêmement lourdes infligées à des opposants accusés de « complot contre la sûreté de l’État », au terme de procédures entachées de violations manifestes du droit à un procès équitable.

À Gabès, la colère de la population n’est pas nouvelle, mais elle a atteint cette année une ampleur sans précédent. Depuis 1972, les habitants subissent des intoxications récurrentes dues aux émissions de gaz du Groupe chimique tunisien (GCT), chargé de transformer le phosphate en engrais agricoles. Ces atteintes constituent une violation persistante du droit à la santé et du droit à un environnement sain, pourtant reconnus par les normes internationales relatives aux droits humains.

En 2017, des engagements avaient été pris par les autorités, notamment un démantèlement progressif des installations polluantes et la fin du déversement des déchets. Huit ans plus tard, ces promesses sont restées lettre morte. C’est pour dénoncer ce que les habitants qualifient d’« empoisonnement lent » que plus de 100 000 personnes ont manifesté dans cette ville, où le taux de cancers est trois fois supérieur à la moyenne nationale. Cette mobilisation massive, suivie le 21 octobre par une grève générale décidée par la section locale de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), a marqué le retour de la contestation sociale dans la rue, avec le soutien explicite de la société civile.

En réponse, Kaïs Saïed s’est rendu sur place et a prononcé un long discours promettant quelques mesures techniques, tout en dénonçant de supposés « saboteurs ». Dix-huit manifestants ont été arrêtés. Le ministère de la Santé a annoncé la création d’un « pôle oncologique » à Gabès, sans remettre en cause l’activité du Groupe chimique tunisien. Au contraire, la production d’engrais devrait être multipliée par cinq d’ici 2030, comme l’a confirmé le chef de l’État.

Cet épisode a mis en lumière l’absence totale de réponse politique à une crise multidimensionnelle. Des citoyens, sans agressivité et sans volonté de renverser le pouvoir, rejettent des choix économiques qu’ils estiment mortifères. Le président, qui se présente comme le défenseur des régions marginalisées, n’a proposé aucune alternative crédible. Le soulèvement de Gabès a ainsi révélé l’incapacité structurelle de l’exécutif à répondre aux problèmes concrets du pays.

Une contestation sociale généralisée et réprimée

Gabès n’est pas un cas isolé. La solidarité de la société civile avec les manifestants inquiète les autorités, qui cherchent à isoler le mouvement afin d’éviter une extension à d’autres régions. Car la colère sociale est diffuse et généralisée, même si elle s’exprime encore de manière sectorielle.

Kaïs Saïed est sans réponse face à un chômage avoisinant les 40 %, à la disparition massive des petites et moyennes entreprises, et à l’exode de près de 100 000 jeunes diplômés ces dernières années, dont de nombreux médecins pourtant indispensables au système de santé. En 2025, près de 5 000 actions collectives ont été recensées, soit presque le double de l’année précédente.

La réponse du pouvoir est essentiellement sécuritaire : pressions accrues sur les cadres de l’UGTT, tentatives d’organiser des contre-manifestations de soutien au président, et criminalisation des mobilisations. Lors de la grande manifestation du 22 novembre 2025 à Tunis, les slogans étaient explicites : « le peuple veut la chute du régime », rappelant ceux de 2010.

La répression politique comme substitut au projet économique

Conscient de son incapacité à proposer des solutions économiques et sociales, Kaïs Saïed déplace le débat. Il insiste sur la nécessité d’éliminer les « corrompus » et les « comploteurs » qui entraveraient son projet. Le 27 novembre 2025, des condamnations totalisant plusieurs centaines d’années de prison ont été prononcées à l’issue d’un procès totalement inique : audiences à distance, absence des accusés, violations du droit de la défense et du principe du contradictoire.

Plus de quarante personnes issues d’horizons idéologiques très divers — responsables politiques, journalistes, blogueurs, avocats, militants associatifs — ont été accusées de complot contre la sûreté de l’État. D’autres procès sont annoncés, visant les associations bénéficiant de financements étrangers, les médias indépendants et les cadres syndicaux. L’objectif est clair : étrangler l’espace civique.

Le décret-loi 54, promulgué en 2022 pour lutter contre la désinformation, a été détourné de son objectif initial. Il est désormais utilisé comme un outil de répression systématique de la liberté d’expression, en violation du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié par la Tunisie.

Une justice instrumenalisée

Cette répression n’aurait pas été possible sans une mise au pas complète de la justice. Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a œuvré à la subordination de l’appareil judiciaire à l’exécutif. Magistrats et avocats sont soumis à des pressions, des menaces et des poursuites arbitraires. Les juridictions sont instrumentalisées pour exécuter des décisions à caractère politique.

Le cas d’Ahmed Souab, condamné à cinq ans de prison, illustre une justice transformée en instrument de répression. Ces pratiques violent de manière systématique le droit à un procès équitable, l’indépendance de la justice et le principe de légalité des peines.

Souverainisme de façade et dépendances réelles

Pour justifier cette dérive autoritaire, le président met en avant un discours souverainiste, rejetant toute critique internationale au nom de l’indépendance nationale, notamment face aux institutions financières et aux partenaires européens.

Ce discours rencontre un écho dans une population lassée des injonctions du FMI ou des rappels à l’ordre en matière de droits humains. Mais cette rhétorique est largement démentie par les faits. La Tunisie dépend massivement de financements extérieurs : aides de l’Union européenne (620 millions d’euros entre 2021 et 2024), financements de la Banque européenne d’investissement, projets de la Team Europe Initiative, aides bilatérales de l’Italie, assistance financière et énergétique de l’Algérie, sans oublier les transferts de fonds de la diaspora.

Ces aides ont un coût politique, qu’il s’agisse de la rétention des migrants pour le compte de l’UE ou d’un alignement géopolitique régional. Nous sommes loin d’un souverainisme réel. La chute de la participation électorale — 89 % d’abstention en 2022, 88 % en 2023 — traduit l’érosion rapide de la légitimité du pouvoir.

Un peuple asphyxié, une démocratie suspendue

Si le socle de soutien à Kaïs Saïed se réduit, l’opposition, fragmentée et affaiblie par la répression, peine à incarner une alternative crédible. La Tunisie se trouve ainsi prise en étau entre un pouvoir autoritaire sans projet et une société privée d’air, de droits et de perspectives.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la seule crise politique. Il s’agit d’une atteinte globale aux droits humains : droit à la liberté, à la dignité, à la santé, à un environnement sain, à l’expression, à l’organisation collective et à la participation politique. Tant que ces droits continueront d’être bafoués, aucune stabilité durable ne pourra être construite.

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