Alors que le régime est de plus en plus mis à nu par les massives protestations de Gabès, son fiasco et ses mensonges, Kaïs Saïed enchaîne les violations des droits de l’homme dans une fuite en avant, soutenue par le silence suspect des Européens — en violation de l’article 2 de l’accord d’association entre la Tunisie et l’Union européenne.
Dans sa guerre contre les associations, après l’incrimination de la solidarité avec les migrants et l’acharnement judiciaire contre de nombreux militants, Kaïs Saïed a franchi un nouveau cap avec une vague de suspensions provisoires d’activités frappant plus d’une association déjà harcelée bureaucratiquement et par différentes brigades agissant au nom de la “vérification et du contrôle”. On parle de centaines d’associations, en l’absence de statistiques officielles et de communication de la part de la majorité d’entre elles.
Bien qu’ordonnées par les tribunaux de première instance, l’impartialité et l’instrumentalisation de la justice ne sont plus à prouver — de facto ou de jure. La suspension des associations qui “fâchent” — comme l’AFTD, le FTDES, Nawaat, l’OMCTsection Tunisie… — ou qui ne sont pas au service du régime, pour 30 jours comme le prévoit l’article 45 du décret-loi 88/2011 (curieusement toujours en vigueur), présage de demandes de dissolution qui ne tarderont pas à être prononcées par ces mêmes tribunaux. L’espace public est bientôt promis à une désertification totale.
Son front contre les journalistes reste, lui aussi, ouvert, avec des simulacres de procès où les chambres saisies font écho aux instructions reçues, sans même auditionner les personnes concernées. Ainsi, Sonia Dahmani est toujours traduite devant la chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis pour répondre à des accusations fondées sur le funeste décret-loi 54/2022. C’est aussi le cas de Mohamed Boughaleb, qui comparaîtra bientôt devant la Cour d’appel, tout comme Mourad Zghidi, en attente de l’audience de la chambre d’accusation, ou encore Borhène Bsaïs, sans oublier Chadha Haj Mbarek.
Le procès de Me Ahmed Souab a, lui aussi, été un véritable scandale : en sept minutes, sans présence de l’intéressé ni des plaidoiries de la défense au fond, et malgré l’opposition du bâtonnier de l’Ordre des avocats, il a écopé de cinq ans de prison et de trois ans de contrôle administratif.
Les procès des prétendus “complots contre la sûreté de l’État” se poursuivent également, avec une première audience d’appel fixée soudainement deux jours après les manifestations de Gabès, sans respect des normes de procédure ni du principe d’intégrité judiciaire et sans présence des prévenus — ce qui a suscité la protestation du bâtonnier de l’Ordre national des avocats, qui a annoncé le boycott de l’audience par les avocats. L’affaire a été reportée au 17 novembre 2025, sans aucun espoir qu’elle soit équitable, tout comme les autres affaires dites “de complot” en cours d’appel ou en première instance — notamment celle de Mme Sihem Ben Sedrine, ex-présidente de l’Instance Vérité et Dignité, traduite devant le tribunal de première instance de Tunis pour des accusations n’ayant d’autre but que de décrédibiliser le processus de justice transitionnelle. Ce processus, gelé par les autorités en place, incarne une véritable contre-révolution.
Parallèlement à la répression des défenseurs des droits humains et des journalistes, le régime poursuit avec acharnement les responsables et cadres du parti Ennahdha et les personnalités perçues comme proches du mouvement islamiste. Rached Ghannouchi, 85 ans, président d’Ennahdha et ancien président du Parlement, est détenu arbitrairement depuis avril 2023 et condamné dans plusieurs affaires politiques fabriquées. Plusieurs anciens ministres et cadres du parti — Ali Laârayedh, Noureddine Bhiri, Habib Ellouz et d’autres — subissent des poursuites sans fin, fondées sur des accusations infondées de « complot » ou de « terrorisme ». Leurs familles, quant à elles, font l’objet d’un harcèlement constant et de campagnes de diffamation menées par des médias inféodés au pouvoir.
L’avocate et présidente du parti Destourien Libre (PDL), Abir Moussi, fait, elle aussi, l’objet d’un véritable acharnement judiciaire. De procès en procès, elle demeure détenue illégalement selon son équipe de défense, et arbitrairement selon le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire, qui a d’ailleurs formulé la même qualification à propos de l’ancien procureur de la République, Bechir Akremi.
Cette répression, qui touche aujourd’hui l’ensemble du spectre politique — des islamistes aux démocrates, des syndicalistes aux journalistes —, confirme la nature totalitaire du régime et sa volonté d’anéantir toute forme d’opposition. La grève de la faim entamée par Jaouhar Ben Mbarek, et à laquelle se sont joints Issam Chebbi et Rached Ghannouchi en signe de solidarité, illustre l’extrême désespoir des détenus politiques face à l’injustice qui leur est infligée.
Parallèlement, l’affaire Jemmali, tout comme la traque judiciaire et policière visant les associations engagées dans la solidarité avec les migrants subsahariens, révèle une autre facette de cette dérive autoritaire : la criminalisation de la solidarité et la stigmatisation de ceux qui défendent la dignité humaine.
L’inaction des autorités carcérales face à ces grèves de la faim est révélatrice d’une indifférence délibérée au sort des prisonniers dans les geôles tunisiennes, où plusieurs cas de morts suspectes ont été documentés. Qu’il s’agisse de torture ou de négligence médicale, l’impunité des responsables reste, elle aussi, systématique — et systémique.
La catastrophe écologique de Gabès demeure, elle, sans réponse : tous les détournements et éléments de langage de Kaïs Saïed n’ont pas réussi à démobiliser les habitants de Gabès qui, loin d’être manipulés ou politisés comme le prétend le discours présidentiel belliqueux, ne demandent qu’à survivre dans un environnement digne.
Une nouvelle tendance se dessine : la libération provisoire contre dépôt de caution pour certains hommes d’affaires — des montants records pour Ahmed Abdelkefi et Amara Makhloufi — qui s’apparentent plutôt à des rançons, surtout qu’il s’avère que la bande de Me Atika Chebil- belle sœur de Kaies Saied- est à l’œuvre. Il ne s’agit évidemment pas de véritables cautions : le non-lieu est impossible.
Au-delà des cas individuels, bien évidemment victimes de ce chantage odieux, la question se pose de manière plus générale : en agissant ainsi, Kaïs Saïed consacre une ségrégation entre les citoyens capables de céder à ce chantage — en payant des rançons de plusieurs millions de dinars — et la majorité du peuple, de plus en plus pauvre, alors même qu’il prétend défendre la cause des plus démunis qu’il ne cesse d’opposer, dans ses diatribes, aux plus aisés, par définition corrompus et escrocs.
La Première ministre vient en rajouter une couche surréaliste en affirmant devant le parlement (issu de 11 % de participation) que le dinar tunisien est la devise la plus solide d’Afrique, que l’économie se porte bien et que l’inflation appartient au passé. De toute façon, institutionnellement, elle ne répond qu’au président de la République — encore plus lunaire qu’elle.
La Tunisie n’est plus une république : c’est un grand gibet, où le président Kaïs Saïed et ses sbires pendent tout ce qui leur déplaît ou les effraie.
Le CRLDHT condamne fermement :
- Le continuum des violations des droits humains des Tunisien·ne·s et la destruction des principes de l’État de droit ;
- La perversion des droits et de l’État au profit d’un projet anarchique et irréaliste ;
- L’instrumentalisation de la justice et de l’appareil sécuritaire de l’État ;
- L’impavidité des autorités face à la situation sanitaire critique de Jawhar Ben Mbarek et Issam Chebbi et des autres détenus privés de traitements médicaux adéquats ;
- Les agissements mafieux et le chantage subis par les hommes d’affaires ;
- L’inaction criminelle face aux revendications environnementales des habitants de Gabès, notamment le démantèlement précipité des unités polluantes.
Appelle à la mobilisation et à l’adoption de toutes les formes de résistance civile et pacifique pour mettre fin à cette hémorragie létale de l’État de droit et des droits humains, pour exiger la libération de tous les prisonnier-e-s politiques et d’opinion et pour restituer la transition démocratique sur la base des leçons du présent et du passé.